Soir ingrat
C’était l’un de ces soirs d’hiver ingrats, pluvieux, plombés, qui vous pénètrent et déracinent tout espoir d’un printemps.
Jarret souple et pas vif, il allait, l’air absent, mains dans les poches de son blouson, coudes en canard, épaules rentrées, tête basse. Grelottant.
C’est au carrefour de la rue des Chapeliers et de la rue d’Orléans qu’il percuta de plein fouet une femme qui courait. Il trébucha, s’étala, elle lui tendit la main pour l’aider à se relever, main qu’il prit, qu’elle conjugua d’un « vous n’avez rien ?, main accompagnée, comme il se doit, du sourire contrit réglementaire.
– Non, rien je ne vous
– C’est moi. Pardon
– Je pensais à
– Je suis désolée
Ils restèrent là. Face à face. Figés. Elle avait repris sa main et l’agitait un peu. Ils étaient proches. Très proches. Participant de cette proximité quasi sacrée qu’on éprouve parfois, qu’on croit pouvoir effleurer, qu’on imagine embrasser… Absolu. Eternité. Même éphémère. Même sachant qu’« elle est allée ».
Lui, se demandant pourquoi elle courait ainsi, au soir, en vêtements de ville pas-trop-ostentatoires-mais-quand-même, dans la rue des Chapeliers. Pas une tête à s’enfuir d’une messe ? Ou bien ? Qui était-elle, fuyait-elle, qui fuyait-elle ? Ou bien avait-elle été gagnée par l’enthousiasme des Grecs, possédée-dépossédée, s’était-elle élancée tout comme un faon bondit, un derviche tourne ou lévite un bon bonze.
Elle, s’interrogeant, de jolies petites fesses sous le blouson, un peu usé, le blouson. Lui aussi, à la réflexion. Séduisant, à sa façon. Quel métier peut-il bien exercer ? Dur à situer. Hétéro. Et je crois
Et puis,
une voix âgée : « Je vous ai vu tomber, de mon balcon. Je mets une virgule entre tomber et balcon, parce que vous n’êtes pas tombé de mon balcon, heureusement pour vous. Pas comme mon pauvre Albert, il y a quatre ans. Mon chat. Oui. Pas mon mari, lui… Je vois que tout va bien. Alors, je remonte. Fausse alerte ! »
Et puis,
ils se sont serré la main, à nouveau, pour se dire au revoir plus délicatement que ne l’avait été leur entrée en matière. – C’est moi qui – Non, j’étais... Au revoir, alors – Oui, au revoir…
Et puis,
il n’y eut plus que le soir, un de ces soirs d’hiver ingrats, pluvieux, trop vieux, inféconds, qui vous dénudent et vous ôtent jusqu’à l’espoir d’un printemps.