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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Mes parents adoptifs au café

Auteur Sujet: Mes parents adoptifs au café  (Lu 418 fois)

Hors ligne Shendo

  • Aède
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Mes parents adoptifs au café
« le: 17 Février 2026 à 13:42:16 »
   Il y avait chez cet homme une perte d’énergie, une perte de vitesse, une perte de la parole. Lui qui était si volubile il y a bien des années, fut oublié par ses propres rêveries. Oh, il disait qu’il ne rêvait plus. Je le surprenais à quelque table de restaurant, de brasserie, de friterie dite aménagée pour avoir l’air plus chic ; fait est que cet homme ne rêvait plus. À dire vrai, je crois qu’il ne s’autorisait plus à rêver depuis qu’il était à la retraite. Architecte d’un autre monde, il avait laissé tombé le compas et le vélin pour une litanie de petites choses, si discrètes qu’il paraissait être une fourmille dans un monde de dinosaures. Mes parents adoptifs et moi le voyions souvent sortir d’une petite bâtisse, dont la façade délavée rappelait les gravas d’avant-guerre ; je ne sais ce que l’on y trouvait, mais Michel, mon père adoptif, disait que des filles sous-classées fréquentaient avec la plus grande assiduité ce type d’établissement. Ma mère adoptive, Mireille, n’accordait pas grande importante à ce qu’elle nommait bien aisément être des balivernes. Un revers de sa main, leste et sèche, suffisait à ce que l’on comprenne immédiatement la pensée de son geste. Quant à moi, jeune garçon de 12 ans, au teint diaphane et aux yeux, disait-on, perçants, je trouvais monsieur Dimbilly bien gauche avec les femmes. Je ne savais pas encore ce que cela signifiait être « gauche », ou bien plus exactement maladroit, avec les femmes, mais je me souviens encore, voilà des années, que l’homme, alors au faîte de sa gloire, rivalisait d’imagination pour conquérir d’âpres territoires. Je pense, par exemple, à la femme blonde dont le regard balayait d’un coup d’un seul l’horizontalité d’une scène. Elle avait pris l’habitude de s’installer à la terrasse intérieure du Rivage, l’hôtel en plein cœur de Valnesi, pensé par monsieur Dimbilly. La femme blonde buvait son thé, et je me souviens être assis à côté d’elle pour une obscure raison, car je me souviens encore de l’odeur qu’il avait. Je ne saurais la nommer ; je crois néanmoins ne me pas tromper en disant qu’elle vivifiait l’odeur de la nature, peut-être le pin, l’eucalyptus, une sorte de thé bien amère que les grands buvaient. Quoi qu’il en soit, je me souviens également d’une dame blonde, aux cheveux soyeux, qui m’observaient avec l’allure d’une dame de cinéma, prête à m’envoyer la réplique de sa vie. Mon père adoptif était sous le charme. Ma mère, qui commandait nos chocolats chauds, sentait derrière elle tout le poids de la concurrence. On entendit soudain le gling gling : c’était monsieur Dimbilly. Déjà vieux sous son gilet en laine, appauvri par un énorme chapeau d’où sortait une plume d’oiseau fictif, attendrissant néanmoins par une cravate mordorée, bien ficelée ; on voyait en cela que monsieur Dimbilly s’apprêtait de longues minutes devant le miroir. Quand il entra, la dame blonde, qui ne le regardait absolument pas, prit une pose que mon père Michel dût prendre pour lascive, et que moi, jeune pubère faussement aventureux, ne sus s’il fallait bouger ou demeurer immobile.

   Les parures de l’hôtel Rivage étaient bien connues de mes parents adoptifs. Michel buvait régulièrement son café « d’après travail », c’est en ces termes qu’il appelait cette période récréative au cours de laquelle il pouvait s’adonner à toutes sortes de plaisirs visuels. Il s’adossait mystérieusement dans les bons jours, laborieusement dans les mauvais, sur l’une des façades boisées du comptoir. Mon père adoptif aimait les femmes, je l’avais compris. Mais, je ne compris pas sur-le-champ, même mon enfance ne me laissa pas entrevoir cette facette de sa personnalité, qu’il s’aimait lui-même ; s’écouter déblatérer deux ou trois vers latins qu’il avait appris par cœur était le cheval de bataille sur lequel il montait vaillamment chaque jour.

   On aimait, à Valnesi, les gens instruits, le bon professeur touché par la grâce de l’humilité, le rayonnement de l’intelligence n’interférant jamais avec l’ombre de l’ambition. C’est pour l’une de ces raisons que M.Dimbilly n’était pas une personne dite « fréquentable ». Quoique l’homme eût soufflé un vent économique sur sur la peau dure voire craquelante de notre petit archipel, son ambition démesurée, imbriquée à cette manie de toiser les gens, lui valaient une réputation de mauvais homme.
 
   Donc, je me souviens de l’entrée, de la petite entrée de ce petit homme au chapeau rond et à la cravate fidèlement nouée. Mes parents adoptifs avaient jeté ce regard, celui qui dit bien des choses sans parler ; la femme blonde avait allumé sa cigarette et jetait des volutes de fumée dont la fascinante projection semblait bientôt atteindre le tenancier. M.Dimbilly s’assit sur l’un des tabourets bordeaux. Il se dandina et déploya le journal de Valnesi. Il sortit de sa veste un stylo, annota des choses dont on ignorait bien la science. Mes douze ans et moi comprenions que cet homme était vu comme un pestiféré. À cette époque, j’ignorais bien que le toit sous lequel ma caboche se trouvait avait été en fait construit par l’homme que je regardais parce que tous les autres en faisaient de même. Qu’avait-il pu faire ? Je n’en sus rien. Du moins pas à cet instant de ma vie.

   Mon père Michel me regardait boire mon chocolat chaud. Il attendait que j’en vante les mérites. C’était toujours le même. Légèrement sucré, pas trop. Michel fumait, buvait, mais il prenait garde à la santé des autres : « Le sucre finira tous par nous tuer. » Ces aphorismes détenaient, d’une certaine façon, une part de réalité qui me subjuguaient quand j’étais enfant, non pas parce que j’en saisis instinctivement le sens, mais plutôt en raison de l’abrupte manière dont mon père adoptif la prononçait, syllabe par syllabe.

Hors ligne Cendres

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Re : Mes parents adoptifs au café
« Réponse #1 le: 23 Février 2026 à 08:54:30 »
Merci de nous avoir partagé ton texte.
Tu nous racontes la vision, lorsque tu avais 12 ans, ou du moins le personnage que tu fais parler, d'un homme dans une brasserie. Si je ne me trompe pas, tu as déjà partagé un texte avec ce même personnage, M.Dimbilly.
Tu nous montres que cet personnage est un homme qui a perdu ses rêves et ses espoirs, depuis qu'il est a la retraite. Certainement qu'il est un peu en marge et se sentant inutile
Tu nous fais comprendre aussi que le père du héros est un séducteur qui ne doit pas respecter sa fidélité a son épouse.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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