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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Anti-Tragédie

Auteur Sujet: Anti-Tragédie  (Lu 1489 fois)

Hors ligne Aquarelle

  • Aède
  • Messages: 233
Anti-Tragédie
« le: 28 Avril 2013 à 18:46:25 »
Bonjour !
Euh, alors...
Je ne sais pas comment présenter ce texte parce qu'il ne me satisfait pas. Il me hantait un peu - disons qu'il me trottait dans la tête - et je l'ai écrit pour m'en débarrasser. Et voilà le résultat.
C'est un texte absurde et, comme on dit : « Toute ressemblance avec des événements ou des personnes ayant existé ne serait que fortuite et pure coïncidence ».

Anti-Tragédie


Certains moments possèdent une beauté poignante qui, par son inexplicable évidence, vous perce le cœur. La perfection de cet instant-, justement, me fige sur place : j’admire la trajectoire ample et fluide du petit pain, la courbe sublime du carré de beurre salé enveloppé de papier doré, la dispersion aérienne du potage aux champignons, la volte légère de l’assiette de fine porcelaine, l’élégante décomposition du vin en gouttelettes vermeilles et l’éclat bref mais éblouissant du verre en cristal qui tournoie sur lui-même comme une danseuse de ballet. J’ai l’impression d’être au cinéma et de voir la scène au ralenti, d’avoir le temps d’en apprécier chaque détail. Des mouvements, des formes, des couleurs, un merveilleux kaléidoscope. Une petite voix s’inquiète, au fond de moi, crie : « Fais quelque chose ! », mais je reste paralysé par toute cette perfection. Et je sais qu’il n’y a rien à faire, que plus rien n’est en mon pouvoir. Malgré tout, je finis, je ne sais pas bien pourquoi, par obéir aux injonctions de la voix : j’effectue une sorte de bond en avant. Puis, comme si quelqu’un avait subitement appuyé sur un bouton ou tapoté un sablier invisible et mis fin à ce moment de perfection, le temps se remet en place et tout s’accélère. Il y a un bruit de chute d’objets, de brisement de verre et de porcelaine et surtout un cri perçant… et aussi mon propre grognement, entre douleur et incompréhension.

Je cligne des paupières quelques fractions de seconde avant de prendre conscience de toute l’horreur de la situation. Dans ma précipitation, je me suis heurté au bord anguleux de la table, qui, sous la nappe immaculée – ou plutôt qui a été, quelques secondes auparavant, immaculée – a le mauvais goût d’être de fer forgé – Saleté ! elle ne pouvait pas se contenter du bois, comme tout le monde, enfin comme toutes ses congénères – et j’ai chuté lourdement pour atterrir à moitié sur la table et à moitié sur le ventre rebondi du client. Je n’y reste pas longtemps : tout en criant – ce qu’il crie fort – il se met à s’agiter comme un beau diable. Après avoir glissé brutalement de son estomac, je comprends mieux sa frénésie : le potage aux champignons s’est splendidement dispersé dans les airs pour, par un admirable effet de symétrie, retrouver son unité… sur la tête du client. Et, je suis le mieux placé pour le savoir, pour avoir moi-même tenu l’assiette entre mes mains juste avant son vol plané, il est brûlant. La malheureuse victime s’essuie avec sa serviette tout en effectuant une chorégraphie qui manque un peu de grâce mais certainement pas d’énergie.

Pour ajouter un peu plus de confusion, le gamin – ce maudit gosse – se met à pleurer. Enfin, à pleurer… C’est-à-dire à pleurer comme le font les jeunes enfants : en renversant la tête en arrière, en ouvrant une bouche démesurée comme pour faire admirer sa dentition encore incomplète, en plissant les yeux pour qu’on ne voie plus que cette bouche immense et aussi pour semer la crainte de l’arrivée imminente des larmes et enfin à émettre des criaillements d’un volume sonore tout simplement inconcevable. Et les parents, me dites-vous ? Pensez donc ! Les parents n’incitent absolument pas leur chérubin au silence, ils accourent pour le submerger de « Là, là, mon pauvre chéri », « Tout va bien », « Tu t’es fait mal ? »… et autres sottises. Ce n’est pas que je n’aime pas les enfants, ni que je manque de compassion. Non, pas du tout. Seulement, en l’occurrence, j’ai envie de bien des choses, mais vraiment, plaindre le « pauvre chéri » est l’une des dernières qui me viendraient à l’esprit. Parce qu’il ne faut pas oublier que la cause de cette catastrophe n’est autre que ce petit angelot blond, bouclé, cramoisi et vagissant, habillé d’une ridicule salopette de velours rouge à motifs de crocodiles verts et coiffé  – Dieu sait pourquoi, dans une salle de restaurant et qui plus est par jour de pluie – d’un bob orné d’une tête d’éléphant. Les parents n’ont pas dû tenir leur promesse d’aller au zoo. S’il avait été tranquillement assis à sa table, comme le sont les enfants bien élevés, rien de tout cela ne serait arrivé. Il n’aurait pas déboulé de derrière la table comme un diablotin qui sort hors de sa boîte, je n’aurais pas fait un mouvement pour l’éviter et trébuché sur le tapis, et le plateau n’aurait pas volé à travers les airs jusqu’à une tête d’autant plus vulnérable qu’elle est presque chauve.

Le silence se rétablit peu à peu : les parents sont parvenus à faire taire le gosse et le client a retrouvé une attitude normale, à ceci près qu’il souffle bruyamment. Si un poisson rouge pouvait émettre des ronflements, voilà à quoi il me ferait penser, avec son visage et son crâne écarlates, ses yeux ronds et exorbités, sa bouche qui s’ouvre et se referme. Ah, et aussi si un poisson rouge pouvait avoir un morceau de morille coincé derrière l’oreille gauche. Voilà toutefois que je me prends à regretter l’agitation précédente : ce calme ne laisse présager rien de bon. Un picotement me parcourt la nuque. Le moment arrive. Les choses vont commencer. Ou finir, tout dépend du point de vue. Les visages des dîneurs, qui ont interrompu leur repas, sont tournés vers nous : le client champignonné, le groupe du gosse et de ses parents… et moi. Sous tous les regards, la victime s’avance vers moi et, pour mieux me prendre en tenaille, le patron arrive sur mon côté droit d’un pas rapide. Je sais d’avance ce qui va se produire. Un sentiment d’impuissance m’envahit et je courbe la tête. Plus que d'impuissance : de résignation. Cela devait se passer ainsi.

* * * * * *

Vous pensez que je suis fataliste et vous me méprisez. Quand on vous parle de destin, vous esquissez un sourire railleur ou vous levez les yeux au ciel. Mais laissez-moi vous dire une chose : il y a des jours où l’on sent le poids du destin. Ces jours-là commencent toujours de la même manière : on fait tomber le réveil par terre en voulant l’éteindre, on se prend les jambes dans la couette et on manque d'effectuer un plongeon vers le sol, ou plutôt on l’effectue, on met le pied droit dans la pantoufle gauche et le pied gauche dans la pantoufle droite, on fait tomber le pommeau de douche sur son tibia, on verse le café à côté de la tasse, on se brûle le palais en buvant, on lâche le pot de confiture, on appelle son patron en croyant appeler sa copine…

Inutile, je suppose, que je continue. Des jours comme ça, tout le monde en connaît. Les jours comme ça, on fait la grimace et après avoir poussé quelques jurons, on rit un peu jaune pour faire passer la pilule tout en passant la balayette. Je ne pense pas beaucoup m’avancer en disant que ces jours-là, vous ne les aimez pas. Ils vous mettent de mauvais poil, vous donnent envie de mordre, vous font répondre à tout le monde sur un ton cinglant : « Ah non, hein ! Il ne manquait plus que ça ! Tu ne vois pas que n’est pas le moment, tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! ».
Eh bien ne vous plaignez pas. Ces jours-là, que vous considérez comme des accidents, des « mauvais jours », sur lesquels vous tracez un trait avec soulagement le lendemain, ils sont mon quotidien. Dans mon monde, les tartines tombent toujours du mauvais côté, les bus s’éloignent quand j’arrive à l’arrêt, les nuages crèvent quand je sors sans parapluie, le client qui me précède dans la queue provoque immanquablement une panne de la caisse, à moins qu’il ne fasse un esclandre ou ne tienne absolument à faire valoir un bon de réduction censé être utilisable mais ne l’étant pas et ceci pour quelque énigmatique raison exigeant l’intervention successive de tous les caissiers puis du responsable du magasin. Vous n’êtes toujours pas convaincus. Vous haussez les épaules en vous disant que cela arrive à tout le monde. Vous pensez que j’exagère. Si seulement !

A ma place, je vous assure, vous comprendriez le destin. Ou plus exactement vous le ressentiriez au plus profond de vous, à chaque battement de cœur, à chaque inspiration. Vous le respireriez. Oh, bien sûr, je dois l’admettre, je n’ai à première vue pas grand-chose d’un héros tragique. Je n’ai pas de nom grec ou antiquisant, je n’ai pas de noble ascendance, je n’ai pas bu de philtre d’amour, je n’ai prêté aucun serment de vengeance, je ne nourris pas de passion funeste pour la fille de mon ennemi juré ni ne brûle d’un amour coupable ou incestueux, le sang qui coule dans mes veines n’a pas été maudit par une divinité mesquine et rancunière et je n’ai moi-même rien fait – à ma connaissance – pour susciter l’ire céleste.

Alors pour moi, la tragédie ne se manifeste pas par des vengeances divines et implacables, des haines exacerbées et des amours impossibles, des blessures mortelles, des « cruel ! », « hélas ! », « Dieux tout puissants ! » et autres « quoi ! ». Non, pour moi, la tragédie, ce sont des ongles incarnés, des « Aïe-c’est pas vrai-putain-bordel-de-merde », c’est la fermeture « tout à fait exceptionnelle » du bureau de poste le jour où la lettre de candidature doit être envoyée ; c’est cette tasse de café qui se renverse on ne sait trop comment sur les genoux du directeur, cet accident qui fait que le distributeur avale votre monnaie sans rien vous donner en échange, cet imprévu qui vous fait louper le seul train de la journée, cet oubli malencontreux de la secrétaire d’envoyer votre dossier dans les temps, cette fausse manipulation informatique qui fait disparaître irrémédiablement vos données.

Forcément, dans ces conditions, difficile de soutirer une larme à qui que ce soit. Mes amis m’accueillent toujours d’un « Bon, qu’est-ce qui t’est encore arrivé ? » ou d’un « Alors raconte, c’est quoi la catastrophe, aujourd’hui ? » et ils écoutent mes mésaventures en se tenant les côtes. On a beau dire, le coup du gars qui se prend la porte, ça fait toujours rigoler. Et le coup du gars qui se prend la porte après avoir glissé sur le tapis et avant de glisser sur la peau de banane marche apparemment encore mieux. Et moi-même je finis par rire avec tout le monde. De toute façon, au point où on en est, n’est-ce pas ?

La tragédie me ronge comme une maladie non reconnue. Parce que le tragique, c’est quelque chose d’identifié, on en a une conception bien particulière. Quand quelqu’un qui a vécu des événements « tragiques » les évoque, il se crée un silence pesant dont on ne sait plus comment se dépêtrer. Un brave finit par se racler la gorge et se dévoue pour embrayer tant bien que mal sur la parfaite réussite de la tarte aux oignons qu’il a dans son assiette, le récent refroidissement, signe certain du changement climatique, ou le dernier film qu’il est allé voir. Quant à moi, rien de tel : le récit de ma vie provoque toujours l’hilarité. Evidemment, ma tragédie ne possède pas le souffle de l’épopée, elle manque de grandiose et de sublime. Ce qui me poursuit de sa fureur, ce n’est jamais un monstre envoyé par Poséidon, mais bien plutôt un yorkshire avec couette, chouchou à paillettes et gilet écossais saisi d’un accès de rage, qui « a dû avoir peur de votre manteau – vous voyez, là, il fait un drôle de pli sur le côté – ça ne lui arrive jamais, d’habitude, à ce pauvre Bisou. » Si vous saviez combien de fois j’ai entendu cette phrase : « Je ne comprends pas, ça n’arrive jamais, d’habitude… ». Elle fait partie de celles qui m’horripilent avec bien sûr l’inévitable : « Mais enfin, c’est impossible ! C’est la première fois que je vois ça. » Je fais partie de ces fameux 0,01%, ceux des statistiques que l’on vous donne parfois, sans doute dans le but de vous rassurer : « ce problème n’est rencontré que par 0,01% des utilisateurs ». Vous vous êtes toujours demandé à quoi correspondait ce ridicule 0,01% ? Eh bien, c’est moi. Et quelques compagnons d’infortune, sans doute.

Franchement, une vie pareille, cela ressemble à quoi ? Si les Dieux s’ennuient, n’ont-ils rien de mieux à faire que de regarder un pauvre gars enchaîner les gamelles ? Leur humour divin est-il si frustre ? Ou se sont-ils lassés du type qui, vivant envers et contre tout, sûr de son bon droit, tue son père et épouse sa mère ? Ont-ils fini par être dégoûtés des yeux crevés, des crises de folie, des perfides trahisons, du poison, des morts violentes ? Veulent-ils varier les plaisirs ? Je me les imagine mollement vautrés sur des coussins de nuages rosés, piochant dans des cornets d’ambroisie et sirotant des canettes de nectar, penchés vers la terre, en train de s’étrangler de rire devant leur version divine de « Vidéo Gags » - « ViDeus Gags » ? – : « Eh t’as vu, comme il s’est ramassé !  C’est trop drôle !  - Ah, pas mal, mais moi je préfère celle avec la porte et la tarte à la crème ! ».

Pour moi, pas de mort foudroyante. Ce qui manque à ma tragédie, c’est une fin. Car si je tire le diable par la queue, comme on dit, les malheurs qui me frappent ne sont jamais fatals. Je me relève toujours de mes gamelles, parfois difficilement et en grimaçant, mais je me relève. Et je stagne dans cette médiocrité insurmontable. Tous mes efforts échouent lamentablement. Un perpétuel retour à la case départ, un renouvellement incessant. Un jeu de l’oie qui a pour case d’arrivée la case 58, celle du recommencement. Sous cet aspect, effectivement, l’exact contraire du point final de la tragédie, de son aboutissement. Mais s’il me manque la beauté de l’achèvement, ma vie n’est pas dépourvue de perfection tragique, je le maintiens. L’enchaînement des causes et des conséquences qui se dirige inexorablement vers l’implacable résolution, cela, je le connais. L’agencement de mes malheurs témoigne d’une minutie admirable, d’un merveilleux souci du détail, c’est aussi une mécanique qui mène immanquablement au désastre.

Cependant… Est-il vraiment concevable qu’une telle série de malchances soit uniquement due au malheur ? N’inclinerait-elle pas à faire penser à l’existence de Dieu, ou de Dieux ? Lors d’une soirée trop arrosée avec mon ami Axel, je me souviens avoir défendu cette thèse avec toute l’obstination de l’ivrogne. Aux trois preuves de ce vieux Manu, il y en avait une autre, une cinquième, oui Monsieur, et une plus convaincante que toutes les autres, moi-même, parfaitement, parce que je suis une pieuvre vibrante, une preuve vivante, j’ai été créé parce que Dieu avait envie de se marrer un peu, c’est irréfutable, aussi clair que six fois trois font douze ou à peu près ce nombre-là. Axel m’a bien fait remarquer que cette argumentation était quelque peu égocentrique, et, à jeun, je dois admettre qu’il n’a pas entièrement tort. Mais si la tragédie n’existe pas pour des entités supérieures, alors quelle est sa raison d’être ? Ma propre tragédie, cette anti-tragédie, pour qui a-t-elle un sens ?

* * * * * *

Le client est arrivé devant moi et me souffle à la figure son haleine irritée. Sa peau presque fumante dégage une odeur de morille. Je serais à peine étonné de le voir se changer en champignon géant sous mes yeux.
« Vous… », articule-t-il, menaçant, mais avant qu’il ne retrouve son souffle, le directeur intervient :
« Monsieur, la direction vous présente toutes ces excuses pour ce déplorable accident. J’espère que vous n’êtes pas blessé. Vous serez bien entendu dédommagé ; veuillez accepter que nous vous offrions pour commencer un menu Délices Impériales. »

Tout en prononçant ces mots d’excuses de son ton le plus poli et en couvant le client d’un œil aimable et contrit, mon patron donne à sa voix des intonations menaçantes et me lance des regards meurtriers. Je me demande bien comment il arrive à s’adresser ainsi à deux personnes à la fois, comme un caméléon, à envelopper le client d’un œil apaisant et à me transpercer sur place de l’autre. Derrière ses excuses cérémonieuses, le « toi mon petit tu ne perds rien pour attendre » m’atteint de plein fouet. Une partie de moi ne peut s’empêcher d’admirer la façon dont il s’y prend pour calmer la fureur du client en restaurant à grand renfort d’offres de compensation, de compliments discrets et de petites allusions sa fierté blessée. Par quelques mots adroitement prononcés, des sourires respectueux, une petite inclinaison déférente du buste, il redonne au champignonné l’assurance de son importance et lui fait peu à peu oublier le malheureux incident et finit par le conduire jusqu’à une table impeccablement mise en ordonnant à Cédric d’apporter immédiatement une bouteille de champagne.

Puis, ayant rétabli l’honneur de la victime, il me saisit l’épaule d’une poigne de fer pour m’entraîner vers son bureau tout en murmurant :
« Maintenant, à nous deux ! »
Je finis par m’y connaître en scènes de licenciement et en patrons et je classe celui-ci dans la catégorie des requins, parmi les plus redoutables. Je suis à deux doigts de lui dire qu’il ferait aussi bien de me laisser partir tout de suite et que je n’ai pas besoin d’entendre ses remontrances avant qu’il ne me signifie mon congé lorsque le père du gamin nous interpelle. Allons bon ! Il ne lui suffit donc pas que je perde mon emploi ? Vient-il réclamer qu’on me fasse bastonner publiquement ou encore pendre sur la grande place ? Lui faut-il, pour le contenter, ma dépouille défigurée ? Le directeur s’empresse aussitôt de lui demander s’il n’a souffert d’aucun désagrément, mais l’homme repousse la question d’un geste de la main. Il porte un costume parfaitement taillé sur une chemise vert pomme à pois rouges et un nœud papillon écarlate – soit l’enfant a hérité de ses goûts vestimentaires, soit le père les inflige à son fils, soit sa femme a une conception particulière de ce que doit être le costume masculin et contrôle la garde-robe familiale d’une main de fer. Ignorant le directeur interloqué, il vient à moi et dit :
« Je suis désolé, je vous présente toutes mes excuses. C’est à cause de mon petit Samuel que tout cela est arrivé. Samuel, dis pardon au Monsieur. »
Il pousse le gosse vers moi. Le petit fait un pas en avant, me jette un regard mi-craintif mi-dubitatif tout en triturant entre ses mains le bob à l’éléphant qu’il a ôté. Son visage se fige en une moue boudeuse. J’aurais bien envie de la lui rendre, mais il paraît que les adultes ne font pas cela.
« Samuel, » dit son père d’un ton sévère.
A regret, l’enfant laisse tomber du bout des lèvres :
« Pardon, Monsieur. »

Bon, et maintenant, c’est le moment où je suis censé dire que ce n’est rien, qu’il ne l’a pas fait exprès, que je ne lui en veux bien sûr pas du tout, que tout cela n’a strictement aucune importance ? Eh bien désolé, mais c’est trop m’en demander. Je m’attends à ce que le père emmène son Samuel pour le ramener à son insipide menu enfant jambon-purée – dans le fond, peut-être la cause profonde de l’incident est-elle à chercher dans ce menu enfant. S’il était plus attrayant, Samuel serait probablement resté devant son assiette au lieu de gambader – mais il fait un pas en avant et me tend un bout de papier. Pas un bout de papier, une carte de visite. Je la saisis machinalement et lis les mots inscrits en lettres d’or qui s’étalent sous l’effigie d’un chat noir tenant un miroir brisé :
« Association Anti-Tragédie ».
Et dessous, en noir et en plus petits caractères :
« Déveine exceptionnelle, Poisse remarquable, Malchance hors du commun, pépins, gamelles, chutes, retards en tous genres ».

L’homme au nœud papillon rouge me fait un clin d’œil de connivence.
« Vous aussi, n’est-ce ? murmure-t-il d’une voix émue.
-   Comment ? Vous voulez-dire… »
Il hoche la tête avec enthousiasme, puis attrape son fils par l’épaule et lui ébouriffe les cheveux.
« Samuel manifeste de remarquables dispositions en la matière, déclare-t-il avec fierté. Vous avez vu comme il a failli se faire renverser tout à l’heure ? Il est doué, non ? Si jeune et déjà tant de promesses ! »
Il ajoute en pointant un index prophétique vers le plafond :
« Ce n’est pas parce que c’est mon fils que je dis ça, mais il pourrait bien pousser la déveine au sommet de l’art !
-   Voyons, ne dis pas ça devant le petit, intervient sa femme d’un ton réprobateur en nous rejoignant. Tu vas lui donner la grosse tête. »
Le père prend un air contrit, puis plus une mine plus sévère et se penche vers Samuel :
« Ce n’était pas mal, mais je suis sûr que tu peux faire mieux.
-   Hervé ! s’exclame sa femme, exaspérée. Il ne faut pas lui mettre la pression comme ça. Tu te souviens de ce que nous a dit la psychologue ? Il ne faut pas nourrir d’attentes trop élevées pour son enfant.
-   Ah, oui, tu as raison, admit son mari, penaud, avant de se tourner vers moi, tout sourire : Vous avez nos coordonnées sur la carte, venez nous voir ! »
« Modifié: 04 Mai 2013 à 14:00:17 par Aquarelle »

Hors ligne Fahrenheit

  • Calligraphe
  • Messages: 105
Re : Anti-Tragédie
« Réponse #1 le: 28 Avril 2013 à 20:50:47 »
Aaaah, la loi de Murphy !
Citer
on se prend les jambes dans la couette et on manque effectuer un plongeon vers le sol, ou plutôt on l’effectue
On manque d'effectuer ? Cette phrase me perturbe un peu, je ne sais pas si c'est moi, mais le "ou plutôt on l'effectue" me semble en trop.
Sinon, j'ai bien aimé la chute, l'élévation de la malchance au rang d'art par les parents m'a bien fait sourire !
(Ah, et jusqu'au "dis pardon au monsieur" j'étais persuadée que le narrateur était une femme, je ne sais pas pourquoi)
Texte bien sympa, malgré quelques longueurs dans la deuxième partie pour moi !
Dieu n'a pas fait de paupières pour les oreilles.

Hors ligne Ambriel

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 497
Re : Anti-Tragédie
« Réponse #2 le: 28 Avril 2013 à 23:37:02 »
Salut,
j'ai trouvé ton texte sympathique ! Un peu découragée par la longueur au début, j'ai sans problème été jusqu'au bout en constatant que ça se lisait bien (même s'il y a peut-être une ou deux longueurs, mais ça m'a pas choquée) ^^ C'est plutôt léger et marrant, j'ai souri voire rit à certains moments ^^
Voilà euh donc pas grand chose à dire vu que c'est un texte pas prise de tête ni sérieux j'ai pas l'impression de devoir être pointilleuse (et puis j'ai la flemme  :mrgreen:)

 :mafio:
Et s'ils prenaient ta mère comme otage ou ton frère,
Dit un père béret basque à un jeune blouson d'cuir
Et si c'était ton fils qu'était couché par terre,
Le nez dans sa misère,
Répond l'jeune pour finir

- Renaud, les charognards -

Hors ligne Aquarelle

  • Aède
  • Messages: 233
Re : Anti-Tragédie
« Réponse #3 le: 04 Mai 2013 à 13:59:34 »
Merci pour la lecture et les commentaires ! :)
Fahrenheit :
Pour "manquer effectuer"... ou peut-être... Je viens de regarder, apparemment la construction c'est bien manquer de... mais manquer + verbe semble être admis. Mais c'est vrai que ça fait peut-être bizarre. Je corrige.
Citer
Ah, et jusqu'au "dis pardon au monsieur" j'étais persuadée que le narrateur était une femme, je ne sais pas pourquoi
Ah... Je ne me suis pas posée la question... En fait je pensais qu'il y avait quelques indices, mais...

Et à toutes les deux :
Oui je suis bien d'accord qu'il y a des longueurs ! Surtout qu'il n'y a guère d'histoire pour contrebalancer les choses...
En tout cas merci encore pour les retours.
Et ce qu'il y a de bien, c'est que ce texte a disparu de mon cerveau !

 


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