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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Pitwhiter : l'antre de glace

Auteur Sujet: Pitwhiter : l'antre de glace  (Lu 197 fois)

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Pitwhiter : l'antre de glace
« le: 29 Mars 2026 à 20:16:52 »
Jour 1.

   Je n’ai vu personne depuis mon arrivée à Pitwhiter. J’ai cherché l’hôtel du coin, le Tower, et l’ai trouvé rapidement. C’est le seul. Il n’y a ni concurrence ni autre habitation. Selon le recensement de l’année 2020, deux cent soixante-dix personnes vivent ici. La particularité de cet endroit est telle que deux cent soixante-dix individus vivent collectivement dans les quatorze étages que compose l’hôtel. C’est la promiscuité. Lorsque je suis arrivé nez à nez avec ce bloc zébré, j’eus d’abord l’impression d’un désert glacial. L’illusion est assez légitime : il n’y a ni chien ni chat dans les rues ; pas de commerce, pas d’école, pas de terrain de football ; il n’y a aucune affiche publicitaire, ni même de pancarte indiquant une association ou que sais-je encore. Le nom des rues est obstrué par le givre. Qui gouverne cette ville ? Je l’ignore, les informations au sujet de cet embarcadère sont obscures. Ce que je crus être le visage d’une fillette, m’observa derrière un fin rideau. Cela m’a rassuré, je n’avais pas fait tout ce trajet pour rien.

   J'étais sûr d’une chose : j’aurai très froid. Le bleu givre domine le paysage. Tout est stalactite, mare de glace, lac de glace, océan de glace… Ici, la glace tient l’homme. Pour lutter contre le froid extrême, il ne sert pas à grand-chose d’investir dans quelque attirail que ce soit. Avant de partir, je savais pertinemment que je vivrai les deux prochains mois à claquer des dents et à réchauffer mon corps sous une douche bouillante.

   Nous étions le 1er février 2022, il était approximativement quinze heures (UTC-8) et j’avais grand faim. Les poubelles jouxtaient la base de l’hôtel. Elles avaient le charme de ces poubelles américaines, dans lesquelles de prodigieux acteurs se sont cachés. La déformation professionnelle voulut que j’ouvre cette boîte de pandore. Les déchets sont source d’enseignement à plus d’un titre… Je ne parvins pas à ouvrir les bennes, elles étaient verrouillées par le gel. Un jour, elles ont été vertes, d’un beau vert certainement. Aujourd’hui, elles ne sont même plus verdâtres, mais bleues. Je m’y suis coupé. Je revins sur le tracé qui devait me conduire à ma chambre, réservée péniblement par fax. Aucun site en ligne ne prend en charge l’hôtel, et le numéro de téléphone inscrit sur un vieil annuaire ne fonctionne plus. Je logerai à la chambre 214, étage 2. Je ne serai pas suspendu, tant mieux. Je ne portais pas un grand intérêt au vide, je crois même qu’il m’effrayait un peu. Avant de pénétrer dans l’hôtel Tower, je figeai mon regard sur un thermomètre bleu : il affichait -35 degrés.

   Si mon esprit vagabond fit d’emblée le lien hollywoodien — qu’il se plaît souvent à faire — avec les bennes de l’hôtel, il n’eut pas suffisante matière pour s’engager dans un roman d’Agatha Christie ou de Sir Conan Doyle. L’entrée de l’hôtel était chaude et lumineuse. Quoiqu’un peu étrange au vu de l’aspect extérieur de l’hôtel, cette impression me poussa à croire que l’on pouvait tout à fait trouver un charmant pied-à-terre aux confins des glaciers. Trois grands lustres de cristal pendaient allègrement au-dessus de la tête d’un groom. Ce dernier portait un chapeau noir et semblait engoncé dans un costume rouge sang. De part et d’autre, quelques tables basses laissaient entrevoir des magazines d’époque (peut-être des années 30). Le groom étant au téléphone, je m’assis à l’une de ces tables. J’eus cinq minutes pour feuilleter ces antiquités. Une femme charismatique fumait une cigarette. Ses yeux étaient comme deux messages subliminaux, disant : « Qu’allez-vous faire, maintenant ? » Le nom de Marilyn Monroe me vint à l’esprit, mais, rétif à tout enchantement, je chassai cette pensée. Je levai la tête et me dit que la personne à l’autre bout du fil eût la chance de trouver un destinataire. Lequel posait d’étonnantes questions au groom, c’est ce que j’en déduisis à ses réponses : « Non, monsieur, tous les tapis de l’hôtel sont issus de matière naturelle. Des escargots ? Nous n’en faisons pas l’élevage, mais l’hôtel dispose d’un service cosmétique, madame pourra prendre soin de son visage sans problème… de son corps aussi, oui, monsieur. » Le plafond de l’entrée m’a paru élevé. Je dis « paru » parce que je n’ai aucune connaissance architecturale. Fait est que ma première impression se trouva confirmée quand je descendis à deux reprises, pour me dégourdir les jambes dans mon nouvel environnement. Avant cela, je devais prendre connaissance de celui qui bercerait mes soixante nuits. Lentement, le groom reposa son téléphone et arbora un sourire des plus francs.
« Modifié: 29 Mars 2026 à 20:20:16 par Shendo »

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Re : Pitwhiter : l'antre de glace
« Réponse #1 le: 30 Mars 2026 à 09:53:57 »
Merci pour le partage de ton texte.

Tu nous décris une ville gelée et un hôtel. Ça me faisait penser à des villes russes prises par la glace l'hiver, comme on voit dans des reportages.
Je pensais à un hôtel miteux, vu la description extérieure, mais en fait, c'est plutôt un palace à l'intérieur.

C'est un texte descriptif, qui donne l'impression d'être l'introduction d'une plus grande histoire.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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