Me voilà débarqué, je passe de clandestin à sans horaire fixe.
En regardant l’immensité bleue de cet océan, je me dis que bien des kilomètres me séparent du départ de cette aventure.
Pieds nus, mes souliers dans une main, je me dirige vers la plage.
Une sensation de bien être m’envahit quand mes orteils s’enfoncent dans le sable rendu mou par le flux des vagues. Je retrousse mes pantalons jusqu’au dessus des genoux, j’ouvre ma chemise, je pose mon maigre bagage et me jette dans les remous rafraichissant de la mer de Java, je ris comme un enfant.
Assis à même le sable, je savoure les minutes qui passent. Là, je me souviens des paroles d’un homme d’église africain lors d’une messe dans les mayens de mon petits pays, faut dire que les paroissiens c’étaient plaint de la longueur des offices. Pour ma part j’étais bien plus occupé à compter les abeilles butinant les fleurs qu’à écouter la bonne parole. Pourtant, je me souviens très bien de cette phrase restée gravée dans ma caboche de gamin : en Suisse vous avez les montres, en Afrique, nous avons le temps.
Le vrai luxe en ce monde est effectivement d’avoir le temps, de prendre le temps. Du coup la « Seamaster » qui alourdi mon poignet me semble bien inutile, en fait non, elle va me rappeler ma vie d’avant. Faire le lien entre cette existence de bohême et une vie trop active, trop agencée, trop ponctuelle.
La ponctualité est la politesse des rois paraît ‘il, que c’est bon d’être un vagabond, ironie du destin qui me faisait pester contre mes amis brésiliens totalement incapables d’arriver à l’heure.
En marchand le long de la plage, j’aperçois une bande de gamins jouant au foot, je les regarde avec envie, je sens les frissons du passé courir le long de mon échine. L’un deux me fait signe de me joindre à eux. Ni une, ni deux me voilà revenu à leur âge. Transpirant pour un bout de cuire, les gestes mille fois exécutés ne s’oublient pas. Je drible, je cours, je saute, je shoot comme il y a si longtemps. Dans un dernier effort, une passe faite à un coéquipier dont je ne connais même pas le nom nous permet une défaite moins cinglante. Dans nos regards le plaisir du moment se fait sentir. Je revois les images, je sens les odeurs, je ressens la tension, la délivrance d’un vestiaire, je me dis que celui-ci vaut bien tous ceux que j’ai pu connaitre.
De ce terrain improvisé, le brouhaha et les lumières d’une cantine accrochent mon regard et me donne des envies de troisième mi-temps.
Au vu de l’ambiance, la fête bat son plein depuis un moment déjà. Je m’assieds à une table avec la modestie d’un gars de passage, je me rappelle à ce moment que dans nos bistrots de village, l’étranger est vite repéré, ses gestes épiés, je n’aimerais pas me faire traité de gringos avant le premier verre.
J’adore observer, m’imprégner des ambiances d’un lieu, me sentir en totale immersion. Les quelques bières ont détendu les muscles endoloris par les efforts de mes piteuses actions quand la porte s’ouvre. Machinalement, je tourne la tête, je vois entrer une femme en chemise blanche, au sourire ravageur. Le temps a du se suspendre un instant, non, de longues minutes. Mon regard n’arrive plus à se décoller de cette silhouette accoudée au bar, riant un verre à la main, entourée de ses amies bouchant cette vision des plus agréable.
Je décide enfin de me lever, de m’en aller reprendre ma route, le courage ce soir me manque pour aborder ce mirage.
En passant la porte de cette cahute, je lance un regard en arrière, à travers les vapeurs alcoolisées de cette bruyante assemblée nos sourires se font communicatifs, je me sens comme un ado à son premier émoi. Pris par l’élan d’un pas peu décidé me voilà dans la moiteur d’une nuit tropicale quand je vois au bout de l’allée un des gosses jouant sur la plage.
Sans hésiter je mime une passe, il me rend le ballon en bon équipier qu’il est, je dirige mon amorti vers le but et dans un ample coup de botte, je marque le but d’une victoire imaginaire.
Levant les bras au ciel comme je le faisais il y a quelques années sur un rectangle vert, je vois le gamin courir vers moi et me sauter dans les bras, fêtant un goal qui assurément vu le bonheur à du nous faire remporter la coupe des champions ou peut-être même le championnat du monde.
Ivre de cette joie futile, il m’entraine dans la maison d’en face, me présente à ses parents comme si je faisais partie de la plus grande équipe de ce monde devenu fou.
Dans de grandes accolades, je sens la générosité et l’envie de partager un maigre repas. Devenu membre de la famille à part entière, assis à même le sol, l’émotion du moment me prend sans ne rien voir venir. Je me dis que si un jeu aussi stupide soit-il peu rassembler des personnes autant différentes, ce monde finalement n’est pas aussi perdu que je ne le crois.
Mes premières heures à Bornéo se diluent dans la nuit, il est temps de laisser mon esprit se détendre. Une dernière pensée à ce sourire en blouse blanche traversant l’obscurité de mon esprit me fait tendre la main vers cette fugace image. Je sens le gout de la vie couler dans mes veines tout en sombrant fatigué mais au combien heureux dans un rêve que j’espère aussi chaud que l’air ambiant……