Ceci est un extrait d'une nouvelle disponible sur mon blog, elle a donc un avant et une suite. J'ai néanmoins adapté le morceau choisi pour la compréhension. Je pense que c'est, du coup, relativement digeste. ???
Merci de votre lecture et éventuels commentaires.
http://ouimadamejesuisunartiste.overblog.com/Jacques fait taire son estomac avec grand plaisir grâce à ce camembert qui tentait vainement de s'échapper. Tout en mangeant, il pense à l'aversion qu'il ressent pour Catherine. Il essaye d'être pragmatique, et se dit qu'il y a simplement des gens avec qui ça ne passe pas. Des gens avec qui on aimerait simplement ne pas avoir à faire, ou en tous cas se contenter du minimum, comme avec certains de ses patients. Ou encore cette employée de la poste qui, Jacques sourit, à chaque fois qu'elle a besoin de son nom, lui demande si c'est Jacques, ou Richard. Bien sûr il y a pire, mais les gens normaux, ceux qui ont un nom qui ne ressemble pas à un prénom, ne savent pas ce que c'est. Il rit et parle tout seul : « Richard Madame, mon nom est Richard... oui, comme le prénom ! »... « comme le prénom »... cette phrase qui, chez les Richard se transmet de génération en génération...
Jacques rassemble ses pensées, son visage s’assombrit ; pour lui, Catherine est liée à Anna, sa femme qu'il l'a très récemment quitté. Il ignore quelle était la nature exacte de leur relation, mais il l'imagine, c'est bien pire. Deux confidentes, un complot féminin, peut être que tout ça est de la faute de Catherine ?
C'est idiot, il le sait bien.
Tout ça est de sa faute à lui, c'est sa passivité qui l'a fait perdre Anna.
Il l'a toujours aimé, il aime encore follement cette femme mais n'a jamais pensé la mériter, comme s'il s'attendait depuis toujours à ce que ça s'arrête. Il se serait pris toute sa vie pour un roi ; Damoclès en l’occurrence. Un roi heureux car chaque année supplémentaire était un sursis.
Son téléphone resté dans le couloir sonne, Jacques se lève. C'est un message. C'est Violette, Violette et son orthographe accablante.
Son regard scotche sur le mur. Il ne lui semble jamais avoir remarqué ces arabesques sur la tapisserie du couloir.
C'est la première chose qu'on remarque sur un site de rencontres, pense t-il, c'est fou ce que l'orthographe fait transparaître, et dit de la classe sociale. Il n'aime pas se sentir jugeant, mais là il s'en fout.
Il avait déjà rencontré Violette autour d'un verre. Ça avait mal commencé ; elle s'était étalée de tout son long dans l'escalier de la brasserie. Toute l'étendue des dégâts s'offrait alors à lui. Cette grande bonne-femme, la quarantaine bien tassée, toute dégingandée, au teint vieilli par le tabac, le soleil, et sans doute l'alcool, lui apparut comme pathétique. Une fois installée, elle ne fit que parler d'elle, sa petite vie, ses histoires avec les hommes, ses enfants. Jacques, est compréhensif, c'est plus fort que lui. La plupart du temps, il écoute, analyse, et conseille. C'est un homme intelligent, il sait pointer les réels problèmes des gens, mais il s'arrête à temps. Car personne ne veut entendre parler de ses réels problèmes, il en sait quelque chose, et les mécanismes de défense sont parfois rudes.
Violette n'avait donc aucun vrai problème, sinon que d'être une travailleuse précaire, célibataire, et d'avoir une peau de rousse.
Il avait eu droit, bien sûr, à la consultation à l’œil, puisqu'elle s'était légèrement tordue la cheville en tombant. Par chance, celle-ci n'est pas hypocondriaque, son métier attire parfois les vraies malades.
En quittant Violette sur le trottoir, il apprit qu'elle n'avait que trente sept ans ; encore un vrai problème qu'il ne faudrait pas aborder, se dit Jacques.
Elle lui proposait de dîner ce soir. Jacques finit par décoller les yeux du papier-peint et de ses arabesques, et se sert un grand grand verre d'eau fraîche. Est il prêt à revoir et supporter Violette ? Il avait bien senti qu'elle espérait plus avec lui, mais dans quel but, sinon que de la vulgaire et pitoyable polissonnerie ? De celle qui ne dérange qu'après l'affaire faite. Celle qu'on regrette instantanément, l'homme est ainsi fait.
Jacques a accepté et … là dans ce restaurant, il est bien incapable de dire s'il a bien fait.
A défaut de conversation intéressante, et même si, comme à son habitude, il arrive à faire illusion en étant dans l'écoute compréhensive, Jacques se sent revivre un instant, grâce au bar sauvage qu'il a dans son assiette.
Violette a commandé une viande rouge grillée. Elle déplora que le restaurant ne proposait pas de pizzas. Jacques eut bien envie de lui dire ce qu'il pensait de la plupart des pizzas, servies dans les établissements français qui osaient se dénommer restaurant, mais il se tut, c'était mieux comme ça. Elle avait fait un effort en ce qui concerne sa tenue, du moins elle était un peu moins vulgaire qu'à son habitude. Elle avait épargné à Jacques de porter la ceinture très large en simili cuir noire, sur la jupe rouge du premier rendez-vous. Ce dernier, quand il l'aperçu ce soir sur le perron de son immeuble, en fut inconsciemment soulagé.
Jacques fait tous les efforts possibles pour s'intéresser et paraître aimable ; après tout, cette femme n'avait pas eu sa chance, lui n'était qu'un fils unique, pour qui les parents avaient voulu une éducation complète. Et à part un père psychorigide, son enfance avait été plutôt douce et heureuse.
Violette finit néanmoins d'achever ce qu'il lui restait de philanthropie quand, elle lui dit qu'en matière de musique, elle aimait tout… « sauf la musique classique... ou alors au restaurant » Jacques se dit alors que le jazz devait sonner pour elle comme un nom de parfum.
Elle était presque touchante dans sa médiocrité.