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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Rencontre

Auteur Sujet: Rencontre  (Lu 1617 fois)

Hors ligne EveFuture

  • Tabellion
  • Messages: 57
Rencontre
« le: 31 mars 2013 à 11:18:15 »
Voici un texte dont le titre dit tout. Je l'ai écrit en pensant à Pagnol et à toutes ces ambiances surannées qui peuplent les bouquins des années 30. Le sujet est plutôt léger par rapport à ce que je fais d'habitude, voire limite guimauve mais bon il en faut. Enjoy!

Pour raconter cette histoire, je dois remonter au commencement. Mais où, justement, a-t-elle commencé ? Peut-être en ce mois d’octobre 1931, le jour où ce navire sortit de la brume pour venir s’échouer sur la grève. Malgré une grisaille émaillée de soleil annonciatrice de fortes pluies, il faisait encore doux et je me promenais pieds nus le long de la plage, jonchée d’algues et de bois flottés. Une petite aube telle que je les appréciais, une brise caressante et une chemise de lin gonflée par le vent, frissonnant encore sous l’appel d’une corne de brume. On ne voyait pas à cinquante mètres et seules les vagues venant mourir sur le rivage troublaient mon silence. Et je déambulais tranquillement pendant de longues minutes, ombrelle sur l’épaule, attendant qu’on m’appelle pour le petit-déjeuner : thé noir avec une once de lait, brioche à la fleur d’oranger et confiture d’abricots. La nurse au loin, accourant au loin jupe relevée au milieu des embruns tièdes : je le percevais comme un privilège et, gracieux, je rebroussais chemin, sans forcer. C’est alors que je la vis, débarquant d’une chaloupe, les mollets à demi plongés dans l’eau mousseuse. Elle portait, sous son manteau de taffetas noir, une panoplie tout droit sortie d’un cabaret berlinois : un pantalon sombre lui collant aux cuisses, un poncho rayé laissant deviner de petits seins pointus, un foulard rouge noué autour du poignet. Pas de béret à pompon  mais un chapeau de deuil à larges bords lui dissimulant la moitié du visage, de savantes boucles noires rebiquant sur ses joues, une cigarette coincée entre deux lèvres rouge sang. Ses gestes étaient tout imprégnés d’une élégance provocante : fine et élancée, le buste bien droit, une main sur la hanche, elle regardait l’horizon, attendant que les matelots déchargent ses maigres bagages. Intrigué car l’endroit n’est guère fréquenté en cette période de l’année, je me dirigeai vers eux sans pour autant presser mon allure nonchalante de promeneur. Arrivé à portée de voix, je les saluai enfin, ne m’adressant en fait qu’à cette femme qui seule avait suscité mon intérêt.
-Bonjour, Madame, puis-je vous aider ?
Lentement, elle tourna sa tête et je pus enfin contempler les contours de ce visage qui m’avaient été cachés : une figure allongée, des joues creuses et les pommettes saillantes, un nez étroit et un peu trop grand, une carnation maladive, très pâle, une bouche pincée, où s’affichait un air supérieur ainsi qu’un étonnement poli. Une grande fille de trente ans, assez jolie sans être belle. Mais ce qui attirait le plus chez elle, c’étaient ses yeux, de couleur noisette et dont l’aspect démesuré était encore accentué par de longs cils papillonnant sans cesse. Il y fusait une intelligence vivace, l'amenant à être deux fois plus habile et trois plus rapide que ses semblables. Une intelligence tournée vers les étoiles, pleine de projets mirifiques et irréalisables, ignorant tout des choses terrestres, incapable de comprendre et de se faire comprendre des mortels, déployant ses magnifiques ailes blanches dans le ciel et boitillant pitoyablement sur nos rivages grossiers. Une intelligence rêveuse et farouche, hautaine et autiste… De la main, elle me fit signe d’approcher, le bruit des flots couvrant mes paroles. Je m’approchai de nouveau, masquant ma timidité en jouant avec mon ombrelle, la plantant légèrement dans le sable mou à chaque pas, à la manière d’une canne. Et, au bout de quelques pas, voilà qu’elle me salua, à son tour.
-Que me disais-tu, joli cœur ? , me demanda-t-elle, esquissant un sourire compassé.
Et moi effronté de lui répondre :
-…Si vous aviez besoin d’aide.
Joli cœur ! Seule la compagne d’un dos vert parlait comme ça. Et pourtant, quelle douceur, quelle distinction dans ces mots prononcés ! Sortant de sa bouche, même les pires injures se paraient des plus beaux atours à mes yeux. Et puis, l’injonction me plaisait. Moi, à peine sorti de l’enfance, pas encore un adulte, je bombai le torse, tout fiérot d’être appelé ainsi. D’une pichenette, elle envoya valdinguer sa cigarette qui alla dessiner un grand arc de fumée avant d’aller se noyer dans l’océan. Elle semblait avoir trouvé un moyen d’oublier quelques instants  l’ennui de ces mornes trajets, de ces interminables et pernicieux voyages, de se distraire un peu avant d’arriver à destination, avant de replonger dans sa superbe indifférence.
-M’aider ? Et comment, joli cœur ? , poursuivit-elle.
-Vous avez là une grosse valise, fis-je remarquer, on peut peut-être la porter à deux.
-Ton parapluie ne va-t-il pas te gêner ?, objecta-t-elle.
-C’est une ombrelle, rectifiai-je, je la coincerai entre les sangles. Où allez-vous ?
-A la Villa Barinelli.
-Vous savez où c’est ?
-Pas exactement.
-Alors je vous y conduirai, ce n’est pas très loin. À huit cents mètres, tout au plus.
Et ainsi, par un habile stratagème, nous portions sans effort excessif cette grosse valise de toile cirée, nos deux mains serrant la même poignée. Derrière nous les marins, nullement choqués d’être abandonnés de la sorte, s’échangeaient des œillades amusées, ricanant en silence de ce couple mal assorti : l’un, petit, malingre et chétif, jouant des muscles pour ne pas faire traîner la malle sur le sol ; l’autre, belle tige, la tenant négligemment d’un bras déroulé le long de son buste sans se soucier des difficultés de son compagnon. Lorsque, au gré d’une insignifiante secousse, mes doigts touchèrent pour la première fois ceux de la dame, un frisson me parcourut l’échine. Au contact de cette peau délicate et parfumée, je m’imaginais déjà à son bras sur les grands boulevards encombrés d’un soir d’août. Nous sortirions du théâtre, sous un soleil crépusculaire qui n’en finirait pas de mourir dans une longue traînée orangée, bifurquant à travers une flopée de ruelles pavées pour atteindre une petite esplanade. Et au milieu des platanes, accoudés à une table en zinc, nous savourerions moi un bock, elle une mirabelle, écoutant les roucoulades d’autres couples et roucoulant eux-mêmes… De chaque côté du sentier s’étendaient des champs de hautes herbes grasses ondulant sous le zéphyr, ceints par des clôtures à la peinture blanche écaillée. On passa devant des vergers sauvages où poussaient en taillis touffus mûriers et mirabelliers et gravit les coteaux couverts de pins parasols s’épanouissant sur ce terrain inégal et sablonneux. Sur la crête, on distinguait maintenant la fameuse villa, juchée sur un large tertre. C’était une ancienne bâtisse toute en longueur avec une imposante cheminée murale à la française sur le côté, les murs en pierres de taille et le toit de tuiles romaines. Arrivés devant le perron, nous posâmes la valise et la dame sortit une clé de sa poche. Quand elle ouvrit la porte dans un grincement de gonds, une odeur sucrée de vieux livres s’échappa de l’intérieur et je restais là, sans rien dire, interdit, intimidé par ce grand escalier surgissant du fond du patio, montant vers un premier étage dont l’obscurité dévorait les dernières marches…
-Tu peux entrer si tu veux, me proposa-t-elle.
-Je ne peux pas, on m’attend.
-Comment t’appelles-tu ?
-Jean.
-Quel âge as-tu ?
-Dix-sept ans.
-Eh bien, Jean…, commença-t-elle dans une intonation envoûtante, je me sens seule ici et je ne connais guère le pays. Pas d’homme, pas de domestique, pas un même un chien ou un chat pour me tenir compagnie. Je serais heureuse que tu reviennes me voir. Disons demain, quatre heures ?
Cette proposition eut vite raison de mes ultimes défenses et aussitôt je lui donnais l’assurance de revenir le lendemain. Mais alors que je rebroussais chemin, je me retournai subitement après quelques pas.
-Attendez Madame, lançai-je, je ne sais même pas votre nom !
Et elle délicieuse de me répondre :
-Tu le sauras si tu viens demain.
« Modifié: 07 avril 2013 à 14:59:59 par EveFuture »
"Je crois en la Fortune de l'Humanité, à l'avenir du cyanure..." Cioran

Unconscious Girl

  • Invité
Re : Rencontre
« Réponse #1 le: 31 mars 2013 à 18:30:57 »
Je ne suis pas fan, mais absolument pas fan, des descriptions, en général.
Mais, celles de ton texte ne m'ont pas gênés, ce qui est un très bon point pour moi.
Cette ambiance à la Pagnol est réussi. Je retrouve assez le "parfum" de ces livres.
Ça me fait penser à  un mélange entre "Une partie de campagne" et "La Maison Tellier" de Maupassant. Oui, je sais, ce n'est pas "vraiment" la même époque.
Enfin bref, tout ça pour dire que j'ai apprécié ton texte.
« Modifié: 31 mars 2013 à 18:39:09 par Unconscious Girl »

Hors ligne EveFuture

  • Tabellion
  • Messages: 57
Re : Rencontre
« Réponse #2 le: 02 avril 2013 à 16:14:27 »
merci pour ton commentaire Unconscious Girl  :)
"Je crois en la Fortune de l'Humanité, à l'avenir du cyanure..." Cioran

Hors ligne Aquarelle

  • Aède
  • Messages: 233
Re : Rencontre
« Réponse #3 le: 05 avril 2013 à 22:17:59 »
L'atmosphère générale de la scène m'a plutôt plu, mais je n'ai pas trop accroché. Il m'a semblé que le sujet n'était pas très original : le jeune garçon maladroit et inexpérimenté face à la femme séduisante et sûre d'elle qui joue de son charme et de la jeunesse de son interlocuteur... Je n'ai pas vraiment perçu ce qu'il y avait au-delà, je l'avoue.

Est-ce que le texte est fini ? Le début laisse suggérer qu'on va nous raconter une histoire plus développée :
Citer
Pour raconter cette histoire, je dois remonter au commencement. Mais où, justement, a-t-elle commencé ? Peut-être en ce mois d’octobre 1931,
et la fin du texte tel qu'il est semble assez plate et convenue et ne correspond pas à une véritable chute.

Quelques petites remarques :
Citer
Mais où, justement, a-t-elle commencé ? Peut-être en ce mois d’octobre 1931, le jour où ce navire sortit de la brume pour venir s’échouer sur la grève.
Le passage du passé composé "a-t-elle commencé" au passé simple "sortit" me paraît un peu maladroit.

Citer
On ne voyait pas à cinquante mètres et seules les vagues venant mourir sur le rivage troublaient mon silence
C'est peut-être un effet de style mais le "mon" de "mon silence" ne me semble pas très approprié.

Citer
La nurse au loin, accourant au loin jupe relevée au milieu des embruns tièdes : je le percevais comme un privilège et, gracieux, je rebroussais chemin, sans forcer
Je ne comprends pas trop la phrase. Qu'est-ce qui est perçu comme un privilège ?

Citer
de savantes boucles noires rebiquant sur ces joues,
ses joues

Citer
Il y fusait une intelligence vivace, réfléchissant trois fois plus vite et agissant deux fois plus rapidement que les autres.
La phrase me semble maladroite.

Citer
Et moi effronté de lui répondre :
Je n'ai pas l'impression que cette tournure soit en accord avec le ton général du texte.

Citer
D’une pichenette, elle envoya valdinguer sa cigarette dessinant un grand arc de fumée avant d’aller se noyer dans l’océan.
Il y a un problème : c'est la cigarette qui dessine l'arc de fumée et qui se noie dans l'océan...
Donc : "sa cigarette, qui dessina un grand arc de fumée avant d'aller se noyer dans l'océan"

Citer
Derrière nous les marins, nullement choqués d’être abandonné de la sorte
d'être abandonnés

 
Citer
d’un bras déroulé le long de son tronc
Dans le contexte, je ne trouve pas que "tronc" soit très adapté ; le terme ne convient pas trop à une femme fatale

Citer
à travers une flopé de ruelles pavées
une flopée

Citer
Et au milieu des platanes, accoudés à une table en zinc, ils savoureraient lui un bock, elle une mirabelle, écoutant les roucoulades d’autres couples et roucoulant eux-mêmes…

Le passage du "je" au "il/lui" n'est pas très bien négocié

Citer
De chaque côté du sentier s’étendaient des champs de hautes herbes grasses ondulant sous le zéphire
zéphyr

Citer
intimidé par ce grand escalier surgissant du fond du patio, montant vers un premier étage dont l’obscurité lui dévorait ses dernières marches…
"montant vers un premier étage dont l'obscurité dévorait les dernières marches" peut-être ? Sans quoi on dirait qu'il s'agit des dernières marches de l'étage.

Citer
Je peux pas, on m’attend.
L'absence de négation me paraît bizarre dans la mesure où le récit est à la première personne et où le style du narrateur ne semble pas en accord avec ce relâchement.

Citer
Et elle délicieuse de me répondre :
Pareil que précédemment.

Hors ligne EveFuture

  • Tabellion
  • Messages: 57
Re : Rencontre
« Réponse #4 le: 07 avril 2013 à 14:52:43 »
Merci pour t'être tant de mal à relever toutes ces fautes. En effet, tu as vu juste, le texte devait être plus long mais je trouvais la suite si mauvaise que j'ai refusé de la poster. A l'origine ce texte était le début d'un projet, un brouillon quoi, pour une nouvelle et puis le temps passant, j'ai abandonné. Je sais, j'ai du mal à terminer ce que j'ai commencé, c'est mon problème.
Sinon je vais faire certaines modif' du texte car tu as quelques remarques assez justes.  :)
"Je crois en la Fortune de l'Humanité, à l'avenir du cyanure..." Cioran

 


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