Son premier souvenir avait l'odeur de la poussière.
Elle avait quatre ou cinq ans.
Elle se souvenait seulement du débarras, de l'obscurité et de ce vieux bureau en fer sous lequel elle se réfugiait lorsque la porte se refermait sur elle.
Elle aurait pu remettre la lumière que sa mère avait éteinte. L'interrupteur était à sa portée.
Mais elle avait trop peur.
Alors, recroquevillée sous le bureau de son père, elle fixait la mince ligne lumineuse qui filtrait sous la porte. Elle attendait que son père rentre. Elle imaginait ses pas dans le couloir, la poignée qui tournerait, puis sa voix.
Il viendrait la chercher. Il la sortirait de là.
Il fallait seulement attendre.
De l'autre côté de la porte, sa mère pouvait revenir aussi.
Amélie connaissait le bruit de ses pas. Elle connaissait sa colère et la cuillère en bois. Son corps se souvenait de ce que sa mémoire, déjà, commençait à oublier.
Elle avait peur qu'elle revienne.
Mais elle voulait aussi qu'elle revienne.
Qu'elle ouvre la porte, la prenne dans ses bras et redevienne, ne serait-ce qu'un instant, la mère dont elle avait besoin.
À quatre ans, on ne sait pas que l'on peut attendre du réconfort de la personne qui vous fait peur.
On attend, c'est tout.
Il y avait pourtant une chose qu'Amélie ne faisait jamais.
Elle ne pleurait pas.
Lorsque sa mère la frappait, elle la regardait droit dans les yeux. Elle ne cherchait pas à la provoquer. Elle ne savait même pas que son regard pouvait être perçu comme un défi. Elle avait surtout compris que ses pleurs amplifiaient les coups.
- Baisse les yeux !
Amélie n'y arrivait pas.
- Je t'ai dit de baisser les yeux !
Elle aurait pu obéir. Elle aurait pu regarder le sol, se faire toute petite, comme sous le bureau. Mais son regard restait là, planté dans celui de sa mère, sans qu'elle sache pourquoi.
Des années plus tard, elle aurait oublié les raisons des punitions. Elle ne saurait plus ce qu'elle avait fait, ni même si elle avait réellement commis les fautes qu'on lui reprochait.
Mais ces quatre mots, elle ne les oublierait jamais.
Baisse les yeux.
Longtemps, Amélie chercherait à comprendre pourquoi certains souvenirs d'enfance résistent au temps, pourquoi une odeur, une voix ou une simple phrase peuvent ramener une douleur que l'on croyait enfouie.
Elle ignorait encore que l'on peut grandir, apprendre à vivre, construire sa vie et continuer malgré tout à porter en soi l'enfant que l'on a été.
La petite fille du débarras ne savait rien de tout cela.
Elle attendait son père dans le noir.