La cathédrale des souvenirs
Laura n’avait jamais vu un tel endroit. Elle l’avait aperçu en se promenant sur la plage. Un bâtiment en pierre et en bois, immense, disparate ; des airs de palais idéal du facteur Cheval. Si la façade n’offrait aucune prouesse architecturale, l’intérieur était à couper le souffle. On se serait crût dans une cathédrale. En haut, les vitraux étaient faits de culots de bouteilles colorées. La lumière colorée qui les traversait se réfléchissait sur des étagères étalées sur toute la longueur du bâtiment. Les yeux plein de couleurs, Laura s’approcha. C’étaient des bouteilles en verre. Des milliers de bouteilles en verre. Des vertes, des bleues, des rouges, certaines polies par le temps, d’autres encore éclatantes. Un frisson lui parcourût l’échine alors qu’elle passait sa main sur une rangée. Le frisson d’un désir dont elle ne savait s’il était autorisé. Elle cédât et prit une des bouteilles. Il y avait des papiers à l’intérieur. Elle en sorti un : c’était un ticket de caisse plutôt récent, daté du 13 février, une boîte de chocolat 15 euros 30. Il y avait aussi des objets : un hand-spinner, des cartes pokémon, un dessin d’enfant. Une lettre. Le papier était à peine jauni, l’encre, lui, avait un peu bavé.
« 15 février 2023
A qui lira cette lettre, demain ou dans cent ans,
Ceci est une capsule temporelle. L’idée vient de Capucine. J’ai mis deux trois objets de mon enfance que j’ai pu récupérer. Un ticket de caisse pour que vous aillez une idée des prix de mon époque, des cadeaux pour ma copine, Capucine, à la saint Valentin. Peut-être que vous la fêterez encore, même si je pense que c’est surtout une fête commerciale. Mais ça reste mon premier achat, mon premier achat d’adulte : un cliché romantique. Capucine a bien aimé, c’est l’essentiel. J’espère que dans le futur, avec tous les problèmes qui se profilent, et les masculinistes, et les dirigeants mégalomanes, les Trump, les Musk, qui nous précipitent avec eux dans l’abîme, on n’aura tout de même pas oublié comment aimer, parce qu’aimer est sans doute la plus grande force qu’il nous reste. (Capucine est à côté de moi, elle approuve).
Adrien, supervisé par Capucine
Bonne chance aux futurs nous, et à toi lecteur, on en aura besoin »
-« Ce sont des capsules temporelles »
Une voix venait de briser le silence religieux.
-« Je suis désolée, je me suis permise de regarder … »
-« Non, non, c’est très bien, peu de gens viennent visiter ces temps-ci. Je n’ai pas réuni toute cette collection pour rien. »
-« Toutes les bouteilles ? … »
-« Toutes. Des plus récentes aux plus anciennes. Crachées par la mer. Ces derniers temps j’en reçoit plus. L’époque à une air de fin du monde, alors j’imagine que c’est à la mode. Mais je vais vous montrer les plus intéressantes. Venez »
Ils avancèrent, jusqu’à ce qui aurait pu être le chœur d’une cathédrale : une cathédrale de souvenirs. Les reflets donnaient à cette partie des airs de kaléidoscope.
Il prit une des bouteilles et lui tendit un papier craquelé.
« Août 1848
Mon bien aimé Adrien,
Les nouvelles que je reçois de la capitale m’inquiètent. La situation est mauvaise, on me l’a dit. Je crains pour le futur, je crains pour toi. Si seulement nous pouvions nous débrasser de ces rois plein d’hubris, qui arrachent nos libertés, et qui surtout, t’arrachent à moi. Je connais tes idées, et tu sais que je les soutiens, mais par pitié, n’y joue pas ta vie. Reviens moi sauf, parce qu’en ces temps incertains, aimer est la plus grande force qu’ils nous reste.
A jamais à toi, ta Capucine »
Au milieu des éclats de lumière et de souvenirs, la tête de Capucine commençait à bourdonner.
-« Elles me reviennent toutes par la mer. Des milliers au total. La mer a englouti les mémoires et nous les rend. Des témoignages d’amours, des amants, des parents, des frères, des filles. Un espoir qui a traversé l’humanité, une certitude inébranlable, un roc au milieu des tempêtes. Je suis ici depuis bien trop longtemps, bien trop longtemps depuis que j’ai perdu ma Capucine. Mais l’océan m’a sauvé en me renvoyant ces témoins du passé, et d’un lien inébranlable entre les Hommes. »
Dans ses larmes, les couleurs dansaient et parmi elles des milliers des témoignages d’une promesse sans cesse à renouveler.
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