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Auteur Sujet: Nouvelle : Le prince était-il charmant ?  (Lu 1559 fois)

Hors ligne Lordius

  • Troubadour
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    • Le journal de Lordius
Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« le: 28 Avril 2013 à 10:32:22 »
Cette nouvelle m'a été inspirée par celle qu'une jeune fille de douze ans a publié sur ce forum en 2012.
Si j'arrive à retrouver son pseudo, je lui dédierai 'Le prince était-il charmant ?'.


Le prince était-il charmant ?

Depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours cru au prince charmant. Pour chaque femme, il existe. La difficulté, c’est de le rencontrer. Cette rencontre improbable constitue le seul obstacle à l’amour vrai, d’ailleurs. Parce que dès que nos destins se croisent, l’amour nait de lui-même sans effort. Le courant passe naturellement. Il n’y aura pas de timidité, pas à se casser la tête pour trouver un sujet de conversation, pas de crainte quant à la séduction réciproque. L’amour jaillit ; il coule de source.
 Pour que nos chemins se trouvent, il fallait toutefois aider le destin. Ne pas rester passive. Sans en faire trop. Pas question de faire des rencontres douteuses avec des pervers sexuels via des sites internet interlopes. Il me fallait provoquer une rencontre naturelle, saine comme l’homme idéal.
Alors tous les soirs après le boulot, j’allais lire dans le jardin public. Je prenais garde de toujours choisir un banc libre et de m’asseoir sur un côté, jamais au milieu, de façon à laisser de la place à un promeneur. Tout en lisant, j’arborais un demi-sourire afin de paraître ouverte et détendue.
Ce manège dura de longs mois. Je n’ai jamais autant lu de ma courte vie (vingt-deux ans quand même). Parfois le découragement me saisissait. Il m’arriva même d’envisager la facilité des entrevues interpasnet. Quelques clics de souris auraient brisé ma pesante solitude. Je tins bon car je savais que le grand amour sentimental se méritait par la patience et l’abstinence. Je devais dompter les basses pulsions de mon corps et les lancinantes angoisses de mon esprit.
Un jour enfin, alors que la pluie menaçait, passa un jogger. Il avait tout de l’athlète noir des stades : grand, mince, musclé. Il regarda le ciel menaçant et s’arrêta de courir en arrivant devant mon banc. Je n’osai relever mon nez du livre, mais je tentai de l’apercevoir à la périphérie de mon regard. Il sentait bon la transpiration virile, comme d’autres le sable chaud. Mon cœur accéléra quand il s’assit sur mon banc. J’entendais son souffle encore court tandis qu’il récupérait. Avec une lenteur stylée et gracieuse, je baissai mon livre, restai un instant songeuse, dans une pose étudiée, comme si la lecture m’avait plongée dans une réflexion profonde, puis tournai la tête vers lui avec le plus de nonchalance possible.
Il me regardait en souriant. Ses grands yeux noirs étaient à la fois chaleureux et énergiques. Je restai parfaitement immobile de peur de briser la magie de cet instant merveilleux, la récompense de mois de patience. Il ne dit rien. Lui aussi, j’en étais persuadée, était la victime bienheureuse du coup de foudre, que les Anglo-Saxons nomment si justement, l’amour au premier regard, love at first glance.
La pluie se mit à tomber. Le grand homme de ma courte vie se leva et prononça ces paroles si étonnantes dans sa bouche :
— Fait chier ! Quel putain de temps de merde !
Il partit. Je restai longtemps sous la pluie qui noyait d’autres ruissèlements.
Il me fallut du temps pour me remettre de cet orage. J’étais si amère que j’en vins même à remettre en question ma conception du prince charmant. Finalement, je repris ma prospection au début de l’été et uniquement les jours de beau temps. J’y allais en trainant les pieds. Seul l’espoir évanescent de revoir mon beau sportif m’aiguillonnait. Je me faisais pitié. Je me savais dans une voie sans issue.
Le second jour de ma reprise, j’étais en train de lire un roman passionnant quand un promeneur s’assit sur mon banc.
— Je peux ? demanda-t-il avec un léger accent italien.
Je me tournai vers lui et hochai sèchement la tête. L’insolent s’était assis avant même ma réponse. Il avait un physique quelconque, pas grand, pas mince, pas costaud, pas beau avec sa peau blafarde, ses cheveux noirs gras et son gros nez. Je réalisai avec un prodigieux agacement que si mon sportif noir passait, il ne pourrait pas s’asseoir auprès de moi. Seul l’intérêt de la lecture me retint de changer de banc.
Je le vis du coin de l’œil sortir un livre de la poche intérieure de son blouson noir. Il portait un jean et des santiags, probablement pour se grandir ou se donner un genre. Nous lûmes un moment puis il se tourna vers moi :
— Que lisez-vous ?
« Qu’est-ce que ça peut te faire ? » pensai-je.
— La guerre du feu de Rosny aîné, répondis-je d’un ton sec.
— Oh ! Un conteur merveilleux. Surtout, le plus grand de tous les poètes en prose. La préhistoire l’inspirait tant…
— Oui, son style est unique, dus-je convenir.
Le respect des convenances me força à demander au bout d’un moment :
— Et vous, que lisez-vous ?
Il me mit sous le nez son livre : Le félin géant, du même auteur. J’en restai abasourdie. Quelle coïncidence ! Même auteur, même genre : le roman préhistorique. Je le regardai dans les yeux pour la première fois. Ils étaient bleus, bleu lumineux. C’était la seule partie attrayante de son corps maussade, mais quel joyau étincelant ! Bleu profond, bleu de la mer apaisante et enveloppante ; bleu magique ! Il me regardait fixement sans ciller, comme un chat. Il ne semblait même pas respirer.
Je décidai de baisser les miens, mais impossible ! Son regard m’avait pour ainsi dire hypnotisée.
— Nous sommes sur la même longueur d’onde, susurra-t-il avec son léger accent envoûtant.
— …
— Aimez-vous la poésie, mademoiselle ?
Je m’étais trompée sur son physique. Il était beau. En tout cas, c’est ainsi que je le voyais maintenant. D’ailleurs le physique n’est pas le plus important chez un homme.
Toutefois, son regard hypnotique me parut quelque peu inquiétant. Comme s’il jouait un rôle dans un but obscur. Bah, on sait bien ce que veulent les hommes…
Je parvins à baisser les yeux et dis très vite pour briser le charme :
— Oui mais je ne la comprends pas bien. C’est pas mon truc.
Je m’attendais à une réplique. Rien. Il se remit à lire comme si je n’existais plus. Je l’avais déçu. Son regard ne me regardait plus. Ça m’a fait un vide, tout soudain. Je fis semblant de reprendre ma lecture, mais mon cœur flottait, entraînant mon esprit vers l’abîme de l’incertitude. L’angoisse me rongeait depuis toujours, je manquais de confiance en moi. Ou bien j’attendais trop de la vie.
Il rangea son livre dans la poche intérieure de son blouson noir et se leva. Il me dévisagea, je le sentais du coin de l’œil tout en faisant semblant de lire.
— Voulez-vous qu’on se revoie pour parler de tout ça ?
— Quoi ? fis-je désarçonnée, interloquée, intéressée.
— Tout ça, quoi… déclara-t-il d’un air suffisant.
J’admirais son aplomb, moi qui me déstabilisais pour un rien.
— Tout ça, quoi donc ?
Et là, il vrilla son bleu regard magnétique dans mon être, mon âme, ma chair.
— La poésie, la littérature, l’essence de tout.
J’étais vaincue, subjuguée, conquise.
En rentrant, je me repris. Était-ce lui le prince charmant ? Si je doutais, la réponse était négative, selon ma théorie. Je dormis mal les jours suivants. À la fois il me fascinait et me faisait un peu peur sans raison précise. L’instinct ? Non, sûrement parce qu’on est souvent effrayé par l’inconnu.
Nous nous retrouvâmes dans un petit restaurant italien. Ambiance romantique, un bon point pour lui. Fenêtres obscurcies par des rideaux rouges, éclairage à la chandelle sur chaque petite table ronde à la nappe assortie aux rideaux. Les tables étaient suffisamment espacées pour préserver l’intimité, un luxe rare dans ce quartier surpeuplé. Musique délicieusement rétro : Adriano Celentano suppliait une jeune femme de lui abandonner ses lèvres.
Quand je le vis assis en train de discuter avec le serveur pourvu d’une moustache grise et d’un âge majestueux, je réprimai une grimace de dégoût envers son physique disgracieux. Était-ce vraiment le même homme ? Dès qu’il posa le regard sur moi, la magie revint en force. La flamme de la chandelle dansait dans ses yeux lumineux mis en valeur par la pénombre ; mon cœur bondit d’une joie incertaine.
Il me parla de ce restaurant que tenait son vieil oncle. Puis il enchaîna sur Rosny aîné, sa façon si juste de percevoir la préhistoire, où la guerre était déjà omniprésente car la nature humaine est constante, nonobstant le mythe du bon sauvage.
J’écoutais à peine. Je n’arrivais à me concentrer que sur ses yeux profonds. Le charme se brisa enfin quand l’oncle apporta l’antipasto, un plat de hors-d’œuvre composé de charcuterie et fromage.
Je décidai de garder les yeux baissés sur mon assiette. Je récupérai ainsi mon libre arbitre et dis, tandis qu’Adriano Celentano s’emmêlait les pinceaux avec une certaine Mary Lou :
— Parlez-moi de poésie. J’aimerais la sentir mieux.
— Écoutez et laissez-vous porter. Quel thème souhaitez-vous ?
— Amour…
— L’amour seul est un thème éculé. Épiçons-le si vous le voulez bien, de la beauté et de la mort.
Je hochai la tête en prenant bien garde de conserver mes yeux rivés sur le mozzarella.

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Je n’en croyais pas mes oreilles. Son doux accent italien chantant, le ton envoûtant que sa voix prenait, les vers si puissants de Baudelaire ou je ne sais quelle autre mystérieuse alchimie (peut-être le vin dont je n’avais pas l’habitude), toujours est-il que je me sentais en transe comme sous son regard. Moi aussi je crus m’évanouir, mais pas de dégoût, au contraire.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

L’émotion gagnait mes yeux qui commençaient à piquer. Quelle pitié d’être aussi sensible ! Ma parole, il m’avait ensorcelée, comme s’il avait récité une incantation, un envoûtement. C’était peut-être le thème de la mort qui me décontenançait, je la sentais roder.
Adriano Celentano fit place à regret à une jeune femme blanche maigrichonne (je ne me souviens plus de son nom, mais elle est morte d’avoir vécu trop fort) qui chantait comme une vielle femme noire grosse. Elle avait le blues grave et le clamait sur tous les tons. Ma mélancolie était plus introvertie.
C’est à ce moment qu’il m’a asséné le coup de grâce. Il m’a servi du Valpolicella puis m’a pris le menton sans crier gare et m’a relevé la tête. Vlan ! Son regard m’a récupérée.
— Alors, commencez-vous à sentir la poésie ?
— Oui, mais c’est…
— Ça fait un peu mal là (il désigna mon cœur) ? Laissez-moi vous consoler.
Il se pencha et m’embrassa sur la bouche.
Ensuite ? Je ne me souviens plus exactement. Les détails s’estompent dans un brouillard de bonheur. On se dévorait des yeux tandis qu’on mangeait et que mon chéri tout neuf, Enzo, finissait la bouteille de vin. De sa voix chaude et sensuelle, le King déclarait à l’amour de sa vie que c’était maintenant ou jamais. Son amour n’attendrait pas. Embrasse-moi, ma chérie : demain sera trop tard. Tout ça en anglais avec force violons et le chœur approuvait de toutes ses vigoureuses cordes vocales.
Ensuite, je crois bien qu’on est allés chez lui. J’étais ivre d’amour ; lui, de vin aussi. Je ne me rappelle plus bien la décoration de son appartement. C’était grand et propre. Les meubles du salon étaient modernes, en plastique imitation cristal. Une immense bibliothèque recouvrait un mur jusqu’au plafond. Elle était pleine de livres de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Les étagères ornant les autres murs étaient remplies d’un fourbi de bibelots et de petits objets de décoration, principalement des statuettes vertes d’animaux. On aurait dit l’arche de Noé en miniature. La déco m’apparut féminine : je n’imaginais pas Enzo collectionner ces babioles. Peut-être vivait-il avec sa sœur ? Je lui demandai. Pour toute réponse, il fit péter une bouteille de champagne ou de mousseux et invita Diam’s qui expliquait en rimes rythmées qu’elle ne voulait pas grandir (c’est le complexe de Peter Pan, m’expliqua Enzo qui était si merveilleusement instruit) parce que c’était la crise et que la vie était sacrément moche, si on y réfléchissait. Diam’s réfléchissait beaucoup, sans doute trop. Aussi cachait-elle sa mélancolie sous l’humour. J’aimais beaucoup Diam’s, je la considérais comme le meilleur rappeur français (les rappeurs anglais, je ne comprenais rien à leur galimatias, sauf fuck). La chanson était très drôle mais moi, je gardais ma mélancolie comme Diam’s. Alors je bus le champagne. C’était pour fêter notre rencontre, clamait Enzo. Il était très gai, avec tout l’éthanol qu’il engloutissait. Ou peut-être grâce à moi.
On s’est installés sur le grand canapé en tissu marron imitation velours tout doux. On a beaucoup parlé, c’était magique. On faisait des pauses pour boire et s’embrasser. Progressivement le fripon me déshabillait, l’air de rien. Il savait y faire avec les femmes, ou plutôt je pensais que c’était moi qui l’inspirais. Quand la bouteille de champagne fut vide, il consulta sa montre, jura et accéléra la manœuvre avec une brusquerie excitante. En deux temps trois mouvements, notre union charnelle était consommée. Malgré la brièveté de l’acte, j’en garde encore aujourd’hui un souvenir ébloui.
J’aurais aimé rester encore longtemps blottie dans ses bras. J’aurais souhaité m’incruster en lui. J’aurais voulu que nos deux êtres fusionnent pour incarner l’amour accompli et serein. J’aurais voulu… Hélas, il s’est levé brusquement et m’a demandé de m’habiller car il attendait une visite.
Alanguie par le plaisir extrême des sens trop longtemps retenu, ainsi que par l’alcool, je m’exécutais avec lenteur. Il me prit le menton, comme au restaurant et planta son regard ensorceleur dans le mien qui dérivait au fin fond de l’océan du souvenir jouissif.
— Vite !
Son injonction me fit l’effet d’un tonicardiaque sur un moribond. Il ne me restait plus qu’à enfiler mes escarpins rouges neufs (je les avais achetés pour notre premier rendez-vous) quand la porte d’entrée s’ouvrit. Une grande jeune femme blonde vêtue d’une robe jaune canari et de bottines noires, très élégante, entra directement dans le salon comme si elle était chez elle. Enzo alla vers elle avec une expression faciale que je ne lui connaissais pas (mais que savais-je en vérité de lui ?). Il arborait un rictus bizarre, comme un sourire peureux ou gêné.
Elle l’embrassa. J’aurais juré qu’elle visait la bouche. Il présenta la joue.
— Bonjour (à moi). Qui est-ce ? (à lui, en fronçant les sourcils).
— Une amie. Je t’expliquerai. On allait sortir. À plus tard.
Elle haussa les épaules et quitta la pièce. Une porte claqua.
Je fusillai Enzo du regard. Il chuchota avec un air de conspirateur :
— C’est ma colocataire. On a vécu une amourette, mais c’est fini. La situation actuelle est transitoire et un peu délicate. Tact et patience…
— Elle a cherché à t’embrasser sur la bouche, m’écriai-je avec colère. Je crois que tu me racontes des… des…
Il me regarda dans les yeux et psalmodia quelques mots incompréhensibles. Je me calmai aussitôt et pensai avoir mal vu. D’ailleurs, il avait bien précisé que la situation était transitoire. Pas me concernant, j’espérais. Je le pris dans mes bras. Quel homme charismatique ! Je l’avais enfin trouvé, mon prince.
***
On se voyait presque tous les jours. Ç’aurait été la plus belle période de ma vie, n’eût été une galère professionnelle qui me tomba dessus : je fus licenciée. N’ayant pas assez cotisé, je me retrouvais sans ressource.
Autre sujet de contrariété, Enzo ne s’était pas débarrassé de sa colocataire. Je ne savais pas ce qu’ils fricotaient tous les deux, ça me rendait jalouse. Toutefois, je l’aimais tant, qu’au pire je préférais le partager que le perdre. Il s’agissait d’un véritable amour très fort aux antipodes d’une passion ordinaire, égoïste et possessive.
Enzo prétendait ne pas avoir assez de revenus pour payer le loyer seul. J’aurais bien aimé remplacer sa colocataire. Hélas, il me fallait d’abord retrouver un boulot. À propos, je n’arrivais pas à savoir comment Enzo gagnait sa vie. Il restait très évasif sur tout ce qui le concernait, sûrement dans le but de se draper d’une aura de mystère et d’attiser mon amour.
La curiosité me dévorait. Je scrutai les titres des livres de sa grande bibliothèque. Beaucoup de romans et de recueils de poésie. Mais aussi plusieurs très vieux livres sur la sorcellerie et la magie noire. J’en feuilletai quelques-uns. Ils étaient écrits dans une langue ancienne, me sembla-t-il. Peut-être le latin. Et bourrés de signes cabalistiques et d’illustrations ésotériques. Enzo prétendait les tenir de son grand-père et affirmait être bien incapable de les déchiffrer.
Absorbée par ma passion amoureuse, je manquais d’énergie dans ma recherche d’emploi. Quelques semaines plus tard, je me retrouvai acculée financièrement. Je ne pouvais plus payer mon loyer. Je lui confiai mon tourment.
— Il existe une solution, mon âme (c’est ainsi qu’il m’appelait, en référence aux poèmes de Baudelaire). Tu pourrais faire un travail un peu particulier qui nous rapporterait de l’argent à tous les deux. À terme, tu pourrais venir habiter avec moi à la place de ma colocataire.
— Oh, chéri (j’étais plus classique) ! C’est mon plus cher désir. Quel travail ?
— Je ne sais pas si tu possèdes la maturité suffisante. Et l’ouverture d’esprit. Allons ! Il vaut mieux abandonner ton logement et retourner chez tes parents.
— Mais je ne veux pas te perdre, Enzo !
J’avais envie de pleurer mais je réussis à rester digne dans l’adversité. Il me prit dans ses bras et me susurra à l’oreille.
— Une de mes relations de travail, un homme âgé mais splendide, arrive demain. Si tu veux bien l’accueillir dans notre belle ville, t’occuper de lui, alors nos soucis financiers…
Je m’écartai de lui avec brusquerie.
— Attends ! Ça veut dire quoi, s’occuper de lui ?
— Il sort d’un très grand chagrin d’amour. Pendant un moment, j’ai cru qu’il allait mettre fin à ses jours. Il a besoin d’une femme jeune et belle qui lui fasse oublier sa peine l’espace d’un instant.
— Un instant ? Qu’attend-il de moi exactement ?
— C’est un gentleman mûr. Il voudra t’inviter à dîner. Puis tu le raccompagneras dans sa chambre d’hôtel. Tes bons soins pourraient bien lui sauver la vie…
— Oh Enzo ! Comment peux-tu me demander de faire la call-girl ? J’avais la faiblesse de croire en ton amour. Quelle erreur…
Cette fois, impossible de rester digne. J’éclatai en sanglots.
— Mon âme, c’est…
— Ne m’appelle plus comme ça ! hurlai-je en le giflant.
Très digne, il quitta la pièce, alla se servir un verre et revint dans le salon. Il choisit un CD et le King revint parmi nous comme la première fois au restaurant. Son discours était le même, mais cette fois il s’adressait à moi. Son message était limpide : c’est maintenant ou jamais. It’s now or never, bramait-il dans sa langue natale. Je le pris comme un ultimatum. Je m’effondrai sur ce canapé qui m’avait été si doux la première fois. Enzo vint s’asseoir à côté, comme lors de notre première rencontre sur le banc public. J’attendais qu’il dise quelque chose pour exploser et partir, n’importe quoi. Il garda le silence, regardant devant lui et sirotant sa boisson éthylique.
Le temps passa en compagnie du King, qui nous racontait qu’il était le roi des créoles, puis qu’il s’était transformé en bagnard rockeur et plusieurs autres histoires chantées abracadabrantes mais touchantes grâce à La Voix Unique. Je voulais prendre la tangente. Au début de chaque morceau d’Elvis, je me disais : encore celui-là et je m’arrache définitivement de ce lieu et de ce démon ensorceleur.
Pourtant je restais assise à pleurer sur mon amour cruel et ma carrière professionnelle en berne. Quand le CD se termina, Enzo prit le relais :
— Tu sais, Juliette, j’ai vécu un peu plus d’années que toi (il avait presque trente ans). Un amour, aussi sublime soit-il, ne peut s’affranchir totalement des contingences matérielles. Si nous faisons ce douloureux sacrifice, notre couple en sortira renforcé. Quel autre choix avons-nous ?
— Je ne peux pas faire l’amour avec un autre homme, Enzo. C’est toi que j’aime.
— Je comprends. Je vais t’aider à surmonter cette épreuve.
Il me regarda dans les yeux. Je crois bien qu’il m’a hypnotisée. Je voyais ses lèvres bouger, mais curieusement j’entendais les paroles directement dans ma tête. Elles psalmodiaient :
— Quand tu seras dans les bras d’un autre, ferme les yeux. C’est moi que ton regard intérieur percevra. Tu auras l’impression d’être avec moi.
Le soir même, je rencontrais mon premier client. Un vieil homme très élégant dont le costume trois-pièces, probablement taillé sur mesure, camouflait bien l’embonpoint. Il ne portait pas de cravate, ce qui lui évitait de faire ringard. Sa chemise grise était de la même couleur que sa chevelure : il ne manquait pas de classe.
Il m’a invitée dans un grand restaurant. Je ne me souviens pas des détails car j’étais très tendue. Peut-être pour me rassurer, il parlait beaucoup. Sa voix sonnait jeune, le ton vivant quoiqu’un peu précieux soutenait mon attention. Surtout, sa conversation était passionnante, il racontait des tonnes d’anecdotes amusantes. J’ai bu pas mal pour lever mes inhibitions.
Ensuite on a fait sa petite affaire, dans sa chambre d’hôtel. Ce fut plus facile que prévu. J’ai suivi les instructions d’Enzo et, cela peut paraître étonnant, mais je le voyais en moi. Il était comme lové à l’intérieur de moi, en ma possession et paradoxalement j’avais l’impression que j’étais possédée par lui, son charisme, son amour, sa voix de velours, ses charmes hypnotiques.
J’ai passé la nuit avec le vieux. Au petit matin, ses ronflements bestiaux m’ont réveillée. Je le regardai dormir dans la pénombre, un filet de bave aux commissures des lèvres. Le charme était rompu : il me dégoûtait. J’eus une brusque envie de l’étrangler. Je me sentais sale. J’eus recours à l’image d’Enzo pour me rendormir. Malgré toute sa force amoureuse, elle ne réussit pas à m’empêcher de faire des cauchemars dans lesquels mon prince charmant se transformait en démon poilu et griffu. Il ricanait. Dans mon rêve, il se moquait de moi.
Au matin, le vieux m’a remis trois mille euros. De quoi respirer quelque temps et alimenter la flamme de l’amour.
J’ai été vaseuse toute la journée, encore plus mélancolique que d’habitude. Je ne voulais pas voir Enzo, j’avais besoin d’un sas de décompression. J’ai éteint mon mobile et erré à travers les rues avec le fruit de mon travail en poche. Valait-il mieux un travail avilissant mais bref ou bien clean mais long et ennuyeux ? Quand je suis rentrée chez moi épuisée à minuit, je n’avais pas la réponse, uniquement la fatigue.
Tôt le matin, la sonnerie de la porte d’entrée ne réussit qu’à me faire jurer, les yeux clos. Le tambourinage qui suivit me décida à me lever et passer une robe de chambre. C’était Enzo. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état d’excitation.
— T’as vu l’heure ? protestai-je.
Pour toute réponse, il entra brusquement, referma la porte et m’entraîna dans le salon. Il lâcha :
— Où étais-tu hier ? Je t’ai laissé plein de messages sur ton mobile, toujours éteint. Je suis passé chez toi.
— J’avais besoin de décompresser. J’ai fait le nécessaire concernant le travail. Que se passe-t-il ?
— Armand est mort !
C’était le prénom du vieux.
— Hein ? Je l’ai quitté en bonne santé hier matin.
— Il est mort peu après ton départ, semble-t-il. Arrêt du cœur. Une autopsie est en cours.
— Comment le sais-tu ?
— La police est venue m’interroger parce que j’étais en contact avec lui quelques jours avant sa mort. Les flics recherchent une certaine call-girl avec laquelle il a passé la nuit. Évidemment, je ne leur ai pas parlé de toi. Cependant, ils vont peut-être me filer. On devrait arrêter de se voir quelque temps par prudence.
Je poussai un gémissement d’animal blessé :
— J’ai besoin de toi, surtout après ce qui s’est passé. Je t’en prie.
— D’accord, mon âme, mais il faut être très discrets le temps que l’affaire se tasse.
Je lui sautai au cou. Nous nous glissâmes dans mon lit encore chaud. Ensuite je lui racontai mon travail, le plus vieux du monde, et lui remis la moitié des trois mille euros.
— Alors je peux remplacer ta coloc maintenant ?
— Oui, oui, bientôt… Dis-moi, mon âme, tu n’aurais pas chahuté un peu fort avec Armand ? Tu peux te confier à moi, je serai muet comme une tombe. Une tombe…
— Oui, tu seras muet ! explosai-je. Parce que si tu l’ouvres, tu seras inculpé de proxénétisme ! C’est pour toi que je me suis salie. Et toi, au lieu de me remercier, tout ce que tu trouves à faire, c’est de me suspecter de… de…
Il afficha un sourire contrit puis vrilla ses yeux dans les miens en déclarant d’un ton ferme :
— J’ai besoin de savoir ce qui s’est passé…
Je le giflai à toute volée. Au tennis, j’avais un excellent coup droit : rapide et puissant. Il étouffa un cri de surprise mêlé de douleur.
— Ne me fais plus le coup des yeux ensorceleurs ! hurlai-je. Tu n’es qu’un salaud !
Le charme était rompu. Il se tint la joue un moment. Une larme de douleur coula. Très digne, sans un mot, il se rhabilla et partit.
Très digne moi aussi, j’attendis qu’il claque la porte d’entrée pour donner libre cours à mon chagrin. C’était même pire : de la détresse. J’étais au chômage, je m’étais adonné à la prostitution, j’avais perdu mon grand amour et la police me recherchait. Et puis il y avait cette maudite colocataire que j’avais tenté en vain d’écarter. Quelle dérision ! Moi qui avais voulu éviter les rencontres sexuelles via internet, j’avais fait pire. Mon cœur pur avait explosé sous la pression des contingences matérielles. Le vieux cœur d’Armand aussi avait explosé… La panade totale.
Après avoir pleuré longtemps (beaucoup plus que quand mon athlète noir avait délaissé mon banc), je décidai de me reprendre. La vie étant une succession de hauts et de bas, je ne pouvais que rebondir. À ce moment, je croyais avoir touché le fond. Ma priorité : retrouver un job légal.
Seulement, avec tous les soucis qui m’accablaient, mon moral restait en berne. Je devenais paranoïaque : je me retournais sans cesse, craignant d’avoir la police à mes trousses. Bref, j’étais secouée. Et ça se voyait lors des entretiens d’embauche. Si encore j’avais eu des amis pour m’aider à passer le cap. Hélas ! Je m’étais isolée dans ma quête éperdue du prince charmant, telle une ermite de l’Amour. Il aurait peut-être fallu que je me dope au Prozac ; mais sans mutuelle, avec la sécu agonisante, j’étais trop juste financièrement.
À bout de ressources psychiques et financières, je m’apprêtais à retourner chez ma vieille mère qui habitait à l’autre bout du pays. Un changement de décor me serait vraisemblablement profitable. D’un autre côté, je détestais les échecs, et celui-là était monumental à mes yeux éplorés.
La mort dans l’âme et dans le cœur de l’amour, je faisais mes maigres bagages quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Mon cœur accéléra : la police ! Je n’en pouvais plus de cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête, comme les femmes juives de l’ancien temps qui avaient porté la culpabilité du péché originel.
C’était Enzo, habillé comme le jour où on s’est connus, blouson noir quelconque et santiags qui le grandissaient. Il écoutait un lecteur mp3, un sourire énigmatique aux lèvres. Désemparée, je baissai les yeux avant d’oser croiser son regard fascinant. Je ne devais pas replonger. Son amour malsain me détruisait insidieusement, comme un fumeur qui prend son pied à fumer comme un malade et qui se réveille un jour avec le cœur foutu. Au moins le fumeur s’éclate un paquet d’années. Moi, l’intensité me dévastait si vite…
Il mit un des écouteurs dans mon oreille : Adriano Celentano, comme au resto italien ! Il s’était souvenu… Ah, le fourbe romantique ! Le charmeur calculateur ! Arrière !
Mais Adriano Celentano plaidait la cause d’Enzo de sa voix de velours roucoulant.

The wind in the willow played
Love's sweet melody
But all of those vows we made
Were never to be

Tho' we're apart, you're part of me still…

Je reculai d’un pas, coupant la chique à Adriano. Je relevai la tête et dégaina mon regard le plus froid pour contrer ses yeux bleu envoûtant : c’était comme un combat de rayons oculaires mortels dans les mangas. Armé de son petit accent italien si craquant, Enzo ramena la lutte sur le plan auditif en faisant intervenir Charles :

Car j’eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses
Déroulé le trésor des profondes caresses,
Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

Il s’empara de ma bouche. Je le repoussai. Il déclama avec un air inspiré qui rendait son laid visage presque beau :

Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.

Ta bouche une amphore… Était-ce encore les fleurs malsaines de Baudelaire ou bien une grivoiserie de son cru ? C’eut le don de me dérider. Le scélérat en profita. Il est impossible de lutter contre l’amour dévorant. Il était mon prince. Un prince un peu inquiétant, mais c’était lui que le destin m’avait octroyé. Pour le meilleur et aussi pour le pire, je résolus à cet instant de faire avec.
Nous commençâmes par le meilleur. Il baisa mon noble corps après que, depuis ses pieds frais jusqu’à ses noirs cheveux, je déroulai le trésor des profondes caresses.
Ensuite, il fallut s’atteler au pire (je ne savais pas qu’il était à venir ; j’étais si jeune, si idéaliste, si naïve), faire gicler le pus de la discorde en perçant l’abcès de l’incompréhension.
Il m’interrogea sur ces dernières semaines, me demanda si j’avais trouvé un boulot. Je lui dis la vérité.
— Je ne veux pas te perdre, mon âme ! s’exclama-t-il. Viens habiter chez moi. Moi aussi je traverse une passe difficile, on se soutiendra mutuellement, mûs par notre grand amour.
L’aveugle et le paralytique, pensai-je. À peine la passion charnelle apaisée, les idées noires revenaient.
— Non, je refuse de te partager avec ta coloc. Finies les situations malsaines.
— Elle est partie. Oui… Elle est partie…
Cette nouvelle m’ôtait d’un grand poids, même si je notai avec agacement de la tristesse dans sa voix. J’étais décidée à présent à tout faire pour bâtir et consolider notre couple, y compris gérer les contingences matérielles. J’éprouvais une sourde appréhension car je n’avais encore jamais vécu en couple. La promiscuité quotidienne m’apparaissait comme un étouffoir. Si seulement j’avais écouté mon instinct…
On aurait pu croire que les premiers temps de notre vie commune seraient heureux. Hélas ! Enzo avait changé. Il était devenu sombre, tendu. Je pensais qu’il souffrait des mêmes problèmes que moi : le manque d’argent.
Le second jour, la police débarqua chez nous. Elle avait dû retrouver ma trace en surveillant le domicile d’Enzo. Je tentai de faire bonne figure, mais j’étais terrorisée. Je me souvenais de l’aphorisme lucide de Brasillach (j’avais lu cet écrivain maudit sur mon banc) : « La justice, c’est six mille ans d’erreurs judiciaires. »
À mon égoïste soulagement, c’est Enzo que les trois gardiens de la paix en uniforme ont embarqué. Que lui voulait-on ? Je ne pouvais pas, à ce moment, imaginer mon prince charmant coupable de quelque délit.
Sournoisement, je profitai de son absence pour fouiller plus en profondeur l’immense bibliothèque. Derrière une rangée de gros livres-écrans, je découvris plusieurs ouvrages sur l’hypnose et la suggestion. Je savais bien que son regard n’était pas naturel ! Et je comprenais mieux pourquoi je me sentais si bien, si relaxée à ses côtés. Il devait utiliser des techniques de sophrologie à mon insu pour me détendre. Mais pourquoi me le cacher ? C’est à ce moment que je compris qu’il me dissimulait des activités pas nettes. D’où l’arrivée de la police. Tant pis ! Je l’acceptais malgré ses frasques, il était mon prince. Je préférais glisser vers la marginalité amoureuse que de rester bien sage sur mon banc d’ennui. Avec le recul, je me rends compte qu’il m’avait envoûtée et que cela me plaisait. J’avais un but dans ma vie si morose auparavant.
Enzo rentra le soir, le visage défait. Je ne l’avais jamais vu si abattu. D’une voix atone, il me confia que la police l’avait interrogé au sujet de sa colocataire. Elle se droguait depuis longtemps et venait de mourir d’une overdose, il y avait trois jours.
Ensuite il me prit dans ses bras. Je le consolai jusqu’au milieu de la nuit.
Quel homme étrange, me dis-je avant de m’endormir : il était venu me reconquérir comme si de rien n’était alors que sa colocataire venait de mourir. Peut-être s’attendait-il depuis longtemps à son décès à cause de son addiction ? Et s’il était venu vers moi juste pour que je la remplace ? Non, cela ne se pouvait. C’était l’amour qui l’avait motivé, j’en étais persuadée.
Ensuite, j’ai été obligée de reprendre le collier, si je puis dire. Enzo m’a présentée à une de ses connaissances, un vieux beau, dont je me suis occupée en faisant de mon mieux pour dissimuler ma répugnance. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer, disait Enzo. Ensuite on fit la fête et surtout on paya le loyer.
Le souci, c’était qu’Enzo ne possédait pas d’autres contacts intéressés par mes prestations d’escort girl, comme on dit pudiquement. D’autant que j’étais chère. Je voulais bien satisfaire aux contingences matérielles, mais le moins possible, d’où un tarif élevé. Et vraiment, je ne veux pas me vanter, mais je le valais bien : je plaisais aux hommes. Et puis le client pouvait me sortir au resto comme une amie : j’avais de la conversation, je ne faisais pas vulgaire, pas pute, quoi. L’escorting, ce n’est pas que du sexe, c’est avant tout un accompagnement, c’est arriver à faire semblant qu’on est un couple normal.
Enzo devenait de plus en plus irascible, à mesure que nos finances baissaient. Il était souvent absent, même quand il était là.
Pour nous sortir de l’ornière, j’ai passé une annonce d’escort girl sur internet. J’ai reçu pas mal de propositions. Beaucoup, hélas, provenaient d’hommes qui n’avaient pas les moyens financiers de leurs envies. C’est Enzo qui s’est occupé de l’âpre sélection des clients. Pour être sûrs que le client paye et n’use pas de violence envers moi, il m’a accompagnée à l’hôtel et a lui-même encaissé le salaire de l’amour. Le prince charmant s’était métamorphosé en protecteur.
Quand je suis rentrée chez nous le lendemain matin, j’étais dans un état nerveux déplorable : je me dégoûtais et surtout, Enzo, oui, même mon prince m’écœurait presque. Quand je découvris son mot sur la table du salon, je poussai un cri de rage. D’une écriture négligée, il m’annonçait qu’il devait s’absenter quelques jours.
Il n’était pas là pour me consoler du sale boulot que j’avais effectué pour notre couple ! Il me laissait sans un sou ! Il me cachait l’objet de ses absences, comme d’habitude ! Trop longtemps contenue, ma colère explosa. Je m’en pris aux objets, au mobilier. Un voisin cogna au mur pour faire cesser le vacarme, mais je m’en moquais bien. Je balançai un à un tous les livres de sa maudite bibliothèque. Apparut un double-fond que j’ouvris avec un tournevis. À l’intérieur se trouvaient une seringue et deux flacons contenant des substances indéterminées. Je les reniflai, sans parvenir à les identifier. Je n’osai les goûter.
En réfléchissant, une idée effroyable me traversa l’esprit : se pouvait-il qu’il s’agisse de la seringue qu’utilisait l’infortunée colocataire pour s’injecter l’héroïne ? Mais que diable faisait-elle ici ? Cette fois, Enzo ne couperait pas à une explication sérieuse.
On frappa à la porte d’entrée. C’était la police. J’étais gênée du désordre que j’avais mis. Ma gêne s’accentua quand ils me passèrent les menottes et m’annoncèrent que j’étais soupçonnée d’avoir tué mon client de la veille.
***
Vous venez de lire la déposition que j’ai faite auprès de la police et que j’ai défendue en cour d’assises.
Le procureur opta pour un scénario sensiblement différent. Selon lui, j’avais empoisonné Armand, mon premier client, à la strychnine. Puis j’avais assassiné par injection mortelle d’héroïne la colocataire d’Enzo, prostituée notoire. Le mobile était ma jalousie envers une rivale. Enfin, j’avais assassiné mon dernier client à la strychnine comme le premier. Mes empreintes digitales retrouvées par la police sur le flacon de strychnine et celui d’héroïne, ainsi que sur la seringue, constituaient, selon le procureur, des preuves flagrantes. Comme Enzo s’était volatilisé, le procureur me suspecta même de l’avoir tué et d’avoir fait disparaître son cadavre.
Le tribunal d’assises me condamna à vingt-deux ans de réclusion criminelle pour multiples homicides prémédités.
Au bout de sept ans, la justice reçut la lettre suivante, écrite en italien :

« Enzo Martini a empoisonné à la strychnine Armand qui avec qui il était en bisbille au sujet d’un trafic de drogue. Quelque temps plus tard, il a tué sa colocataire par overdose. Elle ne voulait plus faire le trottoir pour lui et menaçait de le dénoncer.
L’étau se refermait sur lui : la police le suspectait et le frère d’Armand le cherchait pour se venger. Il leur fallait un coupable. Il tua le client de sa concubine call-girl. Comme ce client l’avait contactée par internet, il y avait des traces que la police a suivies pour remonter à la malheureuse. Enzo avait pris soin de laisser trainer dans une cachette facilement décelable la seringue qui avait servi à tuer sa colocataire ainsi que les flacons de strychnine et d’héroïne.
Tout accusait la malheureuse en apparence. La police possédait le suspect idéal. Rarement cherche-t-elle plus loin.
 Mon fils était machiavélique, hélas. Ses forfaits accomplis, il s’est réfugié auprès de moi, son père, en Italie. Il vient de mourir d’un cancer. Il m’a sur son lit de mort, confié ses immenses crimes.
Roberto Martini »

Dans sa grande mansuétude, la justice organisa un procès en révision, procédure très rare. Elle n’a lieu que quand le coupable se dénonce ou que la victime revient sur ses déclarations. Je n’ose imaginer le nombre d’innocents qui croupissent en prison, eux qui n’ont pas eu ma chance.
Enfin, chance, le mot est fort. Sept ans, c’est long. Et il fallut encore en ajouter trois, le temps que les juges débordés et les policiers en manque de moyens (intellectuels ?) daignent faire leur travail. On savait que j’étais innocente, et pourtant on attendit encore trois ans avant de me libérer et accessoirement de m’innocenter. Brasillach avait raison.
Savez-vous ce qui est le plus étonnant de cette affaire ? J’ai pleuré en apprenant la mort d’Enzo, mon prince charmant.

Hors ligne Marygold

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #1 le: 28 Avril 2013 à 13:40:10 »
Déplacé dans les Textes courts.
Oh yeah ! 8)

Hors ligne Lordius

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #2 le: 30 Avril 2013 à 20:20:24 »
Je me doutais bien que c'était un peu long pour un texte court...

Hors ligne Aléa

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #3 le: 01 Mai 2013 à 00:06:59 »
Salut  ^^

Bon alors j'ai lu ton texte, je te cache pas que j'ai énormement de mal avec les textes un peu à l'eau de rose, ou d'histoires d'amour (ni des policier non plus alors la fin c'était le ponpon aha) mais je me suis quand meme forcé à finir histoire que tu ai quand meme un retour, meme si je vais pas etre tres constructif
J'ai bien fais quand meme te finir, passé mon aversion, parce que c'est vraiment bien écrit, dans le genre c'est très bon meme, le style et la facon dont est ficelé le texte c'est impeccable, bon le coup de l'hypnose ca pourrait paraitre un peu gros, mais ca colle quand meme a quelque chose d'un peu étudié, et le personnage assez juste (je suis pas un pro des histoires d'amour, alors pas une reference non plus pour le coup)

Je crois que je t'ai dis tout ce que je peux te dire, ah si, tu écris souvent l'imparfait de la premiere personne en -ai, il vaut mieux mettre -ais je crois

Au plaisir!
Le style c'est comme le dribble. Quand je regarde Léo Messi, j'apprends à écrire.
- Alain Damasio

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #4 le: 01 Mai 2013 à 11:21:35 »
Merci pour ton commentaire.

Quand je mets 'ai', c'est parce que c'est du passé simple. En fait, pour savoir s'il convient de mettre au passé simple et à l'imparfait, on peut passer à la 3ème personne : est-ce que j'écrirais : 'il appela' ou 'il appelait' ?

En effet, l'histoire commence comme une romance. Mais ce n'en est pas une, c'est plutôt un thriller en fait.

J'ai aussi cherché à montrer comment une jeune femme idéaliste, naïve et amoureuse (à l'eau de rose, comme tu dis si justement) peut passer du mythe du prince charmant à la prostitution.

Hors ligne Mnemosyne

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #5 le: 01 Mai 2013 à 16:49:48 »
J'ai pas accroché, j'ai pas aimé l'histoire parce que le personnage est d'une telle naïveté que c'est à s'arracher les cheveux de désespoir et d'agacement.
Par contre j'ai aimé ton style, c'est fluide, ça se lit bien et ta plume est d'une telle maitrise qu'on finit le texte malgré tout. Donc oui, il faut rendre à César ce qui appartient à César.
Bravo. 
Une femme avertie en vaut deux.

"Toute l'écriture est de la cochonnerie (...) Toute la gente littéraire est cochonne", Artaud.

Hors ligne Lordius

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Re : Nouvelle : Le prince était-il charmant ?
« Réponse #6 le: 03 Mai 2013 à 09:50:34 »
Mnemosyne, merci de ton retour.

La jeune femme est amoureuse et de plus aveuglée et emprisonnée par son utopie du prince charmant.
Il est courant que les humains deviennent ainsi 'esclaves volontaires' de leurs utopies.

 


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