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25 Août 2026 à 15:57:54
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'étincelle

Auteur Sujet: L'étincelle  (Lu 250 fois)

Hors ligne Basile

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  • Ancien humanitaire. étudiant en lettres.
L'étincelle
« le: 18 Août 2026 à 14:42:47 »
Avant de poster quelquechose de plus intime, je voulais publier un premier texte court. Tout type de retour est le bienvenu. Merci d'avance aux lecteurs et lectrices.

Pour le contexte : Il m'est venu il y a quelques temps dans le cadre d'un atelier d'écriture dont le thème était (comme le titre l'indique) : l'étincelle


Été 2007,
Terrasse de l’Orange Bleue.
Lituanie.



Laisves Aleja, l’avenue centrale de Kaunas accueille son festival de blues annuel et la promotion Erasmus s’achève au son des cuivres et des cordes pincées. Les fanfares paradent sur l’allée de la liberté. J’observe un groupe d’amis qui se sont confectionné des costumes à trois sous dans un magasin de seconde main appelé Humana. Chemises blanches, lunettes noires, chapeaux en feutre et pantalons de flanelle. Des costumes qui leur donnent un air de Blues Brothers.
Les passants les prennent pour un groupe de musiciens étrangers. Ils jouent un jeu en rupture totale avec la pudeur balte. Les conventions glissent sur eux, la ville leur appartient, ils rient aux éclats, dansent des twists improvisés en arborant des sourires en virgule comme si l’avenir du monde n’était qu’une grande farce dont eux seuls connaissent la chute.
Sous ces latitudes, les nuits sont courtes, presque blanches en cette fin de juin, le soleil embrase l’horizon d’une heure dorée tardive. L’air sent le foin sec, les effluves d’algues de la rivière Néris, les volutes de parfum d’une rotation de robe et les baisers d’été.
« Such a perfect day, i’m glad i spent it with you… » chante Lou Reed en fond.
-Vous êtes tous invités à Milan !
- Non à Berlin d’abord !
- J’ai une piscine en catalogne c’est la plus belle région du monde…
- Certes mais les meilleurs fromages sont français.
- Non Suisses !
- Non Français !
- …

Parmi eux, Min-Ho le coréen de la promo, les joues rosies par le soleil de minuit, écoute et prend des notes les sourcils froncés, les yeux humides, la main crispée sur son calepin de cuir.
- Tout va bien ?
- Vous me donnez envie avec vos invitations. J’ai toujours rêvé de voir l’Europe mais je n’ai pas assez d’argent. Juste de quoi passer l’été en Lituanie et rentrer à Séoul. Les trains et les avions sont  trop chers pour moi.
- Viens en autostop.
- C’est trop dangereux, je ne fais pas ça.
- Tu as déjà essayé ? 
- Non mais chez moi on dit qu’il n’y a que les fous qui font le stop.
- Moi j’en fais tout le temps, tu sais. Et Sonja et Stefan aussi.
- Oui mais pas moi. Et mes parents seraient furieux s’ils l’apprenaient.
- Où sont tes parents ?
- En Corée.
- C’est à quelle distance la Corée ?
- C’est à l’autre bout du monde.
- Alors Il n’y a aucune chance qu’ils l’apprennent. Tu leur diras que tu as pris un train.
- Et s’il y a un problème ?
- C’est certain qu’il y aura des problèmes. Mais c’est tout le charme du jeu. Chez moi il y a même un diction qui dit : Une bonne galère, c’est un conte réussi.
- Non je ne peux pas.
- Est-ce que tu es venu ici pour obéir à tes parents ou pour vivre l’aventure européenne ?
- ça n’existe pas l’aventure européenne c’est un concept que vous venez d’inventer.
- Eh bien ça existe à partir de maintenant.
- Et si je tombe sur des fous ?
- C’est nous les fous, tu nous as déjà trouvés.
- Je suis incapable de faire ça tout seul.
- Alors on t’accompagnera. Disons Berlin chez Sonja, L’auvergne chez Pierrot, Milan chez Stefan, Barcelone chez les jumelles… ça te plairait?
- Et pour le retour ?
- On verra ! fais-nous confiance.
- Il faut que j’y réfléchisse.
- On part tous demain donc c’est ce soir ou jamais. On va chez toi, on fait ton sac et à l’aube je t’emmène.

Huit heures plus tard, il est sur un bord de route à marcher en écoutant les cigales de la rivière Nemunas, les mains agrippées aux lanières de son sac. On longe l’autoroute en direction de la Pologne pour atteindre une station-essence. Arrivés à son niveau, il nous faut encore traverser la voie rapide. Au petit matin, le goudron est encore froid et les voitures timides. Parfois aucune ne passe durant plusieurs minutes.
La solution raisonnable voudrait qu’on poursuive notre route durant deux kilomètres pour atteindre un pont, traverser et longer la voie rapide dans le sens inverse.
- C’est trop long, coupons la route.
Arrivés au niveau du terre-plein central, un grillage sépare les deux voies. Je jette mon sac et lui fais la courte échelle pour l’aider à l’escalader.
Je grimpe à sa suite. Une vieille Lada toussote à l’horizon.
- Run !
Arrivés derrière la glissière de sécurité, je réalise que Min-Ho était en apnée tout le long. Il a les joues rouges et les yeux pétillants. En touchant le sol, il hurle de joie et se retourne vers moi :
- Je suis hyper excité !

Et il embrasse la route comme d’autres la religion. Il veut tout savoir, tout goûter. Il me bombarde de questions sur les arcanes du stop. Les meilleurs emplacements, la philosophie du pouce levé, l’art de la pantomime et les astuces apprises à coups de sueur, de sacs trop lourds, d’attentes qui s’éternisent et d’orages d’été.
Le ballet des voitures commence, Les familles en vacances, les couples d’amoureux, les commerciaux pressés, les routiers solitaires qui s’appellent à la radio pour organiser le passage de relai et même un retraité cleptomane que l’histoire retiendra comme Papy-La-Malice…

Min-ho découvre les nuits à la belle étoile, la tête sur un coussin de pull, les noodles cuisinées au réchaud à gaz dans un chemin de terre, les pommes glanées dans les vergers, les nuits passées chez les chauffeurs d’une nuit, les confessions d’habitacle, les larmes de ceux et celles qui se savent libres d’avouer leurs douleurs et leurs peines avec la confidentialité de la rencontre éphémère.
L’errance s’organise à l’instinct, se ramifie à grand renfort d’adresses et de numéros de téléphone griffonnés à la hâte sur des coins de nappes en papier tâchées de beurre et de vin ou dans des marges de journaux déchirés. On se confie Min-Ho avec la responsabilité solennelle des ambassadeurs en mission diplomatique.
Et se dévoile à lui une Europe que beaucoup ne connaitront jamais. Pas celle des monuments, des rues bondées de touristes en goguette, pas celle des cartes postales et des restaurants factices non. L’Europe des routes, des soupières de goulash, des gnôles de paysan distillées à la main, des tabliers de grand-mère et des omelettes à l’oseille. Avec l’ami Pierrot il arpente les chemins de craie cachés dans les forêts de frênes, les ponts de pierres polies par les rivières, les vignes à flanc de coteaux, les fromages découpés à même la meule, les foins rentrés au râteau de bois… Les jumelles lui apprennent à cracher dans les étoiles du bord d’un dock fluvial, l’initient aux soirées underground dans des hangars rouillés, partagent leur nostalgie des cathédrales inachevées, des transhumances de vaches rousses et des matins dans les refuges d’alpages où on se lève en tutoyant la brume.

Chez Sonja, il fume du chanvre allemand et tousse, puis rit, puis tousse à nouveau et s’endort dans une mangeoire de paille. Il suit du bout du doigt des cartes routières aux jointures déchirées d’avoir été trop pliées, des amis se passent le relai au pied d’un clocher de village, se rejoignent sur des places ignorées par les guides ordinaires, lui font découvrir leur version incomplète, insouciante et naïve d’une Europe authentique qui n’existe que dans les livres et dans les rêves de vagabonds.
Il trouve que le son des villes sonne comme des lieux magiques, demande à Stefan de faire des détours parce que certaines l’intriguent, il grimace à l’odeur des lubies culinaires, note sur son petit carnet des signes que personne n’arrive à déchiffrer, se passionne pour le contraste culturel des codes amoureux, garde un souvenir ému d’une nuit passée allongé contre une femme qui lui caresse la nuque en lui soufflant des mots dans une langue inconnue…
Il pose toujours autant de questions, écoute longtemps, intrigue beaucoup. Il attire malgré lui la sympathie des curieux. Nombreux sont attendris qu’un jeune homme si poli soit venu du bout du monde pour écouter leur histoire. Il rayonne du halo des bienheureux touchés par l’allégresse d’avoir tourné le dos aux peurs et à l’ennui, nimbé de cette aura de joie de ceux qui ont un besoin insatiable d’aller toujours un peu plus loin pour repousser les frontières de la terra incognita et qui brûlent, qui brûlent du feu du trajet accompli et de l’impatience de celui à venir.

Qu’est-il devenu ? Je l’ignore. Il est resté en Europe bien plus longtemps qu’escompté en nous envoyant des cartes d’adresses aléatoires. Et puis au fil du temps les lettres se sont taries. Dans la dernière, il m’annonçait rentrer chez lui en nous remerciant pour les souvenirs de cet été béni.
Quand j’y repense aujourd’hui, les paysages observés assis à ses côtés, se dispersent doucement comme du papier brulé où clignent encore les yeux rouges d’une flamme.

« Modifié: 19 Août 2026 à 15:59:37 par Basile »

Hors ligne April

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Re : L'étincelle
« Réponse #1 le: 18 Août 2026 à 19:14:19 »

Bonjour Basile,
Été 2007, Kaunas, peut-être tes années étudiantes ? Tu décris plein de détails qui donnent envie de visiter cette ville du Nord, avec son festival de blues,
ses nuits presque blanches et le soleil de minuit.
Ton récit invite à voir l’Europe autrement, loin des itinéraires touristiques. J’ai aimé suivre Min-Ho dans cette découverte improvisée, entre rencontres, débrouille et liberté. Une belle histoire d’amitié et d’aventure
— Quoi que tu rêves d'entreprendre, commence-le. L'audace a du génie, du pouvoir, de la magie.
Johann Wolfgang von Goethe

— Tu peux tout.
April

Hors ligne Cendres

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Re : L'étincelle
« Réponse #2 le: 19 Août 2026 à 09:37:36 »
Merci pour le partage de ton récit. Il est original dans sa narration : souvent, les histoires de road trip placent le narrateur comme la personne qui voyage. Dans ton texte, c'est la personne qui l'accompagne, et qui est, en plus, d'une autre culture et d'un pays lointain.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Basile

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Re : L'étincelle
« Réponse #3 le: 19 Août 2026 à 10:49:36 »
merci beaucoup pour vos retours @Cendres et @April.

@April non je n'étais pas étudiant j'étais "volontaire européen" et j'enseignais l'anglais en prison mais ça n'avait pas d'intérêt dans le récit que je voulais centré sur Min-Ho donc j'ai simplifié en Erasmus qui parle à tout le monde. :)


Hors ligne Claudius

  • Modo
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  • Miss green Mamie grenouille
Re : L'étincelle
« Réponse #4 le: 19 Août 2026 à 12:07:38 »


Je viens de terminer "la marche dans le ciel : 5000 km à travers l'Hymalaya" de Sylvain Tesson et Alexandre Poussin.
Ton récit me fait penser à eux deux, aux galères rencontrées, mais surtout aux rencontres tout au long de ce périple de 6 mois.

Je viens de commencer "on a roulé sur la Terre" des mêmes auteurs... Je ne sais si tu les connais, mais vu ton vécu, je suis sûre que tu aimerais.

Sympa ce texte dans tous les cas, une écriture simple facile à lire.

 ;) ;)

Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne Dian

  • Aède
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Re : L'étincelle
« Réponse #5 le: 19 Août 2026 à 13:35:56 »
Bonjour Basile, un récit multicolore où tu redonnes à la géographie une aura de géographie physique, chose qu'elle a perdue depuis les années 80. Ton style est imagé, précis et chaleureux.
Je me permets de corriger "comme si l’avenir du monde n’est qu’une grande farce dont eux seuls connaissent la chute" en "comme si l'avenir du monde n'était qu'une grande farce dont eux seuls connaissaient la chute".
Amicalement,
Dian
Derrière les nuages, le soleil. Derrière le soleil, d'autres soleils.

Hors ligne Basile

  • Plumelette
  • Messages: 17
  • Ancien humanitaire. étudiant en lettres.
Re : L'étincelle
« Réponse #6 le: 19 Août 2026 à 16:02:00 »
@Dian bien vu pour la correction! j'ai ajusté dans le texte.

@Claudius, oui je connais ces auteurs mais n'ai pas lu cet ouvrage. Merci pour la comparaison. C'est flatteur   :coeur:

 


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