Il arrive, je le ressens. Il s'annonce toujours de la même manière, il fait son entrée par le fond des tripes et commence à rassembler de la force. Je le sens grossir. Ce qui est intrigant c'est qu'au début je ne l'identifie pas immédiatement, je le prends pour un autre, un inconnu. J'agis de deux manières à ce moment-là, la première option est de l'ignorer et de penser que ce gêneur n'est que de passage et que, face à mon indifférence, il ne s'éternisera pas. La deuxième c'est d'aller à sa rencontre, découvrir pourquoi il est là. À ce stade, il est pourtant trop bien enfoui pour le distinguer correctement et je ne peux faire rien de plus que de supposer, et souvent mal supposer. Mon habitude d’ignorer ce qu'il se passe par là-bas ne facilite pas la rencontre. Lui et ses semblables, généralement, je les ignore, en particulier s'ils ne m'apportent rien de bon. Ceux qui viennent avec de bonnes intentions ? Je les accepte mieux. Mais pas complètement. Il aurait fallu pour cela que j'accepte toute leur famille.
Il a déjà dépassé les tripes et, maintenant il se situe au niveau de mon torse, il s'est amplifié également. Je peux enfin le reconnaître, comment n'y ai-je pas pensé avant ? J’ai la mémoire courte et pourtant il me rend visite fréquemment. Je dirais que ça arrive tous les 3 à 5 ans. 3 à 5 ans c'est généralement le temps qu'il me faut pour corriger tout ce qu'il a détruit dans ma vie.
Cette fois-ci, je le vois venir, alors je vais le combattre et l'expulser avant qu'il ne soit trop tard. Pour l'expulser, je ne connais qu'une seule manière : c'est d'en parler. En parler, c'est bien, mais à qui ? Qui peut comprendre ça ? Tout va bien, et j'ai une envie irrépressible de tout démolir pour tout recommencer. Qui peut comprendre que j'ai une boule dans mon ventre qui me glisse à l'oreille que je suis un être de chaos qui hait l'ordre. Et puis, qui me croira ? Qui peut croire que l'on a le désir de sauter dans le vide quand on passe à côté ? Ce n'est pas rationnel, ça ne s'explique pas. Comme ça ne s'explique pas, on n'en parle pas. Je dis 'on', mais c'est 'je'. Sauf que le “je” que j’estime être le seul à porter est en fait le même chez vous. Je digresse.
On évite encore plus ce sujet quand on a forgé son identité pour devenir un être logique. Le 'je' que les autres voient, c'est un ingénieur. Quelqu'un qui prend ses décisions sur des faits, avec des arbres décisionnels et un mur émotionnel. Un homme qui n'a pas versé une larme depuis 20 ans.
Alors, quand on ne peut en parler, on écrit. J’écris ces quelques mots pour tenter de voir clair dans ce qui me ronge. Je vais faire une pause pour me servir un verre de whisky et m'allumer une cigarette. Je pratique habituellement du sport tous les jours, donc je ne bois jamais à la maison et j'ai arrêté de fumer depuis 8 ans. Aujourd’hui, exceptionnellement, j’ai besoin de m’embrumer l’esprit.
Je déteste l'odeur que laisse la cigarette sur moi. L'alcool, c'est pire: il laisse une odeur encore plus souillée que celle de la cigarette sur ma conscience. L'alcool, c'est le péché de mes parents, et, dans ma suffisance, je les moralisais là-dessus. Maintenant que j'en ai envie aussi, je réalise que je leur reprochais ce que je me reproche à moi-même.
On oublie souvent les leçons de vie, alors parfois je les note, la dernière en date : le bonheur c'est d'écouter une musique que l'on aime. C'est parti, je lance "La XINA" de Uña y Carne. Personne ne l’apprécie cette musique, mais moi, je l'adore. Je me sens déjà mieux.
J'ai l'air triste à la relecture de ces lignes et pourtant, je suis heureux, je suis d'ailleurs toujours heureux. C'est juste que là, ça fait trop longtemps que je suis heureux. C’est le problème de la zone de confort. Lorsque ça fait trop longtemps qu'on y est, elle se transforme en inconfort. C'est comme un canapé dans lequel on s'est beaucoup assis. Au début, il devient de plus en plus confortable, épouse parfaitement notre corps, on s'y enfonce avec délice. Puis le tissu commence à se détendre, les coussins perdent leur rebond. On s'enfonce encore plus, mais cette fois, ce n'est plus du confort, c'est de l'affaissement. Et un matin, on se retrouve avec le cul sur des ressorts qui pointent, dans une cuvette de tissu usé qui pue le renfermé. Alors j'ai envie de tout envoyer valser. Le canapé. Le salon. Foutre le feu à la baraque. La dernière fois? J’ai tout quitté. Copine, emploi et pays. Je suis parti chasser le soleil levant pour les 5 années les plus heureuses de ma vie.