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Le silence des organismes
Et il me suffisait d'ouvrir les yeux pour voir le monde dégueuler de misère
alors je la fermais en me convainquant que cela était pour le mieux.
Candide, ta grand-mère.
J’ai adopté un chien une fois, il avait les yeux jaunes et le poil long, il s’emmêlait entre mes doigts fins. Ses babines tirées en sourire, je l’avais nommé Jack, ses croquettes sentaient comme des croquettes, il me regardait comme les chiens regardent leur maître. Les intenses années durant lesquelles j’avais fantasmé le compagnon, fidèle, allègre, canin, avaient trouvé une concrétisation assez banale de promenades aux parcs le matin, le soir. Ne dit-on pas, ne dit-on pas que les chiens apportent la paix à qui leur confie son intimité tout entière ? La différence entre son corps chaud poilu, frémissant, et ma solitude océan d’infect que son ignare ravissement n’endiguait pas, m’exténuait.
Quand je ferme les yeux, je vois des spectres. Les insectes meurent, le mur blanc de ma cuisine se met à dégorger d’un linon noirâtre et gluant, les épices de mes bocaux sont remplacées par de la cendre brune infecte, dans les grincements du réfrigérateur une voix d’outre-tombe demande du fromage, mais je hais le fromage. Les carreaux de ma salle de bain m’observent et lorsque le filet d’eau clôt mes paupières ils s’ouvrent de dents, de crocs, s’éventrent de cris. Nous n’étions pas des enfants faciles, je connais le son de mes pleurs et de mes hurlements comme d’autres leur réveil matin et dans le vacarme qu’entoure mon lit sanctifié mes rêves se peuplent de créatures dont je ne suis jamais sûre qu’elles proviennent de moi, ou de l’extérieur.
Une fois un chamane m’a exorcisé. Ma mère sortait d’un zona qui l’avait fait agoniser durant des mois, dont cet homme venait de retirer le feu et le brandon de la douleur qui s’éteint enfin, dans son dos avait dû obscurcir son esprit rigidifié par la science : elle qui n’avait jamais cru à rien dont je me plaignais, me confia à un tour de manège en charlatan. Ma mère était enseignante de physique dans le supérieur, elle n’a jamais cru qu’aux fables bien cartésiennes des lois tangibles. Elle voulait faire de moi une élève brillante : du prodige de la nature que la moitié de ses gènes lui avait envoyé, de moi, elle voulait sculpter l’être exceptionnel que je méritais de devenir. Elle a bien déchanté. Bigote adorant la foi tortueuse du mérite, que Voltaire lui-même avait pourtant déjà dissipé il y a trois siècles dans Candide mais seule la science a le droit de conserver ses travaux, ma mère aux yeux béants rêvait de faire des miens des bijoux. Je ferme la porte du petit WC de mon grand appartement, glisse un boudin dans l’embrasure lumineuse pour obtenir, ampoule éteinte, le noir que mes yeux stupéfiés n’obtiennent jamais, et je souffle.
Longuement.
Quand je ferme les yeux je vois les spectres.
Simplement cligner, ciller, entrecoupe le noir d’un dixième de seconde de pupilles ensanglantées d’un visage qui n’a pas de moitié inférieure. Mon cœur se soulève un instant. Le silence de mes petites toilettes m’envahit. Le spectre qui l’imbibe n’a que deux points carmins, fixés sur mes os comme s’il comptait me violer, mais la mort l’a privé de son corps il ne lui reste que la haine, qui continue de se diffuser sur tous les murs de cette ville. La haine, un jour remplacera les étoiles. Deux points carmins et des cheveux, invisibles à qui est parvenu à les ignorer, cloués sur le battant de lattes grises, une peau blême et des verges de sang. J’ai beau y être habituée, mon estomac a beau être devenu une boule compacte une pierre mâchée, il remue dans mon ventre. Je soupire, très lentement, et à l’abri relatif de mes yeux ouverts, dans ces deux mètres cubes d’obscurité, je retente de battre mon record.
Je compte, dans ma tête.
Un jour j’arriverai à dix-mille, et je ne les rouvrirai plus jamais mes rétines auront brûlé je serai libre.
788 secondes plus tard. Je plonge dans l’eau de mes paupières, le silencieux reparaît, me toise de ses billes rougies, il me scrute – un jour il me tuera, je ne serai pas prête. J’ai envie de pleurer. J’aurais pas dû repenser à mon chien. Larve cornue ! Je ne jure pas. Dû, c’est un mot de ma mère, ça. Il m’a échappé. Je voudrais le chasser loin, loin… Comme on pousse le fumier dans la rigole d’une étable. Jeter par la fenêtre les verbes, les injonctions qui forent mon front de leurs vrilles candides et perfides… hors de mon crâne. J’soupire. J’me lève. La chasse d’eau fracasse le silence et en rouvrant la porte la lueur des lampadaires de la cour qui se déverse par mes fenêtres, me frôle. J’regarde mon reflet dans la vitre, seule. J’ai pas de miroir, ici. Ils ont tous cassé, et alors de leurs fragments épars coulaient de la mélasse dont naissaient les milliers de larves.
Mes collègues de taf vantent mes cernes, « C’est des caveaux ou des abysses ! », ils braillent ils plaisantent depuis que je leur ai dit que j’aimais bien :
Cadeaux des abysses, ça fait, un peu. Tout le monde plaisante tout le temps. La baie vitrée, s’ouvre, et mon balcon venteux accueille ma clope.
Il est 22h00.
Je viens de dresser mon lit, et je sursaute. On a sonné. J’avais jamais entendu ma sonnette. On sonne, on resonne, quinze secondes plus tard, la surprise passe et je me demande comment faire pour ouvrir la porte du bas de l’immeuble, j’trouve le gros téléphone blanc à fil vissé au mur je décroche et je parle mais personne ne répond à mon « Pourquoi vous sonnez ? » rien que le même silence. Je ne suis même pas sûre d’avoir été entendue, tant pis, j’attends personne, tant pis. J’appuie sur les deux boutons. Du silence entrecoupé de vacarmes murmures affairés par la mort, les morts et leurs regrets édentés se râpent les cordes vocales sur mes oreilles, car il est tard et mes paupières sont lourdes. À chaque apparition les battements de mon cœur s’accélèrent. Je me rends compte que je retenais ma salive en barrage, alors, je déglutis. Une inquiétude incompréhensible se distille au bout de mes doigts,
et si je n’avais pas dû ouvrir ? Un frisson allume une traînée de poudre au bout de mon dos, remonte mes vertèbres mes avant-bras mes coudes. Respire. Estomac de granite ; respire ma puce. Les spectres ne t’ont jamais tuée.
On sonne encore et mon cœur bondit, j’enfile des chaussons et en attrapant mes clefs, que j’enfonce dans la poche de mon pyjama, sans même prendre le temps de me changer, j’allume la lumière du couloir. Je claque la porte, doucement.
Le couloir est tout blanc, tout propre, on dirait une clinique avec au bout l’ascenseur. M’a jamais inspiré vraiment confiance, cet ascenseur exigu de parties communes et son miroir intact, ce cercueil. L’escalier colimaçon est en béton, j’habite au quatrième, deux volées de marches plus bas j’ai la malchance de regarder le plafond et, en m’interrogeant sur
si on sonne encore chez moi, est-ce que je l’entendrais d’ici ? de le faire les yeux fermés. Un enfer chitineux de pattes. Cliquetant au rythme grouillant de millions de mandibules. Plus large que mon buste, le scolopendre conquérant s’enroule, s’enroule, noircit les murs de sa présence, ses anneaux se rétractent et grossissent au ressac d’une respiration impossible et obscène, il ne m’a pas remarqué. Il n’a pas remarqué que je le vois. Grands ouverts, tes yeux, nom d’une… Plusieurs spécimen habitent dans les murs, le plafond, entre les paliers de cet escalier que je dévale, dévale.
Je parviens en bas, haletante, je reprends mon souffle les paupières bien closes et, nom d’une larve moussue ! Une marée d’œufs, englués, entoilés. J’vais vomir, il faut que je sorte. Sacre, il est vingt-deux heures je voudrais être en train de m’endormir, dans mon lit. Je commence mon service à 7h15 demain matin.
Le blanc du rez-de-chaussée n’a pas grand-chose de plus convivial que mon étage. Le hall est plus large, c’est tout. En essayant d’oublier la sensation squameuse sous la peau de mes talons, je me dirige vers le sas d’entrée, vitré. Un gamin est là. Il me voit, ses yeux sont tout petits et marrons et autour, des larmes ont séché. Le froid lui a rougi le nez, je lui ouvre et il me toise avec de la peur du soulagement, il entre, une rageuse envie de pleurer dans tous ses gestes. Ses chaussures sont des baskets ouvertes, on dirait qu’il ne me reconnaît pas, mais je reconnais ses chaussures et sa nouvelle frimousse d’adolescent, que je n’ai toujours vue que souriante et en photo. La porte extérieure du sas vitré se referme et je ne dis rien, moi, je le reconnais, il a saisi cela et alors il est entré, et alors il m’a donné le bout de confiance qu’il tenait contre sa paume, et alors il a refermé ses yeux en tremblant, et alors sans me toucher il me suit.
Ce morceau de garçon avec deux poils dans le cou et une errance dans les genoux qui a l’air de fuir quelque chose, c’est mon neveu.
La dernière fois que je l’ai vu en personne, c’était il y a six ans. Ses baskets bleues et jaune électrique, neuves, elles n’ont jamais été portées avant aujourd’hui et de la boue poussiéreuse mouchette le plastique, le tissu synthétique criblé de trous d’aération, le fuselage un peu carnivore fait à son pied. Son anniversaire, c’était en juin, nous sommes en novembre. Je lui ai offert ces chaussures l’année dernière. Je ne sais pas ce qu’il fait là.
« Entre. »
Nous sommes remontés.
Je lui ai proposé de dormir ici, il a accepté, je lui ai montré la petite « chambre d’amis », en réalité pièce nue où s’entassent les cartons de mon déménagement depuis deux ans. Il a semblé apprécier le matelas au sommier rudimentaire, j’ai branché une lampe de chevet à même le sol, et il a prononcé ses premiers mots : « Tu ne me demandes rien ? » De la culpabilité faisait chanceler sa voix, je répondis que non, que je pourrais lui demander demain, s’il est encore là. La vérité c’est qu’il semblait prêt à se briser et que l’accueillir, m’assurer qu’il se sente en sécurité mettait au bagne la dizaine de questions m’asticotant les lèvres. Une vague de réconfort broya des digues dans sa poitrine, ses mains se saisirent du drap comme pour s’assurer qu’il existait bien, je sentis ma propre gorge trembler en réponse. Il s’assit et une larme roula sur sa joue, tomba au sol qu’il scrutait, ce qui le fit tressaillir. Puis brusquement il plongea son regard embué dans le mien, et m’adressa comme une excuse, comme quelque chose qu’il fallait absolument que je sache maintenant :
« Maman dit n’importe quoi sur toi. »
Et tout aussi soudainement il s’enroula dans la couverture, fulmina une condamnation chargée de rancœur :
« Maman dit n’importe quoi sur tout ! »
Tu m’étonnes. Je ne me retins de rire qu’in-extremis, en fermant les yeux pour révéler les horreurs qui nous épiaient, sauf que je n’en vis aucune. Rien : il était seul dans cette pièce comme au milieu des étoiles. La stupéfaction emporta la graine de mon rire, se glissa dans mon sommeil, elle ne germa jamais.
J’ignore ce que dit ma sœur sur moi, je m’en fiche, son fils est un bon garçon ; elle l’a éduqué suffisamment bien pour qu’il sache où fuguer, et je prendrai soin de lui.
Je me suis sentie invincible toute la nuit, investie d’une mission absolue dont je ne savais pressentir les contours. Les horreurs s’étaient tues. J’ai oublié de quoi elles me gardaient, et j’envisage de les abandonner ; vivre une vie normale, devenir un spectre.
Ah. Cela me revient. Elles me reviennent, et ce haut-le-cœur en fermant le regard. Une entité blanche et vaporeuse, aux contours indistincts, m’attend devant la porte, fermée, de la chambre d’amis. Elle vient pour mon neveu. Je rouvre les yeux, mon appartement est vide. Je m’approche, à la place que le fantôme occupait, ma salive me bloque la respiration, je colle une oreille au battant et j’entends le souffle le ronflement ce petit gonflement lointain. Le petit dort. Il est six heures. Si je ferme les yeux maintenant je deviendrais cette entité blanchâtre, je le sens, je m’éloigne.
Les spectres sont revenus mais ils restent à une distance respectueuse, ils ne me craignent pas, de leurs babines retroussées se déversent toujours les flots visqueux et noirs du sang, leurs cris m’accusent toujours de les avoir laissés mourir, et au fond je sais bien qu’ils ont raison ; ma respiration se déploient et ils la boivent. Je n’aurais jamais de répit, tant qu’il y aura un supplicié pour dégoiser sa souffrance. Et si j’éventre mes oreille, chuinte mes tympans, je deviens la bourrelle active plutôt que passive ! J’ai un neveu sur lequel veiller.
Je n’ose pas réveiller mon jeune hôte. Je laisse un mot sur la table de la cuisine, et les placards ouverts, et toutes les portes déverrouillées, et je m’excuse dans ce mot de devoir partir. Je serai revenue à 16h00, je promets.
Je quitte les pièces, le couloir l’escalier, le hall, l’immeuble. Et la ville endormie m’accueille dans son ventre cruel peuplé d’oubliés.
Huit heure plus tard, j’ai croisé des tas de gens qui cherchaient du plaisir du bonheur ou de la reconnaissance, sans le dire. Des inconnus, assis dans le métro. Des collègues, debout à leur poste. Des tas de gens convaincus ou ignorants, qui méritent leur place ou le croient ou n’y pensent même pas. Prêts à tout pour la conserver se conserver, pas crever, fuir la douleur la leur ou par empathie toutes celles des autres qu’on bouffera, qu’on tuera quand il le faudra. Les hurlements des lémures font trembler ma langue dans ma salive, j’veux pas écouter mais ils forent leur voie jusqu’à mon crâne. Quand j’arrive devant ma porte d’entrée, elle est ouverte.
Toutes les fenêtres sont ouvertes.
Toutes les portes de tous les placards sont ouvertes, et celles de toutes les pièces. Les tiroirs sont tirés. Le four est ouvert. Seul le frigo est fermé.
Mon neveu est là, étendu sur le canapé.
Il me voit arriver, évidemment, ainsi allongé je réalise combien il a grandi et il est grand, le souvenir de son petit corps sur ce même canapé ailleurs s’éteint : il le remplit, désormais. Et il ne s’arrêtera jamais de grandir. Il est couché sur le dos, les yeux fermés. Il les rouvre et il tressaille immédiatement je comprends : la malédiction s’est greffée à lui, il vit avec maintenant, il me regarde et sa bouche s’ouvre autour d’une balle invisible, entravant son élocution. Sa voix est rauque, il l’a cassée pendant la journée.
« C’est revenu », il dit.
Ça l’a suivi, dans le train depuis chez ma sœur ça ne part pas, il ne sait pas ce que c’est mais, mais, mais… Mais moi, si. Je ne lui dis pas encore, le lit-il dans mes yeux ? Il poursuit, laissant de longues pauses entre ses mots écorchés comme pour me supplier de parler, sauf que mes mots à moi sont si lointains, enterrés. Il veut vomir. Il dit.
« Mais ‘he peux pas. »
Il articule difficilement. Dans la douleur sa mâchoire s’agrandit encore et encore et béante, une larme roule dans son regard supplicié et perdu, il se tient le ventre mais rien ne le sauvera, à trois mètres de lui à peine je suis pétrifiée. Car je me revois, à sa place, et je fouille ma mémoire en vrac pour trouver ce qui m’aurait sauvée, à l’époque. « Je te crois ! » J’parviens à peine à balbutier, au moment où sa salive à lui se mêle à un peu de sang, sur sa peau déformée qui s’est déchirée dans la tétanie. Soudain, il avale sa peine invisible, il déglutit, un très long moment passe. Je ne sais que décrire ce que j’ai devant mes yeux. Mes nerfs s’arrêtent à la surface de ma peau.
Lui, il raconte.
Y’a quelque chose qui le poursuit, c’’est énorme c’est blanc et quand il ouvre la bouche et que c’est là, il ne peut plus la refermer il ne peut que l’ouvrir plus grand encore, mais rien ne comble jamais ce vide qui – il écarte les bras – est comme une démangeaison fourmillante, qui finit par brûler. Quand ça le trouve ça remplit d’abord sa bouche, comme de la pâte d’isolation, les nuages compacts solides, qui pénètre sa gorge à l’étouffer. Pis c’est vivant et ça tue ça ne cherche qu’à tuer, à asservir à dominer, ça ne survit que sur l’éradication. Mais l’éradication de
quoi ?! Ça prend possession de tout l’espace qu’il a à l’intérieur de lui.
Religieusement, j’écoute. Comme si c’était là la seule chose qui avait jamais vraiment existé, j’écoute le gamin devant moi raconter comment il se sent ne devenir plus un gamin et de l’intérieur et que ça bouffe ses organes, et qu’il vomit ses pleurs de bientôt ne plus exister. Il cherche un remède.
« Je… Tu vas me prendre pour un fou, tatie, mais… »
Le reste de sa parole est un chuchotis pressé par l’inquiétude, le sentiment d’être épié, ses yeux affolés :
« Des fois quand je me regarde dans la glace le Silence est là, vraiment là, derrière moi, il a deux yeux bleus mais pas comme le ciel, pas comme le ciel, il est plus grand que moi et il me hurle que je vais disparaître et je dois m’enfuir, je dois m’enfuir. »
Il s’est enfui ici. Il raconte. Sa mère ne le croit pas, lui dit que les monstres n’existent pas alors que ce n’est pas vrai :
« Ce n’est pas vrai putain ! Elle est aveugle et méchante et elle les déteste, ces monstres alors comment pourraient-ils ne pas putain d’exister ? Elle ment. »
Il jure beaucoup, d’un seul juron bien du Sud, qui me rappelle qu’il a fait un long voyage jusqu’ici. Il est pudique mais enragé alors il chevrote, il parle, et il ne veut surtout pas que le silence le bouffe, alors il me raconte sans s’interrompre. Et je ne l’interromps pas.
Le soleil décline.
Une heure s’écoulait. Il écrasait des insectes pour s’habituer à la désensibilisation et en pleurant il voulait s’intégrer au monde. Mais ça ne marchait pas. Son école primaire. Des puissants luttent pour que des plus faibles qu’eux n’aient pas à réfléchir. Au collège. Il est convoqué dans les bureaux de la direction pour ses carapaces d’insectes sous ses ongles, il leur explique, il est puni et les pupilles de ces corps charnus se dilatent chancellent, clignotent presque. Il se retient de les haïr, car il sent le Silence dans sa blancheur colonisatrice tout tout proche de son corps, jusque dans ce bureau où la hiérarchie soutient qu’écraser les faibles en s’y rendant indifférent ne constitue pas le monde. S’il les haïssait ne serait-ce qu’un instant, par la brèche ainsi ouverte l’Observateur pénètrerait en lui et faucherait toutes les forêts qui le peuplent. Il est imagé, mon neveu. Il ne parle pas du chien, de Jack, je me demande s’il s’en souvient. Il dit qu’on devient notre haine car c’est notre sentiment le plus intime, et je lui réponds soudain qu’il n’est pas le reflet de ses parents, pour le contredire avant qu’il ne se condamne. Je me sens flotter, comme dans un état second.
Mon rôle, ici, est de nommer les mensonges dans le silence dont on l’a entouré. Tout en me demandant s’il entend le tintamarre des mugissements des mourants, j’affirme l’odieux :
« Il y a des gens qui ne comptent pas.
— Pas du tout ?
— Non, pas du tout : ils ne comptent pas plus qu’un mégot de cigarette, qu’on jette au sol après l’avoir consommé.
— Pourquoi ?
— Bonne question. »
Je réfléchis, et j’ai le malheur de fermer les yeux et un grand univers de silence et de noir m’enveloppe, l’air semble se soulever dans l’attente d’une vague qui l’engloutira. Un battement lointain, me ranime.
Dom. « Parce qu’on a décidé que c’était plus facile. C’est un peu comme un système d’équations, tu vois ? Quand il y en a trop, on ne sait plus résoudre. »
Et c’est lui qui réfléchit désormais, je vois qu’il a le malheur d’ouvrir les yeux, un frisson le parcourt tandis qu’il fixe un monstre qui n’existe pas. Je suis si violemment secouée par… quoi ? J’ai brusquement envie de serrer mon neveu contre moi, de lui dire que j’ai survécu de lui gueuler qu’il survivra et que même si ça sert à rien quand on mourra on redeviendra nos monstres.
Une autre heure passe. Plus on parle, plus nos pensées se tissent des chemins dans cette forêt obscure qu’est notre tête, dès que les enfants viennent en âge de devenir des adultes. Seul ce qui ne s’habille pas de mots peut planter la souche qu’ils font pourrir. Ma forêt est un désert. J’ai coupé tous les troncs. Je peux enfin voir le ciel, et l’horizon.
Le soleil s’est couché. Il m’implore timidement de le délivrer. On n’a que deux solutions temporaires et j’en connais une définitive, mais pas de délivrance. J’expose, sauf que des dents livides s’enfoncent dans mon échine. Lutter contre les signaux relayés par le corps et se persuader qu’eux les spectres ne peuvent pas nous blesser, pour pouvoir dormir. Prendre de la drogue, jouer aux jeux-vidéos, se distraire avec une activité prenante comme par exemple une carrière des valeurs des morales le mérite ou la science ou le mépris ou les deux les trois bref : ne plus les sentir pour un temps, s’enhardir. Le définitif n’est qu’un répit temporaire qui a duré trop longtemps, qui nous a modifiés. Décider de se convaincre que les spectres n’existent pas.
Tout commence par la joie d’être en vie ou de partir en promenade : les sensations les odeurs sont le monde et nous aussi, on est en elles. Je sens les gencives cadavéreuses saigner sur mon épaule, couler, couler, mais je ne les mentionne pas. « Le parlé remplace ensuite peu à peu le réel, et tes pensées.
— C’est quoi le parlé ?
— Toutes les explications soi-disant rationnelles que l’on peut donner à d’autres individus.
— Pourquoi ‘soi-disant’ ?
— Le rationnel n’existe pas. »
Les faits sont infinis, minuscules et aussi inextricables qu’indissociables. Une explication ‘rationnelle’ les réduit à chaînons reliés de mots et de liens logiques, de causes ou d’effets. Le propre d’une explication, c’est de passer sous forme complète d’un individu à l’autre. Je veux dire qu’une explication est comme un objet solide, dans notre main, un objet clos délimité et fermé, qu’on donne à quelqu’un d’autre. Une explication, ce n’est pas un apprentissage, ce n’est pas être à l’écoute de tous les infimes afin d’insuffler sur nous une reproduction, non. Une explication ce n’est pas vivant.
« Mais attends, t’es pas justement en train de m’en donner, là, des explications ? »
Le spectre découpe mes os, même en fermant les yeux il ne disparaît pas.
« Si. Passé un certain point, c’est tout ce dont tu restes capable. La magie est morte, il ne reste plus que le machiné.
— Putain glauque. Pourquoi les adultes ne se suicident pas ?
— D’une part la mort dans ce contexte est métaphorique, alors on pourrait dire que si, c’est déjà fait en fait : ils se sont tous tués il y a longtemps, tous. D’autre part, tuer c’est super violent et ça efface la mémoire, on ne se souvient jamais que de ce dont on se souvient. Aucune des milliards de micro-sensations n’est conservée dans un corps évincé. Tuer, c’est soit éradiquer la magie soit éradiquer le corps, et dans les deux cas ni la magie ni les cadavres ne reviennent jamais…
— Non. »
Il m’interrompt.
« Non, ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas ne jamais revenir, c’est pas possible. »
Mon soupir se perd dans le néant, calciné par sa souffrance, rompu par ma désolation. Je réponds :
« On appelle ce que tu ressens le deuil. Un œuf de pivert s’est niché sous ton cœur, à l’abri de ta poitrine et il n’éclora jamais. La première étape est son déni, la troisième la négociation de sa nature, il n’y a pas de cinquième on revient juste au début, sans cesse et encore.
— Et les étapes paires, alors ?
— Hahah. »
Je ris sans joie.
« La seconde étape est la colère, c’est là qu’on tue les autres. La quatrième est la tristesse, c’est là qu’on meurt soi-même. Tu as demandé pourquoi les adultes ne mourraient pas ? Mais les adultes côtoient la mort en permanence, mon petit. Ils y sont même devenus insensibles. »
Je vois qu’il claque des dents, sa morve coule sur sa bouche écartelée et de ses bras rendus inutiles par la peine il se frotte les flancs, frotte, frotte comme un damné, écrasé par le gel ; j’ai honte. Je… n’avais pas vu, mais je n’ai dit que des choses vraies, en réponse à ce qu’il m’a demandé en plus et… ah, mince.
Je comprends que j’ai merdé. J’m’exclame, ma voix sans timbre le rattrape mais pas, mais il me répond alors je le tiens, du bout de mes phrases que je voudrais éviscérer. J’ai plus d’épaule une gueule béante me l’a arrachée :
« Faut entretenir du mystère, en soi ! Et il faut s’assurer que tout le monde ait la place, soit en capacité de le faire. »
« Les monstres existent. »
Bien sûr qu’ils existent.
« C’est normal d’être terrifiés. »
C’est parce qu’on est débiles.
« On est tous débiles.
— Je ne vois pas le rapport.
— On est toujours effrayés par l’anormal. C’est débile. Ça maintient en vie une communauté, mais c’est débile. »
Il a l’air perdu.
« Y’a pas de solution définitive qui ne détruise pas le problème, jamais. Cela n’existe pas. Une telle solution ne peut pas exister. C’est le principe du définitif. »
Le son du silence s’est rapproché si près maintenant qu’il peut nous palper, il est sur la peau distendue, flutée, de mes lèvres. De mon nez.
« Ton problème c’est d’être en vie, ne cherche pas de solution définitive à ça. S’il te plaît.
— LA FEEEERME !!! »
Il a hurlé. Les portes sont toutes ouvertes. L’étage entier a tremblé. Sa langue désarticulée, gémit, toute petite, broyée par le nouveau silence distendu :
« Comment on fait ? »
Comment, en fait ? L’année prochaine, il sera en 3e. Ma sœur leur disait toujours :
Moi, j’ai réussi à guérir, mais pas votre tante. Je sers d’épouvantail. Tu parles d’un épouvantail. Il se blottit contre moi, tremblant de rage et de salive sur son menton, sa gorge éployée. Il a retrouvé l’adresse d’expéditeurs des cadeaux que j’envoie toujours pour Noël et leur anniversaire. Je suis un vrai Père Noël, il rigole parce qu’il ne peut plus rien de plus, parce que personne ne dit d’où proviennent ces cadeaux, on ne m’invite plus à Noël ou à leurs anniversaires, et on jette les papiers cartons. Mais il en a retrouvé un.
Je veux détendre l’atmosphère et ses phalanges crispées et sur mes poings et je dis
T’inquiète, les chiens ne font pas des chats, tu guériras. Et peut-être que quand tu seras grand tu en rigoleras, que de cette fugue tu auras tissé un grand dadais illuminé par son ignorance, je ne te le souhaite pas vraiment mais si c’est comme ça que tu grandis, si c’est comme ça que tu grandis ce ne sera pas si grave non plus ; ou alors il faudrait décider que tous ces adultes qui grandissent en oubliant sont autant de catastrophes aussi graves que tu le ressens maintenant. Avant d’oublier. Je me mets à sangloter et il frémit, il se presse contre moi, il me serre fort et, je comprends : du plus fort qu’il peut. Mais je ne suis pas un mouchoir, et je ne peux pas l’empêcher de pleurer.
On essore les minutes secoués de tremblements qui ne résolvent rien, qui délayent dans le temps nos nerfs. Mon estomac pierreux. Quand il a retrouvé l’usage de la parole, et moi de l’ouïe, une danse macabre a sillonné tout en orchestre devant nos deux corps.
« Comment je peux empêcher ça ? »
Comment ne pas guérir.
Sur le point de chanter un nouveau couplet, d’aller accompagner les squelettes, la graine d’adulte mon digne neveu.
« Nos sens nous informent, en permanence, et nos bêtes méninges interprètent ; de leurs informations agglutinées ils façonnent des impressions, que des mots finalement cousent ensemble. T’es pas ces mots. Les mots, ils tremblent pas ; ils tremblent jamais. Ils sont figés comme des cadavres dans du formol de conservation : au mieux, ils se délitent. Et ta mère, et guérir, c’est étouffer c’est égorger l’indicible pour en patiner un costume cousu de fils blancs, repassés. » Je me rends compte que je viens d’échapper un hoquet de haine. De rage. Je me rends compte qu’il faudra que je m’engueule avec ma sœur. Pour notre bien. Mais ce n’est pas ma sœur que j’ai en face de moi.
C’est son fils.
« Un jour viendra où, ton nez obstiné flairera le monde et à l’intérieur de toi, ce sera un jour terrible ou bien la veille : t’auras plus peur de grand-chose que tu ne sais pas nommer. Tu sauras tout nommer déjà, et il n’y aura plus rien d’autres. Que des noms. Tes sens t’informeront qu’il paraît que quelqu’un est mort, t’espéreras que ce n’est pas toi. »
Le silence est parti, mais je ne lui échapperai pas.
Mon neveu est reparti.
Je ne sais toujours pas pourquoi mon chien s’est suicidé.
Et le néant de la ville est toujours face à moi. Je suis toute seule.