La Lumière intranquille
Sa lumière s’était finalement éteinte, et alors que les derniers échos de son chant s’évanouissaient avec la pluie, je pensais à sa vie, celle qu’elle aurait dû avoir, si un miracle se fût produit…
C’était un soir, un de ces moments orange qui nous restent en tête des jours durant, à l’atmosphère presque religieuse — où la lune aime embrasser la ville de sa caresse argentée, où le ciel cruel se plaît à faire éclater en sanglots des chefs-d’œuvre de tonnerre. Bien que ce soir-là eût donc été propice à ces ambiances dont j’aime tant m’enivrer — je m’y sens comme au cinéma — le souvenir intime qu’il m’en resta fut le suivant. Dans ma chambre, la lumière électrique détourait les meubles figés et les minutes paresseuses avec une précision surréelle. Torpeur doucereuse que rien, d’habitude, ne rompait. La résidence s’emplissait tranquillement d’un décor sonore auquel je ne prêtais plus attention, après trois jours ici : bruits gaillards d’un dîner depuis la cuisine et ses dépendances ; conversations secrètes dans l’intimité trompeuse des chambres adjacentes ; douches interminables, que je préfère associer à une pointe de nostalgie qu’aux tranchantes psychoses ; et ainsi de suite — vous connaissez sans doute.
Alors, dans mon petit bout d’univers qui s’était préparé, en vérité, pour ce moment, la voix s’éleva. J’arrêtai de contempler mes pensées. Parce qu’elle venait assurément de dehors, cette voix, de ce mystère de ville que je tentais un brin de percer, pour tromper l’ennui, il y a encore quelques instants ! Un son, s’extirpant avec timidité du fracas du déluge, se transforma en une note étouffée ; rapidement rejointe par une voisine, puis par une autre encore ; traversant avec une aisance accrue la pluie pour former, enfin, une mélodie, un chant puissant, souverain face aux éléments, tel le Soleil triomphant face à ses sujets cosmiques.
C’était une femme, pour sûr, mais les accents étranges de sa voix m’annonçaient presque déjà ce que j’allais rencontrer. Dans le couloir, le chant semblait se cacher derrière chaque porte, chaque mur, m’appelant, me pressant d’aller le trouver, me soufflant que sa grâce ne le rendrait pas moins éphémère. Je me trouvais en transe devant ce phénomène que, de toute évidence, j’étais le seul à entendre… En sortant de la résidence, je pénétrai dans la ville devenue rêve noir ; seule l’odeur de la terre mouillée me rappela à une certaine réalité. Comme hypnotisé, je suivis le fil de mystère que déroulait pour moi cette Ariane mélomane. Son chant allait — décidément ! — de prodige en prodige, prenait dans l’air une consistance nouvelle qui contrasta très fort avec la lueur éthérée vers laquelle je m’approchais.
Elle se tenait sous la lune, qui, en cet instant, embrassait la terre de sa toute sa clarté, comme si elle n’en eût jamais été séparée. La source qui m’attira, cependant, était bien à la hauteur de mes yeux. Vêtue de blanc, majestueuse, au centre d’un halo où la pluie tourbillonnait, formant avec la peinture noire de la nuit une toile que de Vinci ou le Caravage eût certainement reproduit en clair-obscur de maître — je ne pus m’empêcher d’imaginer. Et c’est bien elle, dont le chant m’avait mené jusqu’ici, qui tenait lieu de sujet ; elle qui émanait une lumière que je ne connaissais point, une lumière intranquille ! Alors, doucement, la chanson sans paroles commença à trouver son sens dans mon esprit, et me conta l’histoire qui suit.
« C’était une fillette ordinaire, que tout le monde trouvait très adorable. Un matin, elle s’était levée avec une sensation héroïque en elle, une conviction intime : elle était née pour chanter. Elle devait apporter au monde toute la beauté que pouvait créer sa voix — c’était sans nul doute le sens qu’elle devait donner à sa vie. En grandissant, elle suivit des cours de chant — les résultats n’étaient pas toujours à la hauteur de ses espérances, mais qu’importe ! elle devait continuer. Elle se réveillait le matin et se couchait le soir avec cette pensée fixe en tête, ce qu’elle allait accomplir — amoureuse, en somme, de cette folle idée ! Malheureusement, son bonheur touchait à sa fin. Car la sorcière — elle s’appelait Sophie — eut vent de cette fillette à la voix claire et prometteuse.
“Qui diable t’a dit que tes caprices, pauvre sotte, pouvaient devenir passion ? D’où te vient cette audace — toi, apporter de la joie à quiconque ? Comment peux-tu penser, arrogante, qu’à la gloire tu te destines ?”
Notre pauvre héroïne fut plongée dans l’Abysse de la Peur, cet antre où Sophie maudissait ses victimes. Sa simple évocation faisait trembler même les plus nobles âmes. La fillette n’avait bien sûr aucune chance d’en réchapper, et fut aussitôt assaillie, noyée, engloutie par des peurs nouvelles, des peurs qui auraient dû rester secrètes. Et ces terreurs devraient la suivre pour toujours. Quand elle se réveilla le lendemain, elle se sentit comme vide, terriblement apathique. Elle se demanda si elle ne s’était pas trompée, s’interrogea, se tortura à s’en rendre malade : avait-elle fait le bon choix ? Pourquoi voulait-elle tant se sacrifier pour quelque chose d’aussi dérisoire pour les personnes normales ? Serait-elle vraiment heureuse, en fin de compte, médiocre, moquée, mal-aimée ? Le tourment continua jour après jour. Elle s’éloigna de ses proches, de ses rêves, de sa vie. »
La voix se tut, cependant que se calmait la pluie intense, quelques instants — sans doute pour reprendre son souffle. À ce moment-là, je la vis clairement. Debout, dans un champ aux plantes ternes, elle regardait, impuissante, le train qui allait à toute vitesse, et les passagers, bien embarqués, qui lui crièrent un peu de monter avec eux, ceux qui lui lancèrent tout juste un œil désolé, puis ils finirent tous, las, par l’oublier entièrement. Alors, autour d’elle, les fleurs se flétrirent, et elle les voyait encore, sans comprendre, ces fleurs qui ne s’ouvriraient plus sur cette terre morte, qui ne flamboieraient plus pour célébrer le festival du printemps.
Je n’eus aucun mal à imaginer la suite. La fillette grandit. Les années passèrent, mais, elle eut beau devenir adulte, son esprit, lui, ne changea pas, figé dans cette attente immobile, espérant qu’on la délivre, que le sort soit rompu. Ah, ç’eût pu être une fée, ou un prince charmant, s’il se fût agi de ce genre d’histoire. Elle eut beau attendre, attendre encore, personne ne vint la secourir. Et la fillette ne chanta jamais plus.
Lentement, des souvenirs me revinrent — un autre lieu, il y a fort longtemps. Un souvenir, où, les yeux fermés, l’esprit libre, je racontais une vision que nous fûmes nombreux à pouvoir visiter. Un rêve, presque, où nous traversâmes des océans solitaires, laissés à la merci de notre imagination ; où nous flottâmes, ébahis, au milieu d’un concert donné pour le ciel, théâtre de notre folie ; où les étoiles nous écoutèrent, éclipsant le décor, à déranger la nuit de son sommeil trop calme. Puis je compris. Ces moments magiques, elle les avait vus aussi, sa voix m’avait suivi, sans relâche, elle désespérait de me faire écouter son poème, que je comprenne sa vérité ! Alors, je rouvris enfin les yeux, et — seul l’automne mourant m’en fut témoin — pour achever enfin ce dialogue fantôme, je lui répondis, à la lumière intranquille. Je lui chuchotai des mots oubliés, qui savent l’apaisement, qui ravivent les flammes. Je lui soufflai des mots légers, ceux qui sèchent les restes de pluie dans nos yeux. Je lui dis des mots étouffés, pour lui rappeler qu’un jour, elle avait trouvé une certaine détermination qui méritait qu’on se batte pour elle. Ces mots brûlants, qui avaient autrefois trouvé mon cœur — que je lui répétais, comme on tend au héros, qui à bout de souffle refuse toujours de capituler, son costume éclatant. Les mots qui avaient changé des existences, et, sereinement, défait la géhenne et forgé des légendes. Des mots qui pouvaient être elle.
Je crois que je criais encore quand je pris conscience que sa lumière, finalement, s’était éteinte. Je n’avais qu’un souhait, qu’elle soit partie retrouver le corps auquel elle avait appartenu. Et, alors que les derniers échos de son chant s’évanouissaient avec la pluie, je pensais à sa vie, celle qu’elle pourrait avoir, si un miracle s’était maintenant produit.
Les nuages lourdement engourdis s’étaient pratiquement dissipés, ne laissant plus qu’une averse fine laver la terre et mes songes, distants. Je regardais toujours par la fenêtre, étourdi, l’esprit encore embrumé. Dehors, la nuit avait retrouvé sa tranquillité rassurante ; les sons d’un dîner ordinaire regagnaient leur substance. L’heure sur ma montre sonna comme une injonction fatiguée — travailler, dîner, dormir, et que sais-je encore. Sans plus de cérémonie, je sortis me doucher.
Dans le couloir, alors que mes sens me revenaient peu à peu, l’écho de son chant retentit de nouveau. Quelques notes, les dernières, comme le chant du cygne, se rapprochèrent, puis, quand je crus qu’elles allaient me toucher, moururent enfin. Le silence dans le couloir me ramena à la réalité. Le rêve avait bien pris fin. Un robinet, tout près, tourna ; plus aucune eau ne tombait du ciel. La porte de la douche s’ouvrit.
Dans ses yeux brillait un éclat, qui dissipa mes doutes. Une lumière que je reconnus, qui m’avait parlé, une lumière que j’avais vue disparaître, et qui venait de renaître, refusant de se taire, intranquille. Ne frissonnant plus. Je lui souris, et l’air un peu confus, elle me sourit en retour, puis glissa vers sa chambre. Sur la porte, comme une mélodie que j’avais toujours connue, était écrit « Sophie ».