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Auteur Sujet: In Cha AllaH - Par Maalik  (Lu 1098 fois)

Hors ligne Maalik

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In Cha AllaH - Par Maalik
« le: 03 Mai 2013 à 17:37:53 »
In Cha AllaH


« Tu vois, si on avait une ambulance … ».

Les petites histoires en général commencent toutes par des petites phrases. Je ne vais pas vous surprendre mais celle-ci ne déroge pas à la règle. Ce n’est pas une histoire très drôle, on peut même dire qu’elle est un peu triste, mais je ne peux pas m’empêcher de vous la raconter. Alors je vais faire en sorte de l’embellir, de lui donner quelques sourires pour vous éviter de sortir les mouchoirs. Suivez-moi c’est par là.

C’était un lundi matin, peut-être un mardi. En fait je n’en sais rien, ce qui est sur et certain c’est que ça pourrait être n’importe quel jour de la semaine tant les jours se suivent et se ressemblent au village. Sauf le jeudi, parce que le jeudi c’est jour de marché et même les plus malades préfèrent attendrent le vendredi pour se faire soigner. Enfin bref, pour faire court on va dire que c’était un jour comme tous les autres. Diop, l’infirmier (vous savez c’est celui qui aime bien les mots croisés), travaille au dispensaire et fait les consultations avec Rugy, la matrone. Une matrone, c’est une femme qui est formée aux techniques d’accouchements pour pallier au manque de sages-femmes et à l’issue de sa formation, elle peut assister l’infirmier dans les soins de base. En vérité, elle sait presque tout faire, les urgences ne laissent pas le choix que de se former sur le tas.
Abù et moi nous sommes chez Diop à prendre le petit déjeuner. Abù c’est mon ami depuis que je suis arrivé dans ce pays, ça fait déjà un petit moment que l’on se connaît et vraiment je l’aime bien. Il s’investit beaucoup dans le village, niveau cumul des mandats c’est un champion. Il est président de l’association des villageois, président de l’association des parents d’élèves, vice-président du comité de santé, trésorier du comité de gestion du forage ... et j’en oublie sûrement trois ou quatre. Ah oui j’oubliais, Rugy la matrone dont je vous parlais un peu plus haut, c’est sa femme. Le matin on se retrouve souvent tous les deux autour d’un café, on discute des projets pour le village, on débat de l’actualité, bref, on refait le monde et ses travers comme on peut et surtout avec le peu qu’on a. Et comme on n’a pas grand-chose, et bien on ne dit pas grand-chose non plus.

Aujourd’hui, Diop a beaucoup de patients, surtout des femmes et des enfants. Les débuts de semaine sont toujours difficiles. Il prend son jour de congé le dimanche, alors les maladies patientent et dès le lundi elles sont nombreuses à s’asseoir sur les bancs en bois en attendant que les vieilles portes en ferraille du dispensaire s’ouvrent en grinçant. Les patients qui arrivent trop tard ne trouvent plus de place où poser leurs fesses, ils resteront debout ou reviendront plus tard, peut-être le soir à l’heure du repas histoire de ne pas déranger, ou le lendemain. Aujourd’hui, sur les bancs y’a foule. Il y a un mioche qui a du tomber en faisant le couillon avec ses camarades de jeux, son genou est en sang. Je vois la scène d’ici, il devait courir derrière un vieux pneu usé avec sa baguette qui lui servait à la faire rouler à vive allure, et comme par hasard une boite de conserve traîne sur le chemin, il se ramasse et hop ! J’appelle maman et direction dispensaire. Un grand classique. Il y a un vieux, lui, je parie que c’est une affaire de diabète qui l’amène ici. Puis y’a aussi un petit jeune qui attend patiemment son tour en toussant un peu, à mon humble avis il vient juste chercher une capote discrètement en se faisant passer pour un malade, mais ce n’est que mon avis.

Tout d’un coup, des cris et des pleurs. Une charrette tirée par trois ânes arrive à toute vitesse dans la cour du dispensaire. Dessus, une femme allongée qui souffre et crie en se tenant le ventre, à ses côtés deux hommes, son frère et son mari. De chez Diop où nous étions, le bruit avait interrompu notre reconstruction du monde. On était bien parti pourtant, on entamait la charpente, mais bon on remettra ça à plus tard. Abù et moi sortons de nos illusions et nous précipitons vers la maternité qui est en fait le dispensaire. C’est vrai, là aussi il y avait une ONG qui avait joué au couillon en construisant une maternité mais en oubliant d’amener l’équipement qui va avec. Ce n’est qu’un bâtiment qui, aujourd’hui prend l’eau et sert à stocker du matériel : des pelles, du ciment, des truelles et quelques fils de fer. Au moins, ç’est du recyclage, ça sert toujours à quelque chose. C’est ça l’Afrique.
Beaucoup d’agitation, les autres patients s’affolent, ici tout le monde se connaît. D’ailleurs même nous on les connaît ces gens-là. La charrette vient de Niarwal, un village à dix kilomètres de là, un peu plus loin dans la brousse. Je me souviens qu’on y était parti la semaine dernière pour rendre visite au chef du village, notre ami Demba qui est aussi le président du comité de santé, en fait le supérieur à Abù. Et la femme enceinte qui était chez lui, que j’avais salué et félicité, c’est elle qui venait juste d’arriver. Un instant je revois la piste entre les deux villages, on avait crevé une roue à cause des nids de poule (mais des grosses poules) et des épines. Obligé de téléphoner à un villageois pour nous en amener une autre et continuer notre chemin.

On aide Diop à porter la femme dans la petite salle d’accouchement du dispensaire. Les deux lits sont heureusement vides aujourd’hui, il n’y a pas eu d’autres accouchements les jours passés. Parfois ce n’est pas le cas, il faut improviser, mettre des matelas dehors …
Avec Abù nous quittons la salle et laissons Diop et Rugy faire leur travail. On attend tous anxieux sur les bancs du dispensaire. Je remarque d’ailleurs que le petit jeune dont je parlais était parti, j’avais donc raison, avec toutes ces années j’avais de l’expérience. Nous étions en train de tranquillement refaire le monde et voilà que la réalité nous remettait brutalement les pieds sur terre. Pourtant ça arrive souvent ici, il n’y a rien de grave on commence à s’habituer, on était même en train de parier sur le prénom du petit qui allait bientôt découvrir la vie :
- « Moi je dis Rugy si c’est une fille ».
- « Moi je parie sur moi, Abù ! »
Mais alors que l’on s’attendait à entendre les cris du nouveau né, toujours rien. Au bout d’un moment, je me lève et calmement je vais à l’intérieur voir comment ça se passe. L’infirmier ouvre la porte et se rue dehors presque en me bousculant :
« - Abù, va chercher ta charrette, vite ! ».
C’était clair. Il n’avait pas besoin de rajouter quelques mots inutiles, tout le monde savait ce que ça sous-entendait mais pour les novices je fais un court résumé :
« Accouchement compliqué, évacuation vers l’hôpital de Bakel ».
Le seul problème, c’est qu’au village personne n’avait de voitures, pas même une moto, même une mobylette ça irait à la limite, mais non rien de rien. En plus la route goudronnée est à quatre kilomètres. A chaque problème sa solution comme on dit, le système D ici c’était d’emmener la femme, en piteux état je le rappelle, sur une charrette jusqu’à la route et ensuite de prier très fort pour qu’une voiture passe par là et accepte de l’évacuer vers l’hôpital, à une trentaine de kilomètres,

« In Cha AllaH » – Si Dieu le Veut.

Abù connaît le métier, il sait ce qu’il doit faire. A défaut d’avoir un véhicule au village, c’est lui qui faisait office d’ambulancier quand de tels incidents se produisaient. Et il en avait déjà vu de toutes les couleurs. Un autre matin justement, il me racontait que parfois certaines femmes accouchaient sur sa charrette pendant le trajet à cause des secousses. Mais moins drôle, d’autres décèdent avant d’atteindre le goudron. Il me racontait ça comme une banale routine, la notion de la mort n’était pas la même ici, parce qu’en fait ça l’était bien une routine.
On place la femme délicatement sur l’ambulance, entendez bien la charrette. Abù avait mis deux matelas en mousse pour amortir les chocs sur la piste. Rugy et moi nous partons avec lui tandis que Diop reste au dispensaire s’occuper des autres patients.

Et c’est parti pour quatre kilomètres de piste parsemée de bosses, de nids de poule, de sable, et de tout son lot de souffrances pour la pauvre femme enceinte. En tant normal, même nous on souffre de ce petit voyage entre le village et le goudron tellement ça nous secoue les articulations. Si vous avez un peu de graisse ça peut vous sauver mais si vous n’êtes qu’un sac d’os comme moi attention les dégâts, la carrosserie en prend un sacré coup. Je n’imagine même pas la malade qui est à nos côtés. Tout le long du chemin, elle s’en remettait à Dieu « AllaHu Akbar, AllaHu Akbar… », il n’y avait que ça à faire, le dernier recours, l’ultime solution. Pourvu qu’Il soit là, qu’Il nous entende.
Le pire c’est que l’on ne sait jamais ce qui nous attend une fois arrivé au goudron. L’autre jour je voulais me déplacer, je demandais pas un grand voyage non, j’avais juste besoin de faire une cinquantaine de kilomètres, et bien le temps d’attente a été plus long que le trajet lui-même, j’ai passé deux heures à regarder les vaches traverser la route en me rongeant les ongles. D’habitude, ce n’est pas si grave, on s’en fiche, mais aujourd’hui un peu de chance ne serait pas de refus
Ok, je vois la route qui s’approche, on arrive enfin : rien. Même pas l’ombre d’une vache cette fois, c’est pour dire. Abù décide de remonter la route en charrette vers la ville la plus proche, il y a un garage on trouvera forcément une voiture là-bas. Au bout de quelques instants j’entends un bruit de moteur qui ronflait en plein milieu de la brousse, une lueur d’espoir.
« - Une voiture arrive ! ».
Il gare la charrette sur le côté après avoir fait un créneau entre deux baobabs, et se met au milieu de la route en faisant des signes indéterminés. Malheureusement c’est un 4x4. Oui, vous avez bien entendu j’ai dis malheureusement, car lorsque l’on voyage tous les deux avec Abù et que l’on décide de faire du stop, les 4x4 sont les seuls à ne jamais s’arrêter. Ca nous faisait plutôt rire et ça nous confortait dans l’idée que les politiciens étaient tous des pourris. Ce n’était pas plus mal comme ça, chacun chez soi et puis voilà. Du coup, on avait inventé une expression en Pulaar (c’est la langue de Abù) « Auto mawdo, bernde tococel » qui signifie « grosse voiture, petit cœur ». Parfois il y’avait tout de même des exceptions, comme ici, la voiture avait fini par se ranger sur le bas-côté. Mais en même temps avec notre ambulancier en plein milieu de la route, le chauffeur du 4x4 était forcé de s’arrêter. Où bien il fallait qu’il roule sur lui, tous pourri mais pas à ce point là. Les vitres teintées se baissent, à l’intérieur du véhicule, le préfet qui était en déplacement et rentrait à sa préfecture. Il accepte d’emmener la femme à l’hôpital. Là encore ça ne se passe pas toujours comme ça. C’est déjà arrivé qu’une voiture s’arrête et que le conducteur accepte moyennant finance. Alors Abù négocie le prix du transport et sort quelques billets de sa poche, c’est triste mais le temps presse. On n’a pas le temps de se mettre en colère dans ces moments là.
La voiture démarre et tous les trois on reste planter là comme des baobabs centenaires à observer le véhicule s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon. La tension redescend et on peut reprendre notre souffle qui s’était coupé depuis déjà un bon moment. On se regarde sans savoir quoi se dire, d’ailleurs il n’y avait rien à dire. Puis l’ex-ambulancier casse le lourd silence qui commençait à peser :
 « Tu vois, si on avait une ambulance … ».
Et tout le monde de dire à l’unisson, plus professionnel qu’un chœur de gospel :

« In Cha AllaH ».

Plus tard, dans l’après-midi une fois rentré au village, on apprenait par Diop que la femme est arrivée à temps à l’hôpital, elle était en bonne santé et avait accouché d’une petite fille qui se nommait Rugy. Ce fut une journée mouvementée mais j’avais quand même gagné mon pari. Voilà c’est la fin de l’histoire, ce n’est pas une anecdote, demain ça peut très bien se reproduire et la charrette est toujours prête à repartir. On pense à Mariam, Maïmouna, Djeynaba, Hawa, Kadia et à toutes ces femmes qui n’ont pas eu la même chance, on pense à elles et de là-haut si elles nous entendent on leur promet qu’un jour nous l’aurons cette ambulance …

.. In Cha AllaH.


Par Maalik
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Re : In Cha AllaH - Par Maalik
« Réponse #1 le: 04 Mai 2013 à 03:40:49 »
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Aujourd’hui, Diop a beaucoup de patients, surtout des femmes et des enfants. Les débuts de semaine sont toujours difficiles.
Alors c'est bien un lundi, nanananèereuh  :P
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parce qu’en fait ça l’était bien une routine.
Petite erreur de synthaxe, 'parce qu'en fait c'en était bien une, de routine' collerait peut etre mieux?

Bon sinon, j'ai beaucoup aimé ton texte! j'aime bien le debut avec le truc sur un texte banal, tu donnes un ton de départ qui ma plait, et l'anecdote du 4x4 aussi!! Et meme les passages un peu plus graves
Tu as un style riche, enfin j'aime bien ta facon de detailler, comme l'observation des malades dans la salle, mais tu as peut etre tendance à faire des grandes phrases, ca peut rebuter pas mal...(trop de details peut etre des fois? à confirmer...) Mais une fois prit dedans c'est super, le ton général donne un rendu tres sympa!

Juste une question parce que ca coupait la phrase en plein milieu et j'ai pas compris (au premier in cha allah), du coup pourquoi les avoir mit en bcp plus gros? -le dernier rend bien a la limite et les deux d'avant l'attenue, pourtant le deuxieme est le meilleur, merde jme suis embrouillé tout seul, alors ton pourquoi m'interresse x)-
Et aussi est-ce que tu vis la situation dans le genre du narrateur?? (excuse moi si c'est naif mais c'est tres bien raconté)
edit: je viens de lire ta presentation, ok je suis fan  :P

Au plaisir!
« Modifié: 04 Mai 2013 à 04:27:16 par Ben.G »
Le style c'est comme le dribble. Quand je regarde Léo Messi, j'apprends à écrire.
- Alain Damasio

 


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