Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 Mai 2026 à 10:39:35
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Auteur Sujet: Moi, un bourgeois ?  (Lu 1325 fois)

Hors ligne Shendo

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Moi, un bourgeois ?
« le: 29 Août 2025 à 18:16:59 »
Edouard lisait Les Echos dans son canapé bordeaux velours de soie. Régnait au-dessus de cet objet faussement moelleux une large tenture médiévale. Le jazz hollywoodien de Jackie Gleason résonnait dans de petites basses achetées d’occasion sur un site de revente. C’était… Leboncoin, je crois ? Ou eBay, je ne sais plus. Edouard aimait beaucoup la seconde main. Ce vendredi soir, à dix-huit heures, ses chaussons brodés E.B, pour Edouard Brabant, swinguaient sur le parquet en chêne. Entre deux swap boursiers, Edouard postait sur un forum d’écriture ses dernières trouvailles, ses dernières interrogations, ses dernières lubies… Que vit-il, ce vendredi soir, à dix-huit heures zéro cinq ? Un des quelque quatre mille membres avait indirectement qualifié sa pensée de « bourgeoise ». Lui qui avait redoublé sa sixième et sa quatrième, qui avait loupé son bac et passé son permis en boîte automatique. Oh, c’était à peu près à ça que tu pensais, Edouard, non ?

— Bordel ! s’exclama Edouard, les doigts tétanisés sur le clavier.
Maud coupait le gigot.
— Bordel !
Ce gigot avait l’air bien tendre.
— C’est quand même incroyable… ils sont quand même incroyables les gens.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? souffla Maud depuis la cuisine, dont l’arche murale permettait d’entrevoir le salon d’un coup d’oeil.
Les trompettes agaçantes de Keepin’Out of Mischief Now perçaient un peu plus les tympans d’Edouard.
— Je n’entends rien, Edouard ! Ça crie. Baisse un peu la musique.
Edouard prit la télécommande d’une main ferme.
— Tu trouves que je suis bourgeois ? dit-il, agité.
— Bourgeois ? M’enfin… Pourquoi tu me demandes ça ?
— Je sais pas… Bah ! réponds.
— Edouard… souffla-t-elle, prise entre le gigot et le chien qui le reniflait. Donne à manger à ce chien, tu feras mieux !
Edouard se saisit du paquet de croquettes. L’image l’alerta : en égérie se tenait vaille que vaille un chien peigné à souhait, les canines blanches, des yeux qui parlent, des oreilles bien relevées, bref le plus beaux des chiens. « Pour votre fidèle compagnon, rien n’est trop bon. 100 % issues de la culture biologique, ces croquettes sans céréales respecteront sa santé et rendront votre toutou en pleine forme ! » Edouard lâcha le paquet de quinze kilos en plein de milieu de la cuisine traditionnelle.
— Mais Edouard, c’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il te prend ? hurla Maud, la main fourrée dans le gigot.


La cuisine nettoyée, Edouard alla se changer pour recevoir les amis de sa femme. Il était dix-neuf heures, ils arriveraient dans trente minutes, et Edouard pourrait leur ouvrir la porte avec une de ses chemises à carreaux qu’il glisserait dans son pantalon de velours. Mais montant les escaliers, se déchaussant sur son petit banc de lit, s’asseyant auprès de sa cinquantaine entamée, Edouard n’avait plus le coeur à dénouer ses lacets. Elle le ne verra pas, pensa-t-il au moment d’enlever ses Richelieu et les placer n’importe comment dans ce beau et grand dressing ouvert. Il se dirigea vers la salle de bain, se gargarisa d’un bain de bouche mentholé. Il pique. Edouard relève la tête, se tapote les joues et se parfume. Il se retourne vers le miroir, se regarde et pense fortement à la même question : « Suis-je bourgeois ? » Non, il n’était pas possible d’inverser le sujet et le verbe.  Il se corrigea immédiatement : « Je suis un bourgeois ? » Pas encore. « J’suis un péteux, moi ? » C’est cela Edouard, c’est cela… on y arrive mon grand.

Ding. Edouard ! cria Maud, la jambe dans un collant, l’autre sur la balance.
Edouard avait retrouvé le sourire. Il eut juste le temps de placer son vinyle préféré, Kind of Blue de Miles Davis. Un album, alors ! Les invités restèrent cinq bonnes minutes dans l’entrée, prêt de la petite table où semblait vivoter une lampe à pétrole et quelques décorations, dont un nègre de taille moyenne en costume de garçon. Marc, « cinquante-six bouteilles »,  était le vieil ami de Maud. Ils avaient fait connaissance à la faculté de droit, à quelques encablures de la salle 210, où la conférence de M.Klarsfled les avaient tous deux transportés dans une trans telle qu’ils avaient eu besoin d’assoir leur vive passion. Le hasard a fait qu’ils avaient choisi le même couloir déserté. Marc était un beau brun. Devenu poivre et sel avec le temps, il avait gardé le goût des femmes, qui lui lui rendaient bien. Alma, orthophoniste libérale, était sa troisième épouse. Blonde, gentille sans trop l’être, le galbe maîtrisé par la méthode Pilates, elle avait vingt-six ans. Trente ans qui nous séparent ! Je l’ai bien choisie, elle pourra bientôt me réapprendre à parler quand je serai un vieux croulant, disait Marc avec le même rictus contigu à ce vilain grain de beauté. Maud descendit. Edouard augmenta le volume de l’amplificateur de douze à seize. On entend mieux Miles ainsi, dira-t-il une heure plus tard.

— Madame ! Prête pour le bal de fin d’année ! siffla Marc.
— T’as vu, hé ! quel âge, hein ? rétorqua Maud, l’oeil pétillant.
Edouard s’était déjà installé à table. Une table oblongue, couverte de petites branches pour ce côté repas sauvage.
— Ta table est magnifique, confia Alma à Maud dans la cuisine. Comment tu trouves le temps avec tes cours ?
Une fois par semaine, Maud donnait des cours aux premières années d’une géante faculté.
— Tu sais, le privé, c’est plus light. On a…. le chien aboya. Maud l’entraîna dans le salon et l’empêcha de passer au moyen d’une barrière. Oui, donc on a plus le temps quoi ! Mais alors qu’est-ce que les élèves sont… prévisibles !
— Prévisibles ?
— Oui tu sais, aucun n’a d’originalité, aucune réponse n’a de relief. Tout est pompé sur internet, et pire, sur l’intelligence artificielle maintenant. C’est une plaie ce machin.
Les deux hommes parlaient gentiment au coin de la cheminée. Edouard avait gominé ses cheveux, plus raides qu’une Tchatcher face à un syndic.
— Moi, tu vois, j’ai pas peur que les enfants me disent : « Papa, là tu me saoules. J’ai quinze ans, je grandis, je développe une certaine conscience des choses. » Le truc, c’est de m’expliquer en quoi de se foutre une murge tous les vendredis soir apportent quoi que ce soit à ta pseudo conscience…
Les mains dans les poches, Edouard cherchait son verre des yeux sans écouter les réponses de Marc.
— Chéri ! Tu as servi le vin ?
— Occupe-t’en, Edouard !
— Tu vois, là, je pourrais comprendre si Maud me disait : « Mon adorable chéri, j’ai cinquante ans, j’ai fait le gigot, je suis une femme libre et j’aime Simone Veil ! » M’enfin, je comprendrais… Mais là, hein Marc, là ?
Marc riait. Il avait placé ses lunettes bleu ciel sur l’avant de ses cheveux, qui sentaient le cèdre.
Dans la cave, Edouard vit se confronter un Château Margaux 1990 et un bon Beaujolais-Village, bien fait, gouleyant, fruité. Tant qu’à faire, je prends les deux !

Edouard remonta l’escalier pentu de la cave, il observa brièvement l’une des ampoules latérales qui clignotaient et se dit : « Je vais leur demander à eux, si je suis bourgeois. »

Pari risqué, mon petit Edouard… C’était le moment de l’assise, le moment qu’on attend tous. Où se met-on ? Marc ne sait pas, il tire la chaise… ce n’est pas la bonne. Il se rapproche de Maud. Alma se rapproche d’Edouard. Le vent fait battre les volets ce soir. Edouard les ferme. La pluie s’invite ! L’orage, aussi.

Maud se caresse les mains, Alma caresse la nappe mordorée, Marc caresse sa barbichette grisonnante, Edouard caresse son verre de vin.

— Vous êtes allés au Mont Saint-Michel, finalement ? lança Maud, après avoir parlé grossesse intra-utérine.
— Non ! Marc est tombé malade. Tu sais comme il est fragile. Un rhume et on n’en parle plus, s’amusa Alma.
— Les hommes ! Hein, Edouard ?
— Eh ben figure-toi qu’Edouard n’est pas si souvent malade, confia Maud.
— Ah bon ? questionnèrent simultanément Alma et Marc, visiblement surpris.
— Pourquoi « ah bon ? », s’étonna Edouard en versant ses fines lèvres dans le Beaujolais.
Silence dans la salle. La trompette de Miles se tut. Mais Maud reprit, bien décidée à jouer avec son mari.
— Mais c’est vrai qu’il a souvent mal à la gorge… Tenez, la dernière fois, il était au boulot et m’envoie un SMS : « Mal de gorge. Tu as laissé des Ricola dans la Skoda ? » Je lui réponds que non, qu’il n’a qu’en acheter, qu’il travaille à deux pas d’une pharmacie et que les livres de sa librairie ne vont pas prendre la fuite le temps qu’il achète une boîte de Ricola eucalyptus…
Marc rit. Beaucoup. Il reprit un verre. Edouard lui dit qu’il avait raison, n’hésite pas Marc, allons, fais comme chez toi. Alma sourit, lançant quelques regards de petite polissonne à son mari.
— Et donc… le soir, je rentre un peu crevée quoi, bien deux heures après lui, et vous ne savez pas ce qu’il me dit, les deux pieds mangés par le canapé et l’un des deux bras ballant dans le vide ? « Chérie, j’ai voulu me faire une infusion, mais je ne sais pas… Le sachet s’est craqué, c’est imbuvable. Et… c’était le dernier ».
Maud sortit de table d’un coup, ce qui surprit les convives autant que son mari. Elle se plaça très subtilement dans le canapé.
— « Chérie… Tu es là ? Je n’ai pas eu mes Ricola eucalyptus. C’était soit citron, soit orange. Et tu sais comme je déteste les agrumes en bonbon, cela me donne la nausée »
Maud cloua le spectacle en tombant progressivement du canapé, pour se vautrer sur le grand tapis d’Ispahan.

Ah, cette Maud ! J’ai toujours su qu’il l’avait bien choisie. C’est la bulle dans la vie plate d’Edouard !
 

Alma ne put retenir son rire étouffé, elle s’esclaffa après s’être versée un verre de vin plus allongé qu’à l’accoutumée. Cette représentation théâtrale fut sans cesse approuvée de la tête par son confrère et meilleur ami Marc, qui était aux premières loges d’une scène pas banale. Il reconnut en elle son talent d’actrice du barreau.

— Bon, c’est vrai… reprit Edouard d’un ton dont seule Maud pouvait sentir qu’il était contrôlé.
— C’est un sacré ton mari, je crois, non ? demanda Alma à Maud, en train de rafistoler son corset.
— Non… Il est juste… un peu précieux. Mais c’est une qualité !
— Moi je trouve qu’il a raison, répliqua Marc. Aujourd’hui, il y a encore trop d’hommes qui se cachent derrière une p’tite virilité. Ma fille m’a dit un matin : « Papa, tu me demandes souvent pourquoi je mets de la crème hydratante. Tu sais, c’est pas un truc de fille. J’ai une peau, t’as une peau aussi ? Elle vit de la même manière. Donc prends-en soin. Poinct. »
— Euh, vous m’excuserez maître Cohen, mais j’ai du mal à cerner l’analogie, dit Maud d’un ton faussement sérieux.
— Eh bien… le vieux briscard du barreau de Paris se fit couper l’herbe sous le pied par un Edouard étrangement silencieux jusque là.
— Oui, c’est ça. Moi je prends soin de ma peau, je porte des lentilles — que je sais bien mettre maintenant, n’est-ce pas ? envoya-t-il à sa femme qui se trouvait à l’autre bout de table, lui adressant la moitié d’un regard. Je cours, j’écoute du jazz, acheter un nouveau gel douche me met en joie, et pour couronner le tout,  je chie dans un bocal tous les deux ans.
Rires dans la salle.

Tandis que le gigot cuisait gentiment dans ce four qui est venu s’encastrer mardi dernier au sein de cette cuisine « chic-traditionnelle », Maud défila à la manière d’un mannequin chef cuisto, avec son apéritif transalpin dans cette main droite qui jadis beurrait les tartines du petit dernier. On y mangea une charcuterie italienne délicatement posée sur de petites biscottes au beurre demi-sel, mais aussi des bruschettes au tartare de truffe noire et des crevettes marinées.

— C’est… c’est vraiment excellent, Maud, confessa Alma qui peinait à perdre sa petite ceinture abdominale.
— C’est donc ça que tu fais entre deux audiences… plaisanta Marc.
— Eh non mon petit bonhomme, je le fais en plus. C’est ce qu’on appelle être une femme… objecta Maud.
— De bourgeois ! s’exclama Edouard, riant, montrant même les dents voyant qu’il était entré dans une zone à défendre.
— Chéri, je crois que tu as décidément un problème avec ce mot ce soir. Il faudrait consulter.
— Mais c’est pas un truc de bourgeois, justement ? répondit Marc, en taquinant l’oeil quelque peu contrit d’Edouard.
Edouard était très contrarié par le message de ce membre sur le forum. Un forum sur lequel il avait investi sa plus totale honnêteté. Ce petit écrit, il l’avait tapé dans cette petite bicoque de la Baule, louée sur Airbnb, en rentrant de ce petit restaurant cossu. Vue sur la mer.

— Je n’ai aucun problème avec ce mot, se reprit Edouard, soudainement sûr de lui. Il faut dire, qu’en 2025, il est coutume de galvauder la langue française.
— « Il est coutume de galvauder la langue française » Manque plus que ta petite baguette sous le coude. Ah ! et attends, on n’a pas un béret en haut par hasard ?
Marc se resservit. Il rit au passage. Beaucoup. Alma le suivit. Edouard eut bien du mal à cacher la vexation conjugale. Un western dont les copains étaient spectateurs. Maud tira une première fois. Edouard à terre. Miles Davis crachait sa trompette. Edouard changea de disque et le remplaça par la bande-son originale d’un Homme et une femme. Francis Lai, c’était sa vie. Maud redescendit en loupant une marche, sous l’air du chabadabada. Béret sur la tête.

— Euh… Chérie ! On se regardait pas un petit documentaire sénégalais sur Arte, ce soir ? Ou demain, comme tu veux.
Marc et Alma se regardèrent, s’empêchant de rire. Edouard offrait un sourire dénué de toute conviction. Sa femme l’imitait. Il l’avait lancée. On ne pourrait plus l’arrêter.
— Euh… par contre ! Chérie, je n’ai pas retrouvé mon dictionnaire des synonymes dans la bibliothèque tout à l’heure. Tu sais comme ça me contrarie quand tu touches à mes affaires.
L’imitation était sensationnelle. Vingt ans qu’ils étaient ensemble, à peu près dix-huit de petits spectacles improvisés, dont la tournure prenait parfois la forme d’une thérapie de couple autonome. Ainsi Edouard se voyait, et Maud aussi. Car Edouard n’était pas le dernier pour se mettre dans la peau de sa femme, rongée par ses tocs de propreté. Mais là, le numéro s’attardait.
— Fine observatrice, n’est-ce pas ?
— Ah ça, oui Edouard… riait Marc, qui désormais ne pouvait plus contenir cette espèce de ronflement compulsif.
— Ah ! bordel ! s’écria Maud, assise sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux et les lunettes anti-lumières bleues de son mari sur le nez. Il a osé ! Il m’a traité ! Bigre ! De bourgeois, non mais…
— Oh ! C’est bon, ta gueule à la fin !

Chabadabada… Edouard ! Mon petit Edouard. Je ne sais pas ce qui est le plus drôle : la tête de Marc qui ronfle de rire ou Alma qui se tâte le bas du ventre à chaque entracte. Eh oui ! je t’ai vue. Maud, ma pauvre Maud… Tu étais très drôle. Mais tu ne sais jamais t’arrêter. Le petit verre de trop ?

Maud se rassit, le béret sur la tête, les lunettes anti-lumières bleues sur le nez, et un sourire d’aveu. Celui d’être allée peut-être un peu trop loin. Elle savait aussi que cette sortie de route de son mari, bien qu’elle fût assez rare, aboutissait souvent à un discours moraliste. Se respecter, surtout en public ; ne compromettre nos valeurs pour aucune raison ; ne pas se disputer en public, jamais !

— Je suis désolé, mais ça va quoi… J’ai l’impression d’avoir une cible dans le dos depuis dix minutes.
Alma se remit à toucher la nappe, Marc à se caresser la barbichette. Mais Edouard avait lâché son verre de Beaujolais.
— Tiens, je vais aller chercher le Margaux.
L’ampoule de la cave clignotait un peu plus vite que tout à l’heure. Il entendit la foudre s’abattre. L’orage grondait encore timidement, mais l’application Météo France indiquait une vigilance orange. Avant de remettre pied en haut, il observa cette ampoule clignoter. Est-ce que je saurais la remplacer, cette ampoule de merde ?
— Voilà ! On passe dans la cour des grands, là. Charivari dans la cuisine. Le chien avait fait tomber un des plats. Edouard n’eut pas le temps de jouer au sommelier.
— Rah ! mais c’est pas vrai ! Papouf… va là-bas !
— Un problème ? demanda Marc.
— Bon, Marc, un verre ?
— Euh.. peut-être après ! Je suis un peu plein là.
— Ah, moi je veux bien… se lança timidement, Alma.
— Une femme qui sait profiter de la vie.
Edouard dégustait, Alma buvait. Entre-temps, Edouard avait troqué le vinyle pour Spotify. « Jazz cosy », cria-t-il dans la télécommande.

— Marc ! Je suis sûr que t’es un manuel !
— Euh… Je sais pas, qu’est-ce que t’en penses ma pupuce ? interrogea-t-il sa jeune épouse, sans pousser trop loin la rhétorique par peur qu’elle ne réponde pas. Ce qu’elle fit.
— C’est pour une ampoule, viens voir, viens !
Maud décoinçait le gigot encastré dans le four encastrable.
— Punaise… Ça veut pas sortir…
— Maud, t’as besoin d’aide ? demanda Alma.
Les deux hommes gravitaient autour de l’ampoule défaillante. Marc se tenait un peu en retrait, par peur de tomber dans cette cave abrupte.
— Tu vois, Maud dit souvent que je ne sais rien faire de mes mains, que je suis qu’un intellectuel. Bah je ne demande qu’à apprendre, moi ! Tu saurais faire ?
— Ouais, c’est pas bien compliqué.
— Ouais ?
— Ouais, ouais.
— Tu montres ? dit Edouard, la main sur l’épaule de Marc.
— Quoi ? Là maintenant ? On n’a pas le temps, Edouard !
— Tu me trouves bourgeois ?
Marc ne sut quoi répondre. Il prétexta une forte envie d’uriner. Et en effet, il urina beaucoup, peut-être même à côté des toilettes, sur ce magazine des grands écrivains du XIXe siècle. Céline était mouillé, Camus virait désormais au gris. Maud était coincée en cuisine, elle appela son mari à la rescousse. Edouard prit les deux gants et s’arma de patience. Il parvient à bout de son morceau de viande. Mais une fois le large plat blanc en main, il se prit les pieds dans la gamelle du chien et fit tomber ce pauvre petit agneau.

— Mais c’est pas vrai, Edouard ! Qu’est-ce que t’as ce soir ? T’es con ?
Stupeur dans la salle. Edouard se précipita en haut. Il avait emporté avec lui la bouteille de Margaux.
— Je suis désolé, Maud. On peut encore le manger, tu sais.
— Mais non ! C’est foutu. À cause de « monsieur bourgeois ».
— Je n’ai pas compris : c’est quoi ce délire de bourgeois ? demanda Marc, le sourire qui guettait le coin de ses lèvres.
— J’en sais rien.. Il poste ses écrits sur un forum, un mec lui a dit qu’il était bourgeois. Mais tu sais comme il est susceptible. S’il est un nombril, c’est pas du monde, mais c’est du sien !
Edouard redescendit, doucement, lentement. Il était parti chercher la caisse à outils. Coûte que coûte, il la remplacerait son ampoule. I’agenouilla sur la première marche d’escalier, et démonta le mécanisme à l’aide d’un tournevis. La visse était trop petite, cela ne tournait pas. L’ampoule clignotait encore un peu plus fort. Maud vint chercher l’orgueil de son mari, et le sachant aviné, elle rangea le sien pour tenter de rattraper cette soirée désastreuse.

— Edouard… qu’est-ce que tu fais ? Ce n’est pas le moment. Je sais que tu es en capacité de remplacer une ampoule quand même. Franchement, ce n’est pas bien. Même pas pour moi, mais pour les invités. Ce message sur ton forum, j’ai bien compris qu’il t’avait fait mal au coeur… Mais tu sais Edouard, cela fait quinze ans que tu as ouvert ta petite librairie ; quinze ans que tu aimerais écrire un livre. Ce n’est pas en lisant Jean d’Ormesson, et encore moins un mec inconnu sur un forum de paumés, que tu vas un jour pouvoir sortir de ton terrier.
Edouard se leva en une fraction de secondes. Son regard s’était assombri. Tournevis en main, il accorda raison à sa femme et se remit à table.

Tu n’es pas net, Edouard. Tu couves une crise de la quarantaine à retardement. Et rien de pire que ce mal de l’homme frustré. Lâche ce tournevis, enfin !

Sans mot dire, Edouard changea la musique.
— Musique techno ! ordonna-t-il à la télécommande.
Je n’ai pas compris votre demande.
— Ah ! bon dieu, la conne ! Boum boum ! Musique qui provoque une érection ! Musique qui permet de baiser ! Pardon… Musique qui permet de baiser alors qu’on n’a pas baisé depuis cinq ans ! Musique qui permet au mari d’avouer à sa femme qu’il a baisé avec l’étudiante en littérature française, celle qui était repassée plusieurs fois juste pour voir son petit minet de quinquagénaire ! Musique où il fait bon vivre, où on se bouffe le cul et où on fume des joints ! Musique qui nous fait oublier la taxe foncière ! Tiens, musique qui nous fait oublier notre petit de vie de bourgeois qui peine à faire tenir droit l’ombre d’une nouvelle ! Musique qui nous fait désespérer…
— Edouard ! T’es complètement dingue, arrête maintenant. Maud se répandit en excuses pendant que son mari blasphémait sur toute leur vie.
— Sincèrement désolée, Maud… On va y aller, dit Alma d’un ton plus bas, je crois que c’est mieux pour tout le monde ce soir. On a tous un peu trop bu.
— Eh ! je t’ai entendue, la petite pute ! s’époumona Edouard, caché derrière le rideau.
Edouard était nu comme un ver. Il déclama Baudelaire sur le boum boum fracassant d’une musique toujours plus forte. Il se tint à sa femme, assise, le visage dans les mains, le maquillage combattif.
— Poupée ! Une dance ? Allez, profite ! Il ne soutira à sa femme qu’un mépris et une honte sans précédent. Edouard avait toujours été si codifié. Il s’appuya sur l’épaule de Marc, alors debout, veste en main, prêt à partir.
— Marc ! Mon Marc ! Merci pour l’ampoule. Du travail de bons copains, hein ? Et, tu reviens quand tu veux Marcou, Marcus, Marki, Marco !
Alma était aux toilettes. Edouard voulut entrer. Et il y arriva.
— Bah ! Edouard se surprit lui-même par cette entrée tout à fait inattendue. Mais là où il aurait rougi, ressassé cet affreux incident durant une semaine, surtout dans le lit, le soir, auprès de sa femme, cette fois Edouard assurait son pas et prolongeait le spectacle.
— Edouard, putain ! vociféra Alma, les cuisses plus jointes qu’une soeur de couvent.
— Oupsi ! Allons Alma, c’est quoi que tu fais ? Un petit caca ?
Et la tempête Edouard tourna comme ça, jusqu’à l’ampoule. Cette ampoule clignotait toujours. Et les boum boum ravageurs de cette musique de dégénérés semblaient accroître l’insolence de cette fichue ampoule. Edouard se rapprocha de la cave en balayant le sol de ses pantoufles brodés, qu’il avait finalement retrouvés.
— Bon, dégage Edouard, ça commence à bien faire maintenant, s’agaça Marc en remettant ses lunettes bleu ciel sur son nez irrégulier.
Edouard laissa la place à maître Cohen. Mais dans un geste trop brusque, trop rythmé, peut-être trop en phase avec cette musique de dégénérés, Edouard chuta. Sa nuque termina la première sur la dernière marche. Sa tête tombait de tout son poids. On ne sut comprendre la logique de ce corps distordu. Et l’ampoule clignotait.

Waouh ! Ce que c’était divertissant. Tu crois qu’elle est devenue quoi, Maud ? Et on a une idée du nom de ce forum ?
« Modifié: 29 Août 2025 à 18:31:24 par Shendo »

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  • Messages: 4 180
Re : Moi, un bourgeois ?
« Réponse #1 le: 29 Août 2025 à 20:28:15 »
Grinçant à souhait comme le gigot peut-être.
M a bien fait rire cette fois ci encore.
Peut être trop allongé l élastique mais réjouissant qu il pète avant la fin.
C est quoi ce forum ?
B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

Hors ligne Manuel Ruiz

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    • Le Blogue de Manuel Ruiz
Re : Moi, un bourgeois ?
« Réponse #2 le: 30 Août 2025 à 16:13:50 »
Salut.

Comme l'intervenant précédent, j'ai trouvé le texte un poil trop long. Ce n'est pas vraiment un reproche, plutôt qu'on a une impression de répétitivité.

Le style est excellent, les personnages bien campés. J'ai aimé. Enfin, sur le fond, il n'y a aucune honte à être un bourgeois. De même que mon papa n'a jamais montré aucune fierté particulière à être un prolétaire. Il était ce qu'il était, point.

Mon intervention se veut constructive.
Manuel RUIZ

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Re : Moi, un bourgeois ?
« Réponse #3 le: 31 Août 2025 à 10:59:43 »
Bonjour,

Je suis d'accord avec vous deux : trop long. Je vais raccourcir.

J'ai pris un grand plaisir à écrire cette petite scène. C'est une première pour moi. Je voyais les personnages en les écrivant, je voyais le salon, la cuisine, le gigot, le chien... je voyais absolument tout.

Manuel, je te rejoins là aussi. On est ce qu'on est, point. Mais c'est cette petite question entêtante, titillante, que j'ai voulu aborder. À savoir : est-ce que je me mens à moi-même depuis tant d'années ? Suis-je un mensonge ? Edouard est une caricature évidente. Mais je pense, qu'au fond, il détient en lui un peu de vrai aussi.

 


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