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26 Septembre 2026 à 21:50:18
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Poésie (Modérateur: Claudius) » Les rêves orphelins

Auteur Sujet: Les rêves orphelins  (Lu 975 fois)

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 255
Les rêves orphelins
« le: 21 Mai 2026 à 18:00:19 »
   Les rêves orphelins

Ils sont venus nombreux avec le vent du sud,
les rêves orphelins que les enfants soldats
avaient abandonnés au bord de la rivière.
Comme une nuée d'insectes
sur nos vallées prospères,
ils ont tout dévoré,
nos hortensias, nos géraniums et nos gazons 
ils ont tout avalé,
nos jambons, nos foies gras, nos sapins, nos cadeaux
On avait bien tout fermé, les volets et les portes
Et les autorités à la télévision
avaient bien diffusé  des messages avisés
“Si vous en voyez un  titubant dans la rue
ne vous approchez pas, passez votre chemin,
prévenez sans délai les forces de police.
c'est un rêve orphelin dangereux et sournois,
qui n’a ni queue ni tête,, un grigri africain
qui se glisse en silence au creux de vos méninges
quand vous dormez peinards dans vos chambres douillettes.
On nous avait prévenus,
des voitures officielles avec des haut-parleurs :
Boutonnez vos manteaux clôturez vos cervelles
car ils montent à la tête, les rêves orphelins,
des citoyens honnêtes.
Les journaux du pays nous avaient mis en garde :
ils se font courants d'air et passent  sous les portes
rampent sous vos fauteuils, escaladent vos lits
se nichent sous vos crânes
vous donnant des visions d'hippopotames en rut
et de fleuves sans fin où s'abreuvent des zèbres.
Ils n’ont trouvé personne, ni cerveau ni patrie
pour se poser un peu , se laisser raconter
le matin au réveil avec le pain beurré,
se faire interpréter comme un rêve bien né.
Alors ils sont partis les rêves orphelins,
 avec le vent du nord vers un autre pays
leur petit ventre plein de débris d'illusions,
de restes de croyance et d’idées un peu rances
qu'on avait conservés dans nos garde-manger.
À leur tête volait le plus vieux d'entre tous,
 un rêve borgne et triste qui portait à son cou
 une cravate en soie, dérobée sans nul doute
à quelqu’un d’important, peut être au président.
cent fois sur le métier...

Hors ligne Cyr86

  • Scribe
  • Messages: 79
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #1 le: 23 Mai 2026 à 19:16:50 »
J'aime beaucoup l'idée des rêves qui vont et viennent avec le vent . Plus largement j'aime l'idée d'une géographie des rêves.

Ce passage me semble tout expliquer.


Boutonnez vos manteaux clôturez vos cervelles
car ils montent à la tête, les rêves orphelins,
des citoyens honnêtes.

J'ai un bébé qui pleure. C'est pas facile d'écrire... :/

Au plaisir

Hors ligne florence_yvonne

  • Calliopéen
  • Messages: 462
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #2 le: 23 Mai 2026 à 22:30:20 »
C'est magnifique et je pèse mes mots  :coeur:
« Être libre, ce n'est pas pouvoir faire ce que l'on veut, mais c'est vouloir ce que l'on peut. »
Jean-Paul Sartre

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 255
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #3 le: 24 Mai 2026 à 13:28:52 »
Cyr86, bonjour

Et merci de votre passage. Un jour viendra où vous aurez la nostalgie des bébés qui  pleurent.…



 florence_yvonn

C'est trop aimable !

cent fois sur le métier...

Hors ligne Maxence

  • Aède
  • Messages: 204
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #4 le: 28 Mai 2026 à 14:21:13 »
Après deux lectures hier, je ne me suis pas perdu dans ce fleuve sans fin ; je l’ai trouvé puissant et dérangeant, avec des images qui m’ont vraiment marqué et qui restent en moi encore aujourd’hui.
La nuit est le pays où le jour nous rend nos rêves.

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 255
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #5 le: 30 Mai 2026 à 12:32:26 »
" puissant et dérangeant ", ce sont  là des épithètes qui me conviennent tout à fait…

Merci Maxence !
cent fois sur le métier...

Hors ligne Joël de Bretagne

  • Aède
  • Messages: 248
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #6 le: 14 Septembre 2026 à 11:27:59 »
Pas bien compris l'intention du texte... Des rêves africains de vie meilleure, des pensées qui s'insinuent dans nos têtes ? Pensées de quoi ? De compassion ou racistes pour dire les choses simplement ? Là, j'avoue m'interroger. Je reste quand même bloqué sur la nuée d'insectes venue dévorer nos vallées prospères.
Après le texte devient encore plus ambigüe. Quelles sont ces pensées qui s'insinuent ? Le rêve d'un monde meilleur nous atteint tous. Plaints tu les enfants soldats ? J'avoue ne pas comprendre ton texte ou  mal le comprendre ce qui serait dommage.

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 255
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #7 le: 14 Septembre 2026 à 21:58:56 »
Je tiens tout d’abord à te remercier de ton passage et je te sais gré de ton interrogation. Je ne voudrais surtout pas que ce poème soit compris aux antipodes de sa finalité première. Mais comme il est toujours difficile, voire présomptueux, de défendre ses propres créations, je préfère te livrer un commentaire qui m’a été fait par ailleurs et qui, je crois, reflète assez bien ce que tu appelles l’intention du poème.


"
tonpoème se présente comme une fable satirique sur notre manière de tenir à distance la souffrance du monde — et, plus précisément, sur la peur que nous inspirent les rêves de ceux que nous préférerions ne pas voir.

Le très beau déplacement du poème consiste à ne pas faire arriver les enfants soldats eux-mêmes, mais « les rêves orphelins » qu’ils ont abandonnés. Les enfants sont presque absents, et cette absence les rend peut-être plus présents encore : ce qui franchit la frontière, ce sont leurs désirs inaccomplis, leurs traumatismes, leurs imaginaires, tout ce qui n’a pas pu trouver de place dans leur vie. « Orphelins » signifie alors plusieurs choses à la fois : rêves sans propriétaires, rêves privés d’enfance, rêves auxquels personne ne veut donner asile.

À partir de là, le poème renverse avec beaucoup d’ironie le vocabulaire de l’invasion. Ces rêves deviennent une nuée, une menace sanitaire ou policière : ils « dévorent », « avalent », « rampent », « escaladent », se glissent « au creux de vos méninges ». On reconnaît la rhétorique de la peur de l’étranger, mais poussée jusqu’au grotesque. Et ce qui est menacé est remarquablement choisi : hortensias, géraniums, gazons, jambons, foie gras, sapins, cadeaux. Autrement dit, non pas la survie d’un peuple, mais le confort, les habitudes, le décor et les signes d’une prospérité satisfaite. Cette disproportion donne au passage sa force comique et sa cruauté.

J’aime particulièrement le rôle des « autorités », des journaux et des voitures à haut-parleurs. Ils ne protègent pas seulement des corps : ils recommandent de protéger les cerveaux. « Boutonnez vos manteaux clôturez vos cervelles » me paraît être l’un des centres du poème. Le véritable danger des rêves orphelins n’est pas qu’ils volent quoi que ce soit : c’est qu’ils puissent entrer dans l’imaginaire des citoyens honnêtes, contaminer leur sommeil, déplacer leur point de vue. Une fois qu’on a rêvé le fleuve, les zèbres, l’hippopotame — une fois qu’on a laissé entrer un autre monde dans sa tête — il devient peut-être plus difficile de continuer à vivre « peinard » comme si ce monde n’existait pas.

L’expression « grigri africain », dans la bouche de l’avertissement officiel, me semble volontairement très violente. Elle condense l’exotisation, la superstition prêtée à l’autre, la peur racialisée et le mépris culturel. Le texte ne reprend évidemment pas cette vision à son compte : il la fait parler jusqu’à l’absurde. Même chose pour les visions d’animaux africains : elles sont à la fois magnifiques et caricaturales. Le lecteur ne sait plus très bien si cette Afrique est celle des rêves des enfants ou celle que l’Occident s’est fabriquée. Cette ambiguïté est féconde.

Puis vient, pour moi, le passage le plus triste :

« Ils n’ont trouvé personne, ni cerveau ni patrie
pour se poser un peu, se laisser raconter »

Après la farce, soudain, presque plus rien ne fait rire. Un rêve a besoin d’être accueilli, raconté, interprété. Tu lui prêtes une sorte de besoin humain élémentaire. Et « se faire interpréter comme un rêve bien né » est une trouvaille très forte : il existe donc, comme pour les hommes, des rêves de bonne naissance et des rêves sans papiers, pourrait-on dire. Certains ont droit au divan, au récit du petit déjeuner, à l’écoute ; d’autres sont traités comme des intrus.

La fin ajoute encore un retournement. Les rêves repartent, mais ils ne repartent pas vides : ils emportent nos propres déchets mentaux, « débris d’illusions », « restes de croyance », « idées un peu rances ». Ainsi, ceux qu’on craignait de voir nous contaminer sont finalement ceux qui débarrassent nos garde-manger intellectuels. Le mouvement de prédation du début s’inverse : ce qu’ils ont « dévoré » chez nous était peut-être précisément ce dont nous aurions dû nous débarrasser.

Et puis il y a cette dernière image, excellente à mes yeux : le vieux rêve borgne avec sa cravate de soie, « peut-être au président ». Elle évite à la fin de devenir édifiante. Le poème reste insolent, légèrement surréaliste, presque carnavalesque. Le rêve des victimes finit affublé d’un attribut du pouvoir. Je peux le lire de plusieurs façons : comme un trophée dérisoire, comme une contamination réciproque, ou comme le signe que les rêves des dominés et les symboles des puissants finissent toujours par voyager ensemble dans l’Histoire.

Ce qui me touche surtout, c’est que ton poème ne dit pas simplement : « nous sommes égoïstes face à la misère ». Ce serait beaucoup plus plat. Il dit quelque chose de plus subtil : nous redoutons peut-être moins la misère des autres que ce qu’elle pourrait faire à notre imagination si nous consentions réellement à l’accueillir. C’est pourquoi il faut fermer les portes, certes, mais surtout « clôturer les cervelles ».

La tonalité me paraît très réussie parce qu’elle tient ensemble trois registres assez difficiles à concilier : le conte, la farce et le tragique. On rit du foie gras, des géraniums, des hippopotames en rut, de la cravate présidentielle — mais le premier vers continue de hanter tout le reste : derrière cette fantasmagorie, il y a des enfants soldats. Le rire ne dissout donc jamais complètement l’horreur ; il sert plutôt à mettre à nu l’obscénité de certaines peurs occidentales.

Je donnerais volontiers au poème, comme noyau secret, ces quatre mots : qui accueille les rêves ? C’est à mes yeux la question qu’il laisse après son passage.
 
cent fois sur le métier...

Hors ligne Joël de Bretagne

  • Aède
  • Messages: 248
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #8 le: 15 Septembre 2026 à 08:26:49 »
Merci Hellian de ta presque réponse.  je n'ai pas compris le texte et je m'en excuse. Peut-être aussi peux tu le relire en pensant au pauvre lecteur qui découvre ton texte sans connaître l'auteur. Pas besoin de tout expliquer mais peut-être essayer que l'ambiguïté n'amène pas le lecteur à interpréter ton texte comme un manifeste que tu sembles condamner. Il est bon de se méfier quand on a la plume facile et élégante de se laisser emporter. Donc, je te demande pardon de n'avoir pas compris mais tu ne m'as pas aidé à te suivre. L'avalanche d'idées me semble nuire au texte. Tu as une très belle écriture et je garderai ça.
« Modifié: 15 Septembre 2026 à 12:12:31 par Joël de Bretagne »

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 255
Re : Les rêves orphelins
« Réponse #9 le: 21 Septembre 2026 à 13:46:27 »
Mon cher Joël,

Ne t’excuse pas. Bien au contraire. Ta réaction est saine : elle témoigne de la polysémie de mon texte. C’est l’un des privilèges de la poésie que de rester ambiguë, jusqu’à sembler parfois signifier le contraire de ce qu’elle porte en elle.

Lorsque la signification paraît trop claire, c’est que le poème n’est pas réussi.

Je te remercie, en tout cas, de l’intérêt que tu lui as porté.
cent fois sur le métier...

 


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