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Rendre au vide
Y’a un trou dans notre jeunesse
À l’endroit où on met nos souvenirs,
Y’a un adolescent qui demande :
Quand est morte la magie ?
À s’en écorcher les poumons
Arrête de me regarder,
J’en sais rien.
Est-ce qu’elle va revenir ? C’est rien c’est l’histoire d’un squelette de serpent. Je savais même pas que ça avait des squelettes les serpents, elle ouais elle savait, elle faisait des études de biologie quand même. Ça la faisait marrer que je sache rien, genre il suffit de réfléchir elle disait. Il suffit de réfléchir.
J’ai l’impression d’être toujours en besoin de raconter mon histoire.
C’est assez banal, ce n’est même pas une histoire intéressante. Je ne sais pas à quoi ça ressemblait avant, au siècle dernier, une histoire intéressante. À un truc incroyable, qu’on avait jamais vu peut-être. Moi j’ai toujours vu tout et n’importe quoi, en boucle des heures par soir même je me couchais avec ça, des incroyables venus du monde entier. Voir un truc que je n’ai jamais vu, cela ne me fait plus rien. À peine si cela laisse un grand vide. Des fois c’est un tout petit vide. Deux heures perdues pour le sommeil. Et des rêves multicolores phosphorescents. Des vidéos.
Mais le vide qui fait peur ça fait plus d’un siècle que c’est découvert. Alors j’imagine qu’avant, c’était pas les mêmes histoires intéressantes mais c’était la même chose. Dagon. Elle l’appelait son serpent « Dagon ».
J’habitais un tout petit 12m², et elle nan elle habitait rien du tout, elle vaquait de sous-loc en sous-loc, des trucs temporaires, genre une semaine, genre moi je m’imaginerais être à la rue. Alors je lui ai dit de venir dormir à l’appart. Chez moi. Ce serait serré, mais au moins moi je ne rentre pas de vacances pour te virer à la fin de la semaine, je me disais. Je ne lui ai pas dit tout ça.
Je lui ai juste dit « Si t’as rien tu peux venir crécher chez moi. » À l’époque je croyais vraiment qu’elle aurait quelque chose, je proposais parce que je le pouvait, parce que je me sentais seul dans mon studio, parce que qu’est-ce qui me retenait ? Si je ne suis même pas capable d’héberger une aspirante thésarde en bio, c’est pas la peine de penser avoir un jour un chien. Ce n’était pas très rationnel. La rationalité chez moi ça s’arrête aux chiens. C’est le seul domaine qu’est pas encore infecté. Enfin, il faut croire qu’elle avait rien d’autre. Elle est venue habiter chez moi.
Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça, c’est pas comme si on s’est kiffés du premier regard, pas comme si c’était trois mois si intenses, probablement qu’elle ne s’en souviendra pas toute sa vie. Sûr qu’elle y pensera pas durant son dernier souffle. Qui sait, ça défilera ptet même pas. Devant ses yeux, je veux dire. Devant ses yeux, je voulais
dire.
Moi de mon côté, y’a pas besoin de promesse pour savoir que dans dix ans je l’aurai oubliée.
Il fait beau.
Il y a des nuages blancs qui nagent dans l’azur du velux. Elle m’a laissé un squelette de serpent. Il fait vingt centimètres environ, étiré, sauf qu’il est figé on peut pas l’étirer c’est un fossile elle a dit, alors il tient dans la main. Il est gris. Le crâne est un peu amoché, alors on peut pas trop lui donner un regard, tant mieux parce qu’en vrai je ne l’aurais pas mis sur ma table de chevet sinon.
Je crois.
Elle s’appelle Lucie. Elle est timide, et très exubérante, c’est-à-dire soit l’un soit l’autre. Des fois elle parle fort, des fois elle se tait pendant des heures. Elle a pas l’air d’avoir peur, mais quand elle parle elle dit quasiment que ça, qu’elle a peur : d’être trop peu d’être trop pour ses proches d’être trop épuisée trop irrespectueuse trop perdue trop envahissante, d’être pas assez pour ses cours. Alors je la crois. Moi aussi j’ai peur, je peux comprendre.
Les nuages passent et quand ils seront tous passés le jour tombera. Ils auront rejoint l’horizon, comme le soleil, je sais bien que ce n’est pas vrai. Tous les nuages ne vident pas le ciel la nuit. Parce que parfois il pleut la nuit aussi. À moins que durant la nuit le ciel ne se remplisse que de nuages de pluie.
Lucie est venue habiter chez moi. Avant ça, on s’était à peine parlés, juste assez pour que je sache – sans même m’en rendre compte en fait – que je pouvais lui faire confiance. Elle l’a su aussi, elle apporté des sacs d’affaires, d’habits essentiellement mais aussi quelques livres, ses chargeurs, des babioles. Des trucs que tout le monde a, mais les siens. Chez moi.
Le truc rigolo avec cet appartement c’est que les parois de la douche sont transparentes, et la douche est en plein milieu de la seule pièce, les toilettes sont sur le palier y’a le lit, double – on sait pas comment ils ont pu faire rentrer un lit double. Il y a le coin cuisine d’une seule plaque à conduction toute pourrie. Et il y a Lucie qui me voit à poil chaque fois que je prends une douche. La première fois, j’ai pas tilté en fait, c’était mécanique le réveil a sonné tôt elle a un peu grogné et moi j’étais groggy des rêves de la nuit, je suis allé me mettre propre : sous le velux. Je l’ai ouvert parce que c’était le chaud du printemps, l’été qui s’annonçait caniculaire, pour aérer, parce que l’humidité de l’eau courait sur ma peau et s’évaporait, dans la pièce. Et elle s’est redressée dans la couverture. Interloquée. Un peu éberluée.
Merde.
On a bien ri. Je me suis excusé, plusieurs fois, elle a ri encore, elle était hilare elle galérait à sécher ses larmes ! Moi, j’étais nu. Trempé. Rien d’autre à faire que m’accroupir, me recroqueviller, absolument rien pour empêcher cette vitre d’être transparente. Foutu pour foutu, j’ai fini d’être propre, enfin, c’est con, mais aujourd’hui je regarde ma douche, sous mon velux. Et j’en souris encore. Ça me tire les joues. Le ciel est très azur pour un automne. Le toit de Paris me tombe dans les paupières. Ce jour-là, je suis allé bossé. Je lui ai dit que j’aimais les hommes, aussi, au milieu de toutes mes excuses enduites d’eau et de pudeur naufragée, elle riait et a hurlé qu’elle avait compris, oui. J’suis con évidemment qu’elle avait remarqué.
On venait de passer la nuit ensemble.
Je ne me souviens pas de ce que l’ai fait la journée. Le taf à la librairie, ça devenait rasoir à cette époque.
Ah, tiens, le vide est parti.
Là, à la surface de mon cœur, la toile est lisse je passe mes doigts sur ma poitrine comme si je pouvais me toucher à l’intérieur – du bout de mes empreintes digitales. Je respire, et ma cage thoracique se soulève, et je n’ai plus honte. Dagon me regarde.
Me demande pourquoi j’ai honte d’avoir vécu.
J’en sais rien.
Là j’ai plus honte.
Je te raconterai une autre fois.
Quand la honte sera revenue.
Dagon. J’souffle du bout des lèvres.
Voilà, Lucie est repartie.
Je possède un squelette de serpent.
On me l’a donné.
Y’a un trou dans nos poumons
Qui nous regarde.
Parce qu’un jour la magie est morte
Morceau par morceau,
On s’ausculte sans pouvoir,
Jamais, se souvenir
Que le monde ne se soucie pas des réponses
Alors cela ne sert à rien de demander
Les questions, ça n’existe pas.