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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le chemin du pays des hommes

Auteur Sujet: Le chemin du pays des hommes  (Lu 651 fois)

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Le chemin du pays des hommes
« le: 07 Février 2026 à 09:51:51 »


                                          Le chemin du pays des hommes

Bien avant d’être éjecté des entrailles flasques de la mère, une question déjà me hantait.
Était-ce nuit et jour que l’énigme me taraudait, alors que ni lune ni soleil ne perçait l’obscurité moite du ventre utérin où je flottais tel un mollusque vertébré ? Pourtant ce qui advint répondait à l’ordre naturel des choses.

Par un matin mélancolique je glissai de la fissure maternelle et me retrouvai sur le paillasson de la demeure des vivants. Malgré mon enveloppe ensanglantée et mes extrémités bleuies par l’effort, j’entendis le son incisif des petites boules de plumes qui se massaient autour de moi, j’appris plus tard que c’étaient les oiseaux des bosquets environnants qui se réjouissaient de ma naissance. Je compris aussi que les cuisses duveteuses de la mère créatrice avaient laissé place aux cailloux du chemin qui se déroulait devant moi. Les aspérités étaient coupantes et je dus rapidement admettre que le parcours qui m’attendait m’obligerait à protéger mes pieds et mains de linges épais, puisque je marchais à quatre pattes, la station debout me procurant déjà vertige et nausée et frayeur à la vue du monde nouveau que m’offrait la verticalité.

Très vite je me familiarisais avec les fourmis, les insectes et autres animaux rampants qui partageaient le niveau inférieur où mes genoux remuaient la fange boueuse à chacun de mes déplacements hasardeux. Les étourneaux essayaient bien de me montrer d’autres espaces, leurs cris et murmurations tournoyantes chahutaient mes premières boucles de cheveux, mais mon élévation se limitait à la hauteur des limaces qui bavaient sur les cailloux du chemin. Ce manège ne parvenait pas à me distraire de la question initiale qui gargouillait déjà en moi, dans la matrice originelle. Mon expulsion de m’en avait pas libérée. Au contraire, c’était comme une lame affutée, brillante, revendicatrice que je tendais à des comparses qui pourraient apaiser mon inquiétude. Vivement je composais les mots pour que mon langage se clarifie. Je mangeais des plantes, des ronces, la chair des oisillons m’était indigeste pour je ne sais quelle raison. Je me rabattais sur les marcassins. Mais au bout de quelques jours je sentis mon nez se transformer en groin et sur mes jambes poussaient des poils raides. Quant aux testicules une excroissance inhabituelle me les rendait plus pesantes. Je choisis donc de varier mes repas avec des noisettes et des baies que je décrochais dans les feuillages aux alentours. Je craignais de m’écarter du chemin, car ma question dépendait trop de celui-ci.

Mais un jour du ciel tomba une pluie moelleuse et légère qui recouvrit le sol d’une enveloppe blanche. Depuis quelques temps, je me tenais verticalement et je marchais avec mes deux pieds qui incrustaient leur marque dans le sol blanc. Toutefois le chemin avait disparu et j’ignorais où conduire mes pas. La fraîcheur dont le paysage était emmailloté brûlait atrocement mes orteils et bleuissait mes membres comme aux premières heures de ma naissance.

Dans la lumière aveuglante de la campagne, je vis apparaître des bêtes aux crocs acérés, aux oreille pointues et un regard jaune si phosphorescent qu’il perçait la nuit qui descendait tôt sur les collines. Commença alors un concert de hurlements qui résonnait jusqu’aux étoiles. Les bêtes se rapprochaient. Sur mes épaules l’haleine de leur gueule diffusait une chaleur bienfaisante. Je m’abandonnai à cette sensation. La présence des bêtes de plus en plus insistante me contraignit à me laisser guider par la meute qui se constituait autour de moi. La fourrure qui les habillait réchauffait mon corps malingre. La lune s’effaça derrière un cheptel de nuages et très vite l’obscurité plongea le tableau dans une irréalité trompeuse. Mes oreilles surprirent des grognements, des clappements de mâchoire, bâillements et ronflements de la communauté de carnivores qui remplissait la grotte. Et ma figure se réjouissait des léchages de langues qui de temps à autres me débarbouillaient. Mes narines perçurent l’odeur volcanique de leur haleine, tandis que mes mains s’égarant rencontraient une patte griffue qui se contractait dans ma paume. Mes jambes étaient allongées comme sous un édredon de fourrure qui n’était autre que le ventre velu des animaux. Mes yeux n’avaient plus que des impressions tactiles pour visions.

Mais la blancheur et la nuit se dissipèrent. Il fallut dans les ornières boueuses regagner le chemin. Je marchais je ne sais vers quel pôle, j’avançais ruminant ma recherche de vérité.

Au détours d’un sentier m’apparut alors un petit groupe de semblables. Je veux dire des créatures auxquelles je pouvais me comparer et trouver une imitation de mes formes. Ils traînaient une cariole dont les lourdes roues écrasaient les cailloux, les fourmis, les lézards, les limaces, les chenilles, les scarabées que la douceur printanière avait sorti de leur trou, les roues de bois tournaient invariablement sur ces espèces en déclarant leur mort.

Ce fut un répit quand la cariole s’arrêta et que mes semblables s’arrêtèrent aussi à la vue de l’inconnu qui leur ressemblait. L’inconnu, c’était moi, qui cherchait à amadouer le regard farouche de ceux à la cariole. Ils scrutaient ma personne. Je n’étais pas enrubanné de haillons comme eux. La lissité de mon corps les horrifiait. L’inconnu que j’étais leur demanda quelque chose à boire et à manger. Ce n’était pas que l’inconnu eut soif ou faim, mais c’était ce qu’il avait trouvé de mieux pour créer un échange. Les semblables ne bougèrent pas. Alors l’inconnu, sans se formaliser, entreprit enfin de poser la question qui le hantait depuis l’enfance. Il dit « Pouvez-vous m’indiquer le chemin du pays des hommes ? ». Les semblables ne comprirent pas. L’inconnu reprit sa respiration et articula du mieux que sa culture lui autorisait « Pour le pays-des-hommes, quel est le chemin ? ». Ses mots avaient claqué dans l’espace comme un étendard au vent. Pour la première fois, les étourneaux, les marcassins, les animaux aux oreilles pointues, les insectes du chemin et même les baies dans les arbres fruitiers, dressèrent la tête au bruit de ces mots qu’ils n’avaient jamais entendus.


Quant aux semblables, toujours muets, ils se dirigèrent vers la cariole et sous des peaux de bête, ils sortirent de massifs objets. Ils les empoignèrent, les faisant virevolter au-dessus de leur tête cernée de longs cheveux poisseux qui s’amassaient sur leurs épaules. L’inconnu que j’étais, s’étonna de ce spectacle étrange. Les semblables s’approchaient de lui, c’est-à-dire de moi. Les objets massifs avaient l’apparence rassurante du bois. L’inconnu connaissait bien cette apparence qu’il avait si longtemps côtoyée dans les forêts. Mais des éclats étincelants de lame ou de pics fichés dans l’aubier tendre du bois firent froncer son front de rides inquiétantes. A cet instant, un objet massif vola et vint se planter en terre à peine à cinq longueurs de limace de lui. Son orteil eut la frayeur de sa vie.

Un semblable plus grand que les autres avança vers l’inconnu. Il tenait en main un objet de bois hérissé de griffes brillantes. Il jouait avec l’objet, en souriant, c’est-à-dire en dévoilant une bouche d’ombre dentelée de grosses canines jaunâtres. L’objet de bois allait perforer le thorax de l’inconnu, toujours moi, quand un cri féminin provenant de la cariole déchira l’air champêtre qui se répandait dans la région. Les cris insistaient, détournant le semblable de son objet massif menaçant. Tous se regroupèrent autour de la cariole. Je reconnus les cris qui m’avaient accompagné lorsque je fus éjecté de la fissure maternelle. Tous se mirent à scander une kirielle de braillements horribles couvrant les cris qui s’intensifiaient. Puis un silence. J’entendis au loin le bruissement léger des arbres. Quand soudain un faible vagissement s’éleva de la cariole. Le plus grand des semblables plongea les bras et les ressortit brandissant la chair rosâtre d’un bébé comme celui que je fus il y a de cela une poignée de saisons. Quelqu’un s’attela aussitôt à la cariole et le groupe s’éloigna dans un charivari rugueux de rigolades, de grognements et d’exclamations grossières.

Le chemin devint libre. Comment savoir si mes pieds conduisaient ma tête ? Ma tête était-elle toujours la cage des mêmes questions ? Le silex des cailloux fendait la voûte plantaire, mais la douleur auprès de la lumière qui m’appelait à l’horizon, n’était rien. Je marchais avec la fierté des primitifs en quête de nourriture ou d’un nouveau territoire. Mes yeux s’habituaient au lointain, alors que celui-ci s’obscurcissait.

Je croisais encore quelques autres semblables, avec des carioles chargées de bricoles. Mais aucune parole n’était échangée, par méfiance et surtout à cause des mines renfrognées et l’aspect crépusculaire des loques qui pendaient sur les corps décharnés. Ce n’était pas le froid qui les accompagnait, seulement une impression de touffeur qui se propageait jusqu’à envahir mes poumons.

Je maintenais ma marche comme un marin s’accroche au timon de son bateau. Je luttais contre un vent de poussières, jusqu’à comprendre que la poussière n’était que cendres et escarbilles. Brandons de matières étranges, comme celles provenant de maisons probables et d’objets raffinés dont je devinais la beauté tordue et calcinée. Mais aussi des arbres en poudre et des morceaux de chair animal ou humaine. Toute la décomposition d’un monde volait dans l’air irrespirable.

Ce fut après plusieurs arpents de terre parcourus que la lueur qui me guidait devint celle de foyers dont les flammes léchaient le ciel de plus en plus haut. Sur le chemin mes semblables se firent plus nombreux, fuyant un désastre vers lequel moi je courais. Je ne comprenais pas encore le mot « apocalypse », car il fut trouvé je crois le jour où je suivais le chemin du pays des hommes. Lorsque je fus expulsé du ventre natal, un pressentiment me disait déjà « Mon vieux, pourquoi tu ne restes pas dans ta bulle amniotique ? Dehors c’est l’enfer ». Mais voilà il y avait le chant des étourneaux et la beauté du soleil qui embrase les forêts. La mère en avait assez de ce nourrisson qui exagérait l’hyperbole de ses formes.

Lof

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Re : Le chemin du pays des hommes
« Réponse #1 le: 09 Février 2026 à 09:36:19 »
 J'aimerais bien avoir un avis pour savoir si je peux continuer d'écrire dans cette voie.
 Merci.
« Modifié: 14 Février 2026 à 14:45:14 par LOF »
Lof

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Re : Le chemin du pays des hommes
« Réponse #2 le: 14 Février 2026 à 19:10:02 »
Si j'avais un avis je pourrais savoir si je peux continuer à écrire dans cette voie là.
Mes textes étant souvent des recherches aléatoires...
Merci d'avance.
« Modifié: 15 Février 2026 à 12:35:27 par LOF »
Lof

 


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