Je vole. Je savais que j’en étais capable.
Je me suis dit : « C’est maintenant ».
J’ai sauté du haut de la tour.
Les nuages, les sphères, l’espace. En moi les étoiles qui explosent, le désir du soleil, les reflets de la lune. En moi l’amour. En moi les hommes. En moi la mer, les rochers, les champs de blé, les abeilles, la ruche, la miche de pain, la pensée, les chants, l’évaporation. En moi les mathématiques, les couleurs, les arbres, les brins d’herbe, le pot de confiture, les cernes sous les yeux, le doute, la victoire, le méridien de Greenwich. En moi le pépiement du moineau, le brame du cerf, le pépin de l’orange, le suricate, l’eucharistie, le vortex, le complot, l’œuf, le foin, le sabir, le pop-corn, le radioréveil. En moi la révolution, l’origine, la purée, le rumsteck, la piqûre, le lumbago, le revolver, le tricératops, le béjaune, le cappuccino. En moi le pschitt, le ding dong, le remix, le funk, le quark, le porridge, le strip-tease, l’œcuménisme, l’arôme, la rime, l’araméen, les dés, le macadam, le Canada, la somme, la pyramide, la clé. En moi l’ivresse de la parole. En moi tous les concepts de toutes les langues vivantes et mortes. En moi l’espace infini. Ça y est. Je le voulais. Je savais que j’en étais capable. Je vole. Chaque planète m’envoie son messager. Aux moins évolués, je mime comment les sons se sont assemblés dans nos bouches, comment nos mains se sont mises naturellement à représenter ce que nos yeux voyaient, à fabriquer des choses qui n’existaient pas dans la nature mais dans nos têtes. Aux plus évolués, j’exprime par télépathie comment les humiliations et les tortures que nous nous infligeons n’ont pu nous rabaisser totalement. Je leur avoue que nous sommes loin de la paix et de l’égalité qui règnent dans leur monde. Ils m’entendent directement sans les oreilles, me répondent que nous sommes sur un des chemins. Mais je suis vieux ma barbe flotte. Un poil gèle sur Triton. De Charon où je me trouve elle dépasse Pluton, se répand sur Neptune, s’égare dans les anneaux sombres, s’enroule autour du cerceau, essuie la tache rouge, se faufile entre deux étoiles qui rigolent d’être effleurées, s’enfonce dans les canyons, ressort d’un volcan, se rafraîchit dans une goutte d’eau, parcourt en ligne droite les plaines ondulées, passe la Lune, Mercure, pour s’allumer enfin au Soleil. Un homme en noir enfonce une main dans ma bouche. Il me conduit à la porte. Introduit la monnaie qu’il vient de saisir. Le temps d’entrer, ma barbe est en poussière, et mes rides évanouies. M’attendent deux enfants, un petit garçon jouant de la lyre et une petite fille, verte, en lévitation. Au loin, une tempête. Je m’approche d’eux, souriant, sur le fil, les bras tendus pour les serrer dedans. La fillette trace un cercle. Du contour de ce cercle s’élève un voile fin qui se referme. Ils se caressent dans leur bulle et me regardent. J’essaye de la déchirer mais mes ongles glissent dessus.