En attendant la suite dans le monde du Corbeau et du Phœnix...
Une nouvelle fantastique qui a perdu le concours du BIFFF d'il y a deux ans. Je préviens, ça n'a rien à voir avec mon style habituel.
Si vous lisez cette lettre, c'est que j'ai enfin réussi à les rejoindre. Peu importe qui ils sont. Peu importe s'ils existent. Votre rôle n'est pas de les rejoindre. Mais peut-être vous dois-je quelques explications...
Je me rappelle encore cette nuit d'octobre. Je n'avais pas réussi à m'endormir dans ma nouvelle maison de campagne. Ma décision fût vite prise : je m'habillai et sortis visiter les alentours. Mes pas me menèrent vers le bois. Je m'enfonçai au plus profond des arbres tordus par le poids des décennies. Au coeur de la forêt quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un manoir, duquel sortait le brut de conversations animées, dues à une réception. Une impression malsaine se dégageait de ce manoir, impression renforcée par l'absence de route y menant. Néanmoins cette bâtisse m'attirait, me fascinait comme un enfant peut être fasciné par la flamme d'une bougie. Me serais-je encouru si j'avais su à quel degré cette flamme allait me brûler ?
Mais là n'est pas la question. Je m'approchai de la porte principale dans l'espoir d'apercevoir quelles personnes pouvaient bien se réunir à une heure si tardive, dans un endroit si peu accessible. Je fis un pas en arrière lorsque la porte s'ouvrit.. Derrière se tenait un homme de forte musculature sous son smoking. Mais le plus étrange était son visage : un masque, noir et blanc, marqué d'étrange arabesques, recouvrait entièrement sa tête, ne laissant dépasser même aucun cheveu. Il n'y avait pas d'ouverture pour le nez, les yeux ou la bouche, ce qui ne semblait pas le gêner le moins du monde.
« Vous voici, dit-il. Entrez, vous êtes parfaitement à l'heure. »
Sa voix était suave, mais loin d'être dénuée de relief, elle était harmonieuse et empreinte de cette étrange fascination. C'est avec la peur au ventre que j'obéis à son ordre.
L'intérieur du manoir était incroyable, c'en était presque surréaliste. S'y mariaient meubles de qualité et tableaux inédits de grands peintres. Les hauts plafonds nous dominaient de leur splendeur.
Il me fit traverser une porte gigantesque qui donnait sur une salle de bal. À l'intérieur se trouvaient une trentaine de personnes discutant bruyamment, chacune des ces personnes portait un masque similaire à celui de l'homme qui m'avait fait entrer.
Au moment ou je passai la porte toutes les discussions cessèrent et les invités se mirent à me toiser de leurs yeux invisibles.. Je sentais ces hommes et ces femmes me dévisager avec un certain plaisir, je vis presque même un sourire se dessiner sur le visage de l'un d'entre eux.
Le conversations reprirents sous forme de murmures avant de s'amplifier pour reprendre leur volume d'origine. Une poignée de personnes s'approcha de moi : un homme et une femme se tenant par le bras -un couple, c'était certain-, un vieil homme et une femme de grande taille et extrêmement maigre.
Je n'osai leur parler, et lorqu'ils me posaient des questions, je répondais d'un hochement de tête.
Le silence se fit à nouveau. La porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit et laissa passer un nouveau venu.
Encore aujourd'hui je ne sais pas s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Cette créature était tellement maigre, et ses vêtements tellement amples que déterminer son sexe m'était impossible. L'androgyne avait des cheveux blancs mais son visage était lisse comme celui d'un enfant. Le doute sur son âge était total.
Une fois arrivé à l'autre bout de la salle, tout le monde se positionna en arc-de-cercle autour de lui. Poussé par la foule, je me retrouvai au centre de cet arc.
C'est alors qu'il prit la parole. Sa voix était celle d'un adolescent mais derrière elle résonnait la sagesse des anciens et la mélancolie de ceux qui ont vécu les pires horreurs. Les quelques vers qu'il prononça ce soir là n'ont jamais pu s'extraire de ma mémoire :
Si nous pouvions y mettre un grain de sel,
Nous serions maître sur la terre comme au ciel,
Si chaque route mène à la sagesse
Hors des chemins avançons vers tristesse
Mais jusqu'ici les mers sont d'eau douce
Et les chaussées effondrées m'interpellent,
Entravés par les masques un jour nous seront rois,
Entravée par les masques, la Lune sera la loi.
Mes souvenirs se troublent après cet événement, je me rappelle juste avoir sombré dans un profond sommeil.
Je me réveillai à l'aube dans la salle de bal. La pièce était dévastée. La peinture du plafond s'écaillait. Les toiles d'araignées pendaient çà et là. La poussière s'accumulait sur les débris des meubles. Et là ou se trouvait la créature restait un masque noir et blanc. Couvert d'étranges arabesques.