Je n'aimais pas les gens. Je n'aimais pas leur sourire timide et hypocrite. Je n'aimais pas leur satisfaction, je n'aimais pas leur bonheur. Je n'aimais pas les voir avoir ce que je n'avais pas. Leurs discussions sur le soleil et la pluie m'exaspéraient ; comment autant d'idiots pouvaient se satisfaire mutuellement sans avoir l'angoisse de se rendre encore plus crétin qu'ils ne l'étaient? Les couples m'agaçaient et les couples divorcés, aussi. Pourquoi n'étaient-ils pas foutu de rester ensemble et d'assumer leur ponte. Les couples reconstruits. Les familles, les bambins, enfants braillants et adolescents. D'où venait ce besoin de fonder une famille et d'acheter une maison, qui faisait que chaque putain d'humain fondait une famille et achetait une maison ?
Je n'aimais pas leur simplicité, je n'aimais pas leur façon de vivre sans trouble et insanité. Je n'aimais pas cet ennui asphyxiant. Je me demandais quelle malédiction m'était tombée dessus pour que je ne veuille ni conjoint, ni conjointe. Ni objet sexuel, ni enfant, ni bambin. Je ne pouvais pas concevoir qu'on veuille s'attacher à des gens et restreindre sa liberté en devenant dépendant. Comment pouvait-on devenir aveugle, sourd et léthargique à force de baigner dans un quotidien mou qui devait apporter le bonheur. Quel bonheur ? Je ne voulais pas de celui là. Pourquoi ne voulais-je ni maison, ni famille, ni bonheur. Parmi les réponses à ces questions, y'en avait qu'une de concrète.
Je suis une emmerdeuse.
J'avais quinze ans quand j'ai rencontré Nils. Ca m'a donné une sacré claque. En plus d'être beau il avait des airs de mauvais garçon. Un blouson en cuir et des pompes dégueulasses. Les oreilles percées, le crâne rasé. Des yeux bleus, translucides. Il représentait précisément, et avec une exactitude parfaite, le cliché du branleur qui s'assume. J'adorais les clichés, et encore plus les branleurs. Inutile de vous dire que je suis tombée raide dingue de ce type. Ce n'était pas de l'amour, c'était de la fascination.
Nils n'aimait pas beaucoup mes amis ; quand je l'ai présenté à eux il n'a pas arrêté de se foutre de leur gueule. Il avait le don de faire ressortir l'absurde dans chaque situation. Vous pouviez lui montrer la première merveille du monde, ô pyramide de Khéops, qu"il chierait dessus en disant qu'un triangle dans du sable était au moins tout aussi spectaculaire que son chien en train de se lécher les couilles. Je détestais vraiment Nils, quelques fois. Mais il avait quelque chose d'unique en lui qui faisait que je ne pouvais m'en éloigner. Avec Nils j'avais non seulement l'impression d'être moi même, et en plus de ça, je me sentais maître de la vérité. J'avais l'impression de me séparer de toutes mes illusions. Parce que Nils ne mentait pas ; s'il avait quelque chose à dire, il l'hurlait aussi fort que possible. Que ce soit choquant, désabusé, gore, sadique, méchant ou déplacé. Tant que c'était réaliste, ça sortait de sa bouche.
Deux mois après notre rencontre, on ne se lâchait plus. J'avais oublié tous mes amis et je n'écoutais plus ma famille puisque j'avais Nils. Il avait pris une place centrale dans ma vie, jusqu'à s'incruster dans mon propre lit. Je ne m'ennuyais pas avec lui, malgré ce qu'on pouvait croire. On se baladait dans la rue et dès qu'on croisait un passant, Nils ne manquait de faire une critique acerbe. Ça me faisait rire. Sa façon de provoquer le monde tout entier, sa façon de cracher à la gueule des gens. On faisait tout ce qui nous avait été interdit de faire jusqu'à présent ; vivre n'importe comment. On dormait tout la journée, on se lavait dans de la bouffe. On sortait le soir pour jeter des oeufs sur les maisons qui se ressemblaient toutes. On arrosait les arrosés qui sortaient de boîte. On frappait et on se faisait frapper. On courrait à poil dans les rues ; on sortait masqués et on détruisait tout ce qu'on trouvait.
Mais la journée, l'absence de mon alter-ego rendait difficile ma vie minable de lycéenne en crise existentielle. Je passais des heures de merde en cours où je ne pensais qu'à Nils. Je me questionnais. Que faisait-il ? A qui il parlait quand je n'étais pas là ? Je n'avais qu'une hâte ; rentrer pour le retrouver. Je voyais des gens que je ne regardais pas, je n'arrivais plus à penser par moi même. La voix de Nils me hantait ; ses pensées devenaient les miennes, comme la résonance de sa propre voix. Quand je rentrais enfin je trouvais Nils couché sur mon lit, caché par mes draps rassurants. Un soulagement. Des vêtements tapissaient le sol, les volets fermés laissaient à peine passer la lumière. Ce bordel calme et ce manque de lumière me rassuraient. Chaque soir c'était devenu le même rituel ; je posais mon sac avant de rejoindre Nils. Je me blottissais dans ses bras et, à moitié endormi, il me caressait les cheveux tandis que je pleurais lamentablement à cause de ma frustration. Ça m'endormait. Je rentrais, je pleurais à cause de ma journée et je dormais. Mais je savais que tout irait mieux le soir, à mon réveil. Ma vie puisait son intérêt la nuit, aux côtés de Nils.
Assez rapidement Nils ne trouvât plus d'intérêt à casser des baraques, ni même à aller affronter la fraîcheur nocturne. On restait couchés et il m'expliquait que tout ça n'avait plus d'importance. Qu'à force de faire tout le temps les mêmes trucs, on allait finir par devenir aussi cons que tous les autres. J'étais d'accord. Ça devenait abrutissant et ça nous fatiguait. Le problème c'est que je ne voyais pas ce qu'on pouvait faire d'autre. Il m'emmena prendre un bain. Il me lava les cheveux tout en me parlant. Il disait qu'on était arrivé au bout, à l'apogée de notre histoire. Qu'on avait fait tout ce qu'on avait à faire. Qu'il n'y avait rien d'autre à présent. J'étais d'accord, on avait tout essayé. Et ce qu'on avait pas fait, ça n'allait pas nous changer, parce qu'on était faits. Il n'y avait plus d'intérêt à continuer. Nils s'était levé pour chercher une lame de rasoir. Quand il était revenu en face de moi, il m'avait longtemps regardé. Je savais ce qu'il voulait.
Comme un mirage ; Nils s'était évaporé dans les vapeurs de mon sang. A mon réveil, il avait disparu sans laisser aucune trace. Il me laissa l'arrière goût amer d'une bile noire. Je ne m'étais jamais sentie aussi vide. Nils était parti, il était définitivement sorti de mon être. Sans me donner les réponses qu'il m'avait promis. J'étais censée me lever. Boire. Manger. Comme quelqu'un de normal. Voir des gens que j'avais dénigré. Accepter ce que j'avais refusé. C'était d'une incohérence insupportable.
Nils portait en lui l'ennui asphyxiant qu'est le manque d'enthousiasme. L'optimisme, la joie de vivre, la chaleur humaine représentaient désormais mon Eden inatteignable. Mais les mois passèrent et j'avalais ma salive plus facilement. Ma gorge se dénouait et je me sentais de plus en plus apte à discuter avec la vie. Comme un souffle, mes proches avaient éparpillés mes cendres pour y retrouver quelques braises qui, au contact de l'air, avaient fait renaître une flamme vive et brûlante, trop longtemps étouffée.
Nils, toi qui pensais détenir la vérité, ton pessimisme t'en éloignait. Pauvre con.