La grande place ensoleillée est pleine de gens qui marchent vite, se précipitent, défilent en un éternel courant d'air tourbillonnant. Les voitures semblent sortir de nulle part, en un flot continu et rapide se déversant autour d'elle sans l'atteindre jamais. Il fait beau mais si froid. Le pavé étincelle, resplendissant au pied de la cathédrale, et les lumières dans le sol éclairent le sang séché sur le verre. Ainsi les gens déambulent sans s'apercevoir de la noirceur peut-être trop évidente, ou éblouie par les astres qui aveuglent aussi, les yeux ternes et retournés sur eux-mêmes de l'humanité.
Ni le sillon des gens sur leur passage ni les vibrations des moteurs ne faiblissent, mais contribuent à immortalisé le temps comme dans un ballet éternel, et à griser les regards qui s'achèvent sur un horizon indistinct. La vitesse rend les choses inexplicablement claires et immobiles autour de soi, et elle ne distingue qu'une seule chose dans toute cette masse indéfinie. Elle s'avance sur cette grande place, tourne son visage sur la circulation, sur l'espace ensoleillé avec le visage haut et fier, comme un roi du haut de son cheval qui rallierait son peuple à se battre, déterminé et incertain mais avec cette flamme au fond. Elle s'approche inévitablement de l'unique clarté environnante, et son coeur s'élance et bat, bat, bat et cogne sourdement. Continuant de marcher, rapidement, toujours, se mue en elle un désir insoutenable. Vertigineusement elle s'avance encore, brûle de l'éphémère bientôt pour toujours disparu et s'emmure dans des doutes qui la tueront un jour, au petit matin d'un printemps où rien ne grandit sans rien. Elle brûle si fort que son désir en sera étouffé, transformé en désespoir quand l'instant trop guetté sera enfin révolu. Désiré au vide n'est que perte de temps. Attendre encore aussi. Et elle s'affranchit des voitures qui ne cessent de glisser et des paroles si étrangères puisque bientôt cela sera terminé. Elle tourne. Et ses yeux se posent et s'ancrent dans un bleu à la fois merveilleusement familier et inconnu pourtant, qui la caresse et lui murmure doucement de l'aimer encore, de ne jamais s'en aller, de l'aimer toujours. Et rien n'a jamais autant briller que ces regards qui s'entrecroisent impunément, à l'insu de tous.
Puis la fierté abandonnée au fil d'un instant reprend ses droits avec les convenances de celui qui passe inaperçu. C'est un amour déterminé et incertain figé dans une forteresse de glace. Le temps a repris ses droits incontestables et le désir n'a pas été étouffé. Elle ne peut résister, se résoudre à cesser de l'aimer. Dans cet éphémère inachevé perdure l'amour. Il est scandé au détour d'une rue, au hasard d'un soir, dans un silence immuable, dans un geste imperceptible ou encore dans un regard. Un regard qui vous dépouille et vous livre à l'Harmonie, car c'est dans ce silence que les mots prennent tout leur sens.