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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'envol des poissons

Auteur Sujet: L'envol des poissons  (Lu 1288 fois)

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L'envol des poissons
« le: 16 Décembre 2012 à 03:11:43 »
Un texte que j'ai envie, sans savoir vraiment pourquoi, de dédicacer à une personne qui n'est pas ici.
Il y a déjà quelques temps que je l'ai posé, et mes mots étaient drôlement maladroits, mais j'espère qu'il plaira à tous ceux qui aiment la mort ; il fait partie de mon recueil.



Complaisance jubilatoire. Le pied grattant le plancher à travers la pédale d'accélérateur, je maintiens fermement le volant dépourvu de direction assistée. Le 4x4 file tout droit sur cette route de campagne que je connais par coeur. Au compteur, l'aiguille braquée à fond pointe derrière le dernier nombre du cadran : deux cent vingt kilomètres à l'heure. Il n'y a rien de plus grisant que les jours de ma vie, celui-ci en particulier.
J'ai écopé d'une prime de quinze pour-cents pour vente exceptionnelle, avec promotion assurée à la fin du mois. Pour cela, mon boss m'a offert mon après-midi, qui s'annonce plus qu'ensoleillée, ainsi que deux billets pour le concert de la star actuelle de la pop, Ed Lomie. Je cours donc kidnapper ma femme qui ne m'attend que pour dix-huit heures, et l'emporter au loin pour une après-midi en tête-à-tête avant une soirée qui promet.
Les berges du lac défilent sur ma droite, tandis que je ferme les yeux un instant, profitant des basses montées à fond et crachant un Deep Purple endiablé. Je n'ai pas oublié le virage à gauche, ni la haie de noisetiers faisant office de barrière de sécurité. Je braque donc doucement, en secouant la tête.
Le cri d'un klaxon me tire subitement de ma rêverie. Celui-ci est rauque, on dirait un ténor, tonitruant et grave. J'ouvre les yeux, prêt à appuyer sur la pédale, ou à tourner le volant.
Je suis en train de mordre le bord gauche de la route, et à peine quelques mètres en face de moi, je vois débarquer un poids lourd de taille. Le conducteur de la citerne me harcèle d'appels de phares, et houspille un second coup à l'aide de son clairon. Hélas il est déjà tout près.
Dans un réflex mémoriel idiot, j'appuie sur la pédale, puis tourne violemment le volant pour me repositionner sur ma voie. Mes roues arrières perdent directement leur adhérence en soulevant une gerbe de poussière, avant d'entamer une course avec mes roues avant. Je retraverse le bitume en perpendiculaire, mais la distance qui me sépare du camion ne me laisse pas le loisir de rejoindre ma part de route à temps. Je m'étonne même d'être encore stable sur mes deux essieux, vu la vitesse à laquelle j'étais quelques secondes auparavant.
Durant un millième de seconde, me voilà à compter les moustiques écrasés sur la carlingue du poids lourd, avant de m'aplatir à mon tour au niveau du phare gauche.
A allures équivalentes, l'autre conducteur n'aurait probablement pas senti la teneur de l'impact, mais dans le cas présent, c'est différent. Pour moi, la rencontre est fracassante.
Je perçois la tôle pliée, le verre brisée et la ceinture tendue, avant de continuer ma route à cent à l'heure. Je grimpe le petit terre plein de l'autre côté de la route, et me voilà en train de survoler la surface du lac.
Lorsque je percute l'eau, dix mètres plus loin, l'airbag a déjà explosé en une gerbe de fumée, puis s'est ratatiné comme une capote usagée. Mon front heurte donc le volant, et je réponds, certes un peu tardivement, au coup de klaxon de mon compère en poids lourd.
Lorsque je reprends conscience, les vitres brisées ont laissé l'eau s'infiltrer, et le véhicule retourné est déjà à quelques quinze mètres de profondeur, posé contre la vase. La pression m'assiège les tympans et, affolé, je bas frénétiquement des bras et des jambes pour essayer de me sortir de là.
Puis je réalise que je n'ai pas vraiment inspiré avant de m'évanouir en m'ouvrant le crâne contre le logo de la marque, et que cela fait sûrement une ou deux minutes que je suis là dessous. Mes poumons me brulent atrocement, et pour palier à ça, j'agite encore bêtement les membres, usant le peu d'oxygène qu'il me reste.
Un instant de réflexion plus tard et je déclipse ma ceinture. Perdu dans le vert sombre du limon, je tâtonne pour ouvrir la portière. Mais celle-ci est trop esquintée par l'impact du camion, et elle refuse de s'ouvrir. Je passe donc les mains devant moi pour constater à nouveau l'absence du pare-brise, ce qui me vaut des coupures qui me cloisonnent deux secondes de plus, le temps de fustiger contre le destin. Putain de connerie.
A bout de souffle, je pousse des mes deux jambes sur le siège pour m'éjecter. Ma teneur en oxygène diminuée me dirige malgré tout vers la surface, cependant le capot du véhicule me bloque, et je dois me hisser à côté pour enfin apercevoir les rayons du soleil scintillants d'un vert émeraude.
Les yeux exorbités, la gorge en feu, je suis agité de tics incontrôlables dus à mon manque d'air. Ceux-ci me freinent dans mes mouvements aquatiques. Ma nage épileptique n'est pas très efficace, mais je vois au loin la promesse d'une bonne goulée d'oxygène qui me donne la force de me battre encore.
Je bats des pieds et des mains, et remonte lentement un mètre, puis deux. Chaque seconde sans air est une torture exponentielle pour mon cerveau, mes poumons, mon coeur et mes muscles. Je brasse dans le vent, et au fur et à mesure que je vois l'eau s'éclaircir autour de moi, je perds peu à peu de mon ardeur.
Mes mouvements se font moins agités, je suis à quelques mètres. Bientôt, chaque cellule de mon corps hurle son addiction à cette drogue que nous partageons tous, si fort que je ne peux plus réprimer.
Je lâche tout. D'un cri silencieux, j'expulse l'air empoisonné qui hante mes poumons. Celui-ci remonte alors à toute allure en bulles bien formées, et avec une facilité qui nargue mon regard flou.
Je ne peux plus bouger tellement mon anatomie réclame, et j'aspire le fluide autour de moi dans un réflexe de survie. L'eau pénètre ma bouche, mon oesophage. Elle se déverse dans mes poumons, et à ce moment là je sens la réelle souffrance de la mort, lorsque mes neurones devenus fous se disputent les derniers signaux électriques qui charcutent ma conscience.
Et merde, tout ça pour ça. Finir crevé dans un lac après une existence inachevée.
.

Étincelle

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Re : L'envol des poissons
« Réponse #1 le: 16 Décembre 2012 à 10:35:01 »
 Il n'y a rien de plus grisant que les jours de ma vie, celui-ci en particulier.
 Juste ce passage me dérange. "...Que les jours de ma vie"?

Bref sinon waw quoi! J'adore! On se met vraiment dans la peau du personnage!
J'adore la sensation de liberté qu'on a au début, enfin c'est mon impression!
C'est fort la contraste entre cette sensation là et l'accident mais étrangement  toi c'est bien passé, enfin c'est très fluide.
Tes descriptions sont géniales on ressent tout, surtout à la fin c'est juste énorme quand il est sous l'eau. Et puis la chute, la dernière phrase tombe à bic. "Finir crevé dans un lac après une existence inachevée".

Voila juste mon petit avis...

World End Girlfriend

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Re : L'envol des poissons
« Réponse #2 le: 16 Décembre 2012 à 12:08:39 »
C'est puissant comme texte.
Très lucide, un peu comme si ton gars était sous psycho-stimulants et qu'il nous narrait chaque centième de seconde avec une précision diabolique. Le style est fluide et se prête donc bien à l'exercice.
Pas fan du fond pas assez original, mais je chipote grave là, tant que c'est bien raconté ça passe.
Au plaisir.

Jon Ho

  • Invité
Re : L'envol des poissons
« Réponse #3 le: 16 Décembre 2012 à 12:29:52 »
J'ai beaucoup aimé à partir du moment ou ton perso se retrouve dans le lac. Les descriptions très complètes permettent de se "plonger" vraiment dedans et de bien sentir le malaise.
La première partie est un peu longue et inutile.
Il y a des formules que j'adore comme :
" la pression assiège mes tympans."
" une nage épileptique."

En fait ça donne le sentiment de vivre la scène au ralenti tellement le descriptif est complet et minutieux. Dans ce ralenti, on peut souligner chaque détail qui en temps normal se perdent dans l'enchaînement logique de ce genre d'agonie.

Un texte vraiment agréable a lire et très bien écrit.
Merci pour cette lecture.

Au plaisir.

Hors ligne Moyen Moyen

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Re : L'envol des poissons
« Réponse #4 le: 16 Décembre 2012 à 17:20:51 »
220 km/h sur une route de campagne.
Lac de 15 mètres de fond.

T'serais pas un peu Marseillais toi comme on dit?  :mrgreen:

Le texte est sympa.
Peut-être que ça gagnerait à ce que la longueur des phrases soient plus raccord avec la densité du temps?
J'aurais aussi essayé de provoquer la surprise chez le lecteur avec l'accident... pourquoi ne pas le faire rouler tranquille avec une main qui plane dans l'air doux?
Le faire penser a un truc (le leurre) qui pourrait être le sujet de l'intrigue et qui rende le type plus attachant  ^^

Non parce que là.. Le commercial la bave aux lèvres... je sais pas mais je suis presque content quand il lâche ses dernière bulles.

Euhhh... c'est peut-être ça que tu voulais faire non?
« Modifié: 16 Décembre 2012 à 17:24:10 par Moyen Moyen »
Si tu veux tout savoir, moi aussi.
Jette-lui la pierre dans le doute.
Les grandes choses sont celles qui ne s'achètent pas.

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Re : L'envol des poissons
« Réponse #5 le: 17 Décembre 2012 à 05:35:44 »
Citer
Peut-être que ça gagnerait à ce que la longueur des phrases soient plus raccord avec la densité du temps?
Tu veux dire encore plus condensé ? Plus en blocs, avec des phrases aussi longues que la queue dans laquelle on s'insère au supermarché ? Effectivement c'est une technique simple pour ralentir le temps, l'étirer entre la ponctuation au gré des détails de la conscience de l'environnement =)

J'suis à bien 400 kilomètres de Marseille, mais pourquoi tu demandes ça, c'est la méditerranée là bas, l'eau est salée ?
Non là j'imaginais plus un lac de montagne style lac d'Aix les bains, ou autre, avec une route solitaire longeant le bord des rives, à flanc de vallée, dans le coin le plus au raz du fond du relief, avec tout autour des barrières de roches ceignant l'eau =)

Weg, comme évoqué dans un autre post, cette contrainte appliquée à plusieurs nouvelles écrites il y a quelques mois n'a pas but de surprise : il s'agit juste de tuer une personne, et de voir ce qu'il se passe à ce moment là. D'où ta probable gêne vis-à-vis de l'originalité douteuse du fond. Je tâtais effectivement la forme.

J'avoue donc dans ce sens, Etincelle, que le début n'est qu'une entrée théâtrale qui souffre un peu de réalisme... c'était un essai. J'aime bien ce mot, grisant... sa tonalité n'a rien à voir avec sa sémantique (phonétique colorimétrique).

Moyen, pour le commercial, je comprends pas ce qui te fais le détester. Mais comme pour Etincelle, je me fais mon idée en me remémorant l'esquisse du personnage plutôt bâclée au profit du sujet qui m'interessait.

Du coup bien joué Jon, t'as compris ce que je cherchais là dedans.
Juste chercher la douleur. L'amplifier. La rendre omniprésente.

Merci à tous pour vos encouragements. Je les resitue dans leur contexte appliqué : un de mes permiers écrits dans lequel je cherchais mes mots, mes phrases.
Depuis je pense avoir évolué, et il est indéniable que votre participation y est pour quelque chose.
.

 


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