Bon, j'ai que ça pour l'instant. Je pense que je viens de mettre en marche une autre nouvelle pour mettre dans mon recueil. Je vous lis et je vous commente, et puis j'écris la suite.
Ca faisait une semaine que je marchais dans le chaos qu’était devenu le monde. Mais contrairement à la plupart des survivants du cataclysme, je savais où j’allais. Je n’errais pas comme mes semblables dans ce purgatoire. Le ciel n’avait pas l’air de vouloir s’éclaircir. Le choc avait balancé dans les airs des tonnes de cendres et de poussière. On n’avait même plus besoin de se balancer de la cendre sur la tête en signe de repentance, on l’avait déjà au-dessus de nous en permanence. Pour un croyant, c’était un signe presque réconfortant.
Je suis arrivé dans un bled sans nom. Dans un monde privé d’espoir, un type en soutane ne pouvait qu’attirer les regards. Les gosses en haillons couraient dans les jupes de leurs mères sur mon passage, et les mères se sauvaient à leur tour chez elles. Je ne leur en voulais pas. Comment aurais-je pu ?
Une espèce de taré, qui se faisait appeler le Pope de la fin des jours, avait pris le pouvoir, Dieu seul sait comment. Il avait réussi à se mettre l’armée dans la poche. La loi martiale avait été déclarée. Non seulement le cataclysme avait tué plus de la moitié de la population, mais quand ceux qui restaient avaient voulu se soulever, une autre moitié fut abattue. On pourrait croire que l’apocalypse rend, si ce n’est sages, au moins un peu meilleurs ceux qui restent. Croyez-moi, il n’en est rien. Les enculés le sont encore plus.
J’ai débouché sur la place du village au moment où un hurlement m’a cloué sur place. Pas un cri de peur. Pas un cri de colère. Le genre de hurlement qui vous prend aux tripes et vous rappelle que Dieu a doté l’homme de cordes vocales capables de vous faire vivre une chorale de damnés sans être aux Enfers.
Une dizaine de personnes formaient un cercle silencieux. Personne ne détournait les yeux. Dans un monde où le spectacle principal se résumait à survivre jusqu’aux lendemains, même la souffrance de son prochain faisait office de distraction.
Je me suis approché. Au milieu du cercle, un médecin travaillait à genoux. Enfin, un médecin… Il portait un stéthoscope sur une blouse tachée qui lui donnaient l’air d’en être un. Les diplômes avaient brûlé avec les universités en même temps que nos existences.
Un mineur était allongé sur une porte arrachée, les poignets maintenus par deux gaillards. Sa jambe gauche n’était plus qu’un amas de chair noircie et de tissus déchirés. Une poutre lui était tombée dessus, m’expliqua quelqu’un derrière moi. Ils avaient mis trois jours pour le ramener depuis les mines, et sa jambe sentait déjà la gangrène.
Le médecin leva une vieille scie à métaux. Pas d’anesthésie. Les stocks de propofol avaient été vidés depuis longtemps. Plus personne n’en fabriquait. Et ceux qui en avaient n’en aurait jamais donné pour un simple mineur. Le premier coup de lame arracha un cri qui fit vibrer mon âme. Un chien détala, la queue entre les jambes. Une femme fit un signe de croix avant de rentrer chez elle en pleurant.
Le médecin continuait sans un mot. Il avait cessé depuis longtemps de demander pardon à ceux qu’il faisait souffrir. À force de choisir entre une douleur insupportable et une mort certaine, on finit par perdre le goût des excuses. Le type hurlait, suppliait, promettait tout ce qu’il pouvait promettre. Dieu. Sa femme. Ses gosses. N’importe qui, pourvu qu’on l’écoute.
Puis la scie trouva l’os. Le bruit me retourna plus que les cris. Un craquement humide, obstiné, méthodique. Je me surpris à murmurer une prière pour lui. Et une autre pour le médecin. Je ne savais pas lequel des deux souffrait le plus.