Landry était au volant et revenait du travail lorsqu’il reçut une notification sur son téléphone. Il profita d’un feu rouge pour la consulter.
Grave accident de la circulation à Toulouse, un bus prend feu.
Horrible, pensa-t-il.
Il déroula le résumé des faits en jetant un regard furtif vers le feu toujours au rouge.
Le carnage avait eu lieu à quelques pâtés de maison de sa position, ce qui était tout à fait inhabituel. D’après l’article, un bus était rentré dans une station essence et le tout avait pris feu. Landry connaissait bien cette station, il allait y faire le plein une fois par mois. Plusieurs personnes étaient prisonnières des flammes. C’était dramatique.
Une sirène retentit derrière lui. Il jeta un regard dans le rétroviseur. Un camion de pompiers le pressait de griller son feu pour éteindre le sien. Sans hésitation, il accéléra et se gara sur le bas-côté.
En voyant le regard crispé des soldats du feu qui le doublaient, une curiosité malsaine s’immisca dans son esprit. Et s’il allait voir ? Après tout, il avait terminé sa journée de travail, et personne ne l’attendait chez lui. Ce serait du voyeurisme, mais pour se donner bonne conscience, il s’imagina pouvoir venir en aide aux blessés. Oui, il irait pour aider, bien sûr. Il prit rapidement sa décision et s’engagea dans une course-poursuite avec le camion rouge.
Carrefour après carrefour, un sentiment de toute-puissance s’empara de lui. De rouler derrière le camion filant à toute vitesse vers le sinistre lui donnait l’impression de faire partie du dispositif de secours. C’était grisant. Il se voyait déjà entrer dans le brasier et porter assistance à une femme coincée sous un débris. Ni une ni deux, une poussée d’adrénaline aidant, il soulèverait les décombres et porterait le corps de sa belle inconsciente vers l’ambulance la plus proche. Il ne chercherait aucune gloire pour son acte, non, il aurait agi comme n’importe quel citoyen. Il se voyait déjà reçu par le président pour qu’on lui remette la légion d’honneur.
Le camion l’obligea à freiner, le tirant de sa rêverie. Ils étaient arrivés. Le spectacle était effrayant, Landry sorti de sa voiture pour en prendre la pleine mesure.
Le courage né en lui lors de sa traversée folle de la ville était en train de se dissiper à la vue du brasier ardent crépitant devant lui. Il était à environ cinquante mètres des flammes mais il pouvait tout de même en sentir la chaleur.
Une jeune fille vint à sa rencontre, elle était en sueur et s’exprimait avec une extrême rapidité. Ses yeux étaient emplis de terreur.
- Monsieur ? Vous faites partie des secours ? Vous étiez avec le camion de pompiers ! Je crois que ma mère est encore dans la boutique, vous pouvez aller la chercher ? S’il vous plaît !
Malgré les yeux implorants de la fillette, Landry se dégonfla.
- Qui, moi ? Non, non, je suis ici par hasard. Si tu veux, les pompiers sont juste là-bas, va leur demander ! lui répondit-il en pointant du doigt des hommes en tenue ignifugée.
Elle s’éloigna, libérant la vue sur la catastrophe qui était en train de se jouer.
Landry en profita pour sortir son téléphone portable de sa poche. Il ouvrit l’application appareil photo et pris un cliché de la scène.
Il uploada la photo sur son réseau social favori, accompagné de la mention « Témoin d’un terrible accident sur le chemin du retour. C’est effroyable. »
A peine avait-il terminé l’envoi que déjà les notifications se succédaient. Ses amis lui demandaient de ses nouvelles, partageaient son image, lui envoyaient des messages de sympathie. Il était au centre de toutes les attentions.
Les yeux rivés sur son écran, il se délectait de son statut de témoin privilégié.
Lorsque sa photo fut reprise par un grand média national, sa joie était à son comble.
Jamais il n’avait été aussi heureux.