Le jour de ses funérailles, Moscou se leva sous un ciel blanc.
La neige avait couvert les toits, les coupoles, les avenues et les arbres dénudés d'une mince poussière de lumière.
Dès l'aube, les rues furent fermées.
Des soldats se tenaient immobiles derrière des barrières noires.
Les drapeaux étaient en berne.
Les cloches du Kremlin commencèrent à sonner.
Une fois.
Puis deux.
Puis toutes ensemble.
Le son se répandit dans la ville comme une onde lente, grave, solennelle.
Les Moscovites sortirent de leurs immeubles.
Certains s'étaient enveloppés dans des manteaux trop légers.
D'autres tenaient leurs enfants par la main.
Beaucoup ne parlaient pas.
Tous savaient qu'ils allaient assister à quelque chose qui n'arriverait qu'une fois.
Au bout de l'avenue, une immense procession s'avançait.
D'abord vinrent les cavaliers.
Leurs chevaux noirs portaient des housses brodées d'or.
Puis les tambours.
Puis les fanfares.
Puis les régiments d'honneur.
Des milliers d'hommes marchaient au même pas, leurs bottes frappant la neige avec une régularité presque surnaturelle.
Derrière eux venaient les prêtres, vêtus de noir et d'or, portant des croix, des icônes et des encensoirs.
La fumée de l'encens montait dans l'air glacé. Elle se mêlait au souffle des chevaux.
Et au-dessus de tout cela, les cloches continuaient de sonner.
Enfin apparut le cercueil. Il avançait lentement sur un affût cérémoniel.
Recouvert du drapeau, entouré de fleurs blanches, il semblait presque trop petit pour toute la pompe qui l'accompagnait.
Les canons tirèrent.
Un coup.
Puis un autre.
Puis un troisième.
À chaque détonation, les oiseaux s'envolaient des toits.
La foule demeurait immobile.
Jason et Médée étaient là.
Mais ils n'étaient pas seulement là.
Ils étaient partout.
C'était l'un des secrets que les mortels ne soupçonnaient pas.
Lorsqu'ils le désiraient, leurs pouvoirs leur permettaient de se tenir simultanément en plusieurs lieux du monde.
Jason était à Moscou.
Mais il était aussi à Kiev.
À Paris.
À Berlin.
À Washington.
À Pékin.
À Londres.
À Istanbul.
À Tbilissi.
Dans des villages inconnus.
Dans des appartements où des familles regardaient la cérémonie sur des écrans.
Et partout où il y avait un être humain qui, ce jour-là, pensait à la mort du président russe, Jason pouvait voir.
Médée aussi.
Ils n'avaient pas besoin de parler.
Ils voyaient.
À Moscou, le cercueil fut conduit jusqu'à la grande place.
La foule était immense.
Des centaines de milliers de personnes s'étaient massées derrière les barrières.
On distinguait des vieillards portant des décorations.
Des femmes tenant des bouquets.
Des enfants assis sur les épaules de leurs pères.
Des soldats en uniforme.
Des prêtres.
Des diplomates.
Des journalistes.
Des anonymes.
Tout le peuple semblait être venu regarder passer le mort.
Jason observa les visages.
Il y vit le chagrin.
La curiosité.
La peur.
Le respect.
L'ennui aussi.
Chez certains, une émotion impossible à nommer, comme si chacun attendait quelque chose sans savoir quoi.
Médée, elle, regardait ailleurs.
Car elle voyait en même temps des foules sur les cinq continents.
À Paris, les gens suivaient la cérémonie dans les cafés.
À New York, des écrans géants retransmettaient les images.
À Tokyo, des passants s'arrêtaient devant les vitrines.
À Buenos Aires, des familles regardaient en silence.
À Nairobi, des étudiants commentaient les images sur leurs téléphones.
À Delhi, à Rome, au Caire, à São Paulo, à Montréal, à Sydney...
Partout, le même cercueil apparaissait.
Partout, le même silence.
Le mort voyageait, il traversait le monde sur des écrans.
Puis vint le moment du discours. Un homme en uniforme s'avança.
Il parla longuement.
Sa voix résonna dans les haut-parleurs.
Les mots étaient grands. Ils parlaient de destinée, de mémoire, de grandeur, d’éternité.
La foule écoutait.
Puis la musique reprit.
Une marche lente, à la fois sinistre et magnifique.
Les soldats abaissèrent leurs drapeaux, les prêtres levèrent leurs croix.
Le cercueil fut soulevé, la foule inclina la tête.
Et pendant quelques secondes, tout fut parfaitement immobile.
Pas un cri, pas un mouvement, pas même le vent.
Alors Médée regarda Jason.
— Écoute.
— Quoi ?
— Rien.
Il comprit.
C'était cela.
Le silence.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Ce n'était plus le silence d'une foule qui attend un ordre.
C'était le silence d'une foule qui n'en attendait plus.
Le premier signe fut presque imperceptible.
Une femme sourit.
Elle-même sembla surprise de son sourire.
Elle regarda autour d'elle, comme si elle craignait d'être observée.
Puis elle sourit encore.
À quelques mètres, un homme se mit à rire doucement.
Son voisin le regarda.
Puis il rit à son tour.
C'était simplement le rire d'un être humain qui découvre soudain qu'il peut rire.
Un enfant se mit à courir entre les jambes des adultes. Sa mère voulut le rappeler, puis elle s'arrêta.
Elle le regarda courir.
Quelqu'un applaudit.
Une seule fois.
Le bruit sembla incongru dans l'immense cérémonie.
Puis une autre personne applaudit.
Puis une troisième.
Les soldats ne bougèrent pas, les généraux restèrent impassibles.
La foule commençait à respirer autrement.
Jason ferma les yeux.
Et soudain, il les vit tous.
Les millions de visages.
Ceux qui regardaient Moscou.
Ceux qui regardaient depuis leurs maisons.
Ceux qui ne regardaient même pas la cérémonie mais avaient appris la nouvelle.
Il vit des gens sortir dans les rues.
Des portes s'ouvrir.
Des fenêtres s'ouvrir.
Des téléphones se lever.
Des conversations commencer.
Des épaules se détendre.
Des mains qui, depuis longtemps, restaient serrées, se desserrer.
Un garçon enlever ses écouteurs.
Une vieille dame ouvrir les volets de son appartement.
Un chauffeur de taxi éteindre la radio.
Et partout, presque imperceptiblement, la même chose.
La tension descendait, comme une marée qui se retire.
Médée sourit.
— Tu le sens ?
Jason hocha la tête.
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il chercha longtemps.
Puis il répondit :
— De l'espace.
Elle le regarda.
— De l'espace ?
— Oui.
Il regarda la foule.
— Comme si tout à coup les gens avaient davantage de place à l'intérieur d'eux-mêmes.
Médée ne répondit pas.
Elle savait.
Les hommes avaient parfois besoin qu'une chose disparaisse pour découvrir la place qu'elle occupait en eux.
Le cercueil fut descendu.
Les cloches sonnèrent une dernière fois.
Les canons tirèrent, puis le silence revint. Mais personne ne le craignait désormais.
Un homme dans la foule ôta son bonnet.
Une femme s’essuya les yeux. Un autre regarda autour de lui.
Et soudain, quelqu'un cria :
— Vive la vie !
Personne ne sut qui avait parlé.
La phrase se perdit presque aussitôt.
Puis une autre voix répondit.
Puis une autre.
Et cette fois, les applaudissements éclatèrent.
Ils montèrent de la foule comme une vague.
Pas pour le mort, pour les vivants, pour le simple fait d'être encore là.
Les soldats restèrent figés.
Les fanfares se turent. Les prêtres baissèrent leurs croix.
Et les gens commencèrent à se parler. Des vieillards se serraient les mains.
Quelqu'un lança une boule de neige
Puis d’autres personnes. La neige volait dans l'air.
Les barrières qui avaient contenu la foule furent progressivement ouvertes.
Les gens partirent dans toutes les directions.
Sans précipitation.
Sans ordre.
Simplement parce qu'ils pouvaient partir.
Jason et Médée quittèrent alors Moscou.
Mais ils ne disparurent pas.
Ils regardèrent encore.
À Kiev, une femme sortit sur son balcon.
À Paris, un serveur posa un verre devant un client et leva les yeux vers le ciel.
À Berlin, une rame de métro entra en station.
À New York, des milliers de voitures continuèrent de circuler.
À Tokyo, les néons s'allumèrent.
À Buenos Aires, des enfants jouaient au football.
À Rome, les cloches d'une église sonnèrent l'heure.
À Sydney, la mer dansait sur la plage.
Le monde n'avait pas changé, et pourtant il semblait plus léger.
Médée regarda la Terre.
— C'est étrange.
— Quoi ?
— Rien n'a changé.
Jason sourit.
— Si.
— Quoi donc ?
Il regarda les milliards d'êtres humains qui continuaient à vivre.
— Ils ont recommencé à respirer.
Médée contempla longtemps le monde.
Puis elle dit :
— Alors partons.
— Où ?
Elle lui prit la main.
— N'importe où.
Et ils disparurent.
Ou plutôt, ils continuèrent d'être partout.
Comme deux anciens dieux fatigués de regarder les rois mourir.
Derrière eux, la nuit descendait sur Moscou. La neige recouvrait les traces de la cérémonie, les derniers soldats quittaient la place.
Les dernières fleurs restaient autour du tombeau.
Et dans les rues, peu à peu, les gens rentraient chez eux.
Mais les fenêtres demeuraient ouvertes.