Paul ajusta la luminosité de son écran pour la troisième fois. Sous son dernier selfie, le compteur de mentions "J'aime" grimpait à toute vitesse.
Sur les réseaux, il était @Apollon, une icône de mode virtuelle aux milliers d'abonnés invisibles qui adulaient sa beauté et ce qu'il semblait être. Il avait des followers aux quatre coins du monde. Mais dans la vraie vie, au lycée, personne ne gravitait autour de lui. À dix-sept ans, Paul avait confondu sa communauté numérique et la réalité.
Dans les couloirs du lycée, il se comportait comme un dieu, distribuant des conseils dont personne ne voulait et des regards condescendants à des camarades qu'il jugeait vulgaires. L'indifférence dont il était "victime", il voulait se persuader que ce n'était pas par rejet, mais c’était simplement que sa perfection intimidait le commun des mortels. C’était le prix de la beauté : une subtile amertume.
Lorsqu'il l'aborda pour la première fois, quelques semaines plus tôt, il était sûr de son coup. Elle s’appelait Léa. Elle lisait un livre d'histoire de l'art sur un banc, s'arrêtant sur l'image d'une femme en robe style Napoléon. Paul, avec sa lourdeur habituelle, avait tenté une approche condescendante : « Le bleu marine de ton pull ne t'avantage pas, tu devrais tenter des tons plus chauds, comme la dame sur ton image. »
Léa l'avait regardé, parfaitement calme, avant de lui asséner une vérité gravée au fer rouge : « Tu es vraiment un garçon agréable à regarder, c'est juste dommage que ta prétention gâche le paysage. À force de vouloir être une gravure de mode, t'en as oublié d'être humain. »
Sur le coup, Paul avait ricané, feignant l'indifférence. Mais les jours suivants ce fut une autre histoire.
Il commença à guetter Léa dans les couloirs sans vraiment le vouloir. À chaque fois qu'il la croisait, son cœur s'emballait. Il tentait de capter son regard, d’esquisser son plus beau sourire de couverture de magazine. Rien. Elle le zappait royalement. Elle passait à côté de lui comme s'il était transparent, invisible, une simple colonne de béton du bâtiment B. Elle riait avec ses amies, échangeait des blagues ordinaires avec des garçons en sweats trop grands, que l'Apollon qu'il était aurait jugés « ringards » un mois plus tôt.
Pour la première fois, Paul ne se posait plus comme le centre de l'univers. Il était juste un spectateur de la vie des autres.
Cette indifférence prolongée agit comme un acide sur son ego. Privé de l'attention de Léa, Paul commença à observer son propre royaume avec des yeux neufs. Il remarqua les conversations qui s’interrompaient quand il approchait. Il vit les soupirs discrets des filles quand il lançait un compliment sympa pour une fois. Il nota le vide systématique de deux mètres autour de lui au réfectoire. Ses milliers de "likes" à l'autre bout du monde ne lui étaient d'aucun secours pour combler le silence de la table d'à côté. L'amertume changea de goût : ce n'était plus la fière solitude d'un dieu incompris, c'était le vide glacial d'un adolescent arrogant que tout le monde fuyait par lassitude. Il s'était lui-même enfermé dans sa cage dorée.
Un vendredi après-midi, la pluie battante poussa tout le monde sous le préau. Paul était assis, seul, les bras croisés, n'osant même plus sortir son téléphone. Sa mèche était trempée, sa superbe envolée. Il regardait le sol, profondément abattu, réalisant à quel point il avait été idiot.
Une ombre s'interposa entre lui et la cour inondée.
Paul leva les yeux. Léa était là, un grand cahier d'histoire de l'art serré contre sa poitrine. Elle ne souriait pas, mais son regard n'était plus froid. Elle avait observé son isolement, sa tristesse, et surtout, ce nouveau silence qui le changeait si radicalement.
Elle s'assit à l'autre bout du banc. Sans un mot, elle ouvrit son cahier à la page de la femme en robe Empire, celle qui entourait Napoléon de sa pose figée.
— Elle a toujours l'air aussi ennuyeuse, murmura Léa en pointant l'image du doigt. Mais toi, on dirait que tu as enfin quitté ton cadre.
Paul sentit le rouge lui monter aux joues, non pas de honte, mais d'un soulagement immense. Il n'essaya pas de replacer sa mèche. Il laissa ses épaules tomber, abandonnant définitivement l'armure d'@Apollon.
— Je crois que je préférais quand j'étais juste en plastique, avoua-t-il d'une voix un peu brisée. C'était moins douloureux.
Léa esquissa alors un vrai sourire, doux et authentique, avant de sortir son propre téléphone de sa poche. Elle fit glisser son écran et lui montra une page de profil bien connue.
— Tu sais, je suis tombée sur ton compte Instagram l'autre jour. Les photos sont jolies, mais le garçon en face de moi aujourd'hui a l'air beaucoup plus attirant qu'Apollon.
Même si elle connaissait son prénom, elle lui demanda
— Alors… Tu t'appelles comment, en vrai ?