Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

06 Juin 2026 à 17:02:21
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ceci est un début

Auteur Sujet: Ceci est un début  (Lu 4477 fois)

Hors ligne Vélocipède

  • Plumelette
  • Messages: 14
Re : Ceci est un début
« Réponse #15 le: 17 Septembre 2011 à 16:39:46 »
Il pourrait peut-être boire l’eau du ciel ? « Il » se met sous une rigole et boit autant qu’il peut. L’eau est glacée et a un goût oxydé. Ca suffira pour la boisson. Mais il ne pense pas pouvoir digérer la pierre et le métal. Il y a peut-être à manger dehors. Cette nuit-là, il s’endort en regardant les éclairs.

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Tout est noir. Il n’y a rien. Mais ca ne dure pas. La terre tremble. Des grains de poussière tombent du plafond. Un grincement déchira le silence qui régnait depuis une éternité. Une onde de choc vint faire trembler le sol avec un grondement sourd. Tout à coup des lumières s’allumèrent, éclairant la salle d’une lueur bleuâtre. La grande porte blindée de la salle se dépressurisa et coulissa sans bruit, laissant le passage a une silhouette encapuchonnée qui s’avança a pas pressés vers le panneau de contrôle au centre de la salle. A peine avait-il atteint la console qu’une seconde onde de choc ébranla tout le bâtiment. Quand le sol avait bougé, il s’était immobilisé tout de suite en retenant son souffle. Le calme revenu, il rejeta sa capuche en arrière, révélant des cheveux grisonnants et des traits fatigués.
« Allez, démarre. Vite. », Maugréa-t-il en appuyant sur une touche. La machine s’alluma et de grands hologrammes couverts de chiffres et d’images se projetèrent tout autour de lui. L’homme se mit à lire attentivement les textes, cherchant une information bien précise. Un troisième grondement sourd résonna dans la salle, mais il n’y prêta pas attention. Il venait de trouver ce qu’il cherchait quand un autre individu portant une armure éraflée entra par la porte restée ouverte a pas précipités.
« Monsieur, les castellans arrivent. Nous ne les retiendront pas très longtemps. Vous êtes en danger. »
« Je le sais que je suis en danger, imbécile. Sinon je n’aurais pas pris la peine de m’encombrer d’une escorte. », Répliqua le premier d’un ton sec en tapant sur plusieurs autres touches.
Le soldat en armure jeta un regard inquiet par la porte et se fit plus pressant.
« Il y a encore trois arches au décollage, a Séoul, Bangkok et Fergus. Si nous partons maintenant vous avez encore une chance d’y monter. »
Une rune verte clignota sur son avant bras. Le deuxième soldat ouvrit la communication et écouta le message.
« Vous pouvez oublier Bangkok », dit-il avec un soupir.
«  A quoi aurait servi tout ce trajet si nous repartions maintenant ! », éclata l’homme aux cheveux gris sans quitter ses écrans. «Débrouillez-vous comme vous voulez, sacrifiez-vous tous jusqu’au dernier si c’est nécessaire, mais donnez-moi le temps d’achever ma tâche. »
« Quelques minutes. C’est notre maximum », lâcha l’autre avant de tourner les talons.
Resté seul, il activa plusieurs manettes avant de se précipiter sur une plate-forme circulaire qu’il fit sortir du sol. « Démarrage », annonça-t-il.
Une lumière rouge le recouvrit brusquement. Il ferma les yeux et se concentra quelques secondes avant de se mettre à parler.
Quand il eût terminé, il éteignit la console avant d’apposer sa main au milieu de l’empreinte.
Avec un couinement, l’énorme machine se verrouilla et se tut.
L’homme se recouvrit la tête et se dirigea vers la sortie. Avant de franchir définitivement le seuil, il jeta un dernier coup d’œil sur la centaine de tubes qui scintillaient, adossés aux murs de la salle.
« Que nos enfants nous pardonnent », marmonna-t-il avant de sortir.

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L’homme sombre ne se réveille que le lendemain matin. « Elle » s’est réveillée à l’aube, quand la tempête a fait s’écrouler une traverse du plafond. L’acier heurtant la pierre avait fait résonner toute la salle, réveillant en sursaut la jeune femme qui, depuis, s’était assise et fixait le ciel depuis des heures.
« Il » avait préféré la laisser tranquille et chercher à boire. L’orage a fini par passer, mais la pluie continue de tomber en une bruine ininterrompue. Il s’est arrêté sous l’arbre. Cet étrange végétal est la seule incarnation de la vie ici, à part eux. Dans cette caverne, tout est froid, ancien, métallique. Cet arbre les protège du vent. Il leur permettra de boire, maintenant. Avec les grandes feuilles en larmes qu’il porte, « il » a fait un récipient de fortune qu’il a rempli dans une flaque. Quand il lui donne, « Elle » y jette un coup d’œil, boit avidement et se remet à fixer le ciel sans dire un mot.
Derrière eux, le deuxième « il » commence à remuer. Son premier geste est de regarder autour de lui. Il a l’air tout aussi hagard qu’eux mais affiche un calme étonnant. Quand il lui donne a boire, il le remercie d’une voix grave.
« Il » lui explique ce qu’il sait, c’est-a-dire pas grand-chose.
Des heures passent ainsi. L’homme sombre a fait le tour du lieu, comme ses deux prédécesseurs.
-Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? demanda-t-il a la tombée du jour.
- Je ne sais pas, répond le premier « il ». Peut-être qu’on devrait attendre le réveil des deux derniers et aviser ensuite.
- Il y a quelque chose derrière ce grand arbre. On pourrait franchir le rideau de plantes et aller voir.
« D’accord »
De toute façon, il n’a rien de mieux à proposer.
Le rideau en question n’est pas si facile que ca à franchir. Il y a des ronces, des orties, des bouts de verre et de béton, et eux sont pieds nus. Le deuxième « il » ramasse une barre de fer et s’en sert pour tailler un passage dans la végétation. « Il » se retourne et voit qu’  « Elle » les a suivis, toujours sans mot dire.
Ses pieds et ses jambes le brûlent. Les épines lui ont éraflé la peau.
L’homme sombre brise une dernière branche et ils débouchent à l’air libre.

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Un homme s’engagea dans un couloir, encadré par deux gardes. Il portait des chaînes aux pieds, et des bracelets de fer forgé lui liaient les mains. Il n’avait droit qu’à une tunique déchirée et a une couverture légère pour se protéger du vent qui sifflait par les fenêtres. S’engageant sur le long tapis pourpre qui constituait le seul ornement du couloir, il réfléchissait à toute vitesse. Il n’aurait qu’une seule chance. Les deux gardes ne devraient pas poser de problèmes, en toute logique.  Ceux-là étaient recouverts d’une cape noire et de plaques de métal  sombre, gravées d’inscriptions ésotériques. Le heaume qui leur recouvrait le visage ne laissait rien voir de leur expression. Ils se devaient de paraître impassible et insensible en toutes circonstances.
Le trio s’arrêta devant une grande porte de bois usé. Tandis que l’un des gardes frappait, l’homme continuait de réfléchir, le cœur battant. La porte s’ouvrit en grand, et ils rentrèrent. La pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer était hexagonale,  sans autre ouverture qu’un grand balcon a l’autre bout de la pièce. Mais impossible de voir ce qu’il se passait dehors, les tentures étaient fermées. Ces mêmes tentures pourpres élimées recouvraient les murs de la pièce, afin de cacher la vétusté des murs.
Le premier garde s’inclina.
« Monseigneur, voici celui que vous attendiez. »
« Libérez-le, et laissez-nous seuls. »
Et ils obéirent. Le garde sortit une clé et libéra les entraves du prisonnier sans lui jeter un mot ni un regard avant de sortir.
Le prisonnier se massa les poignets, attendant que l’autre dise un mot. Il n’y en avait plus pour longtemps. Quelque chose bougea dans l’obscurité de la pièce. L’homme qui lui tournait le dos se décida à lui faire face, en lui souriant poliment. Le lourd manteau brodé d’or s’écarta, révélant une main ridée qui lui fit un geste de bienvenue.
« Alors… comment vas-tu ? »
L’autre ne répondit rien. Il se concentrait sur ce qu’il devait faire. Inutile de parler, son interlocuteur parlait plus pour lui-même que pour discuter vraiment, d’ailleurs.
« Tu pourrais sourire un peu… c’est triste pour toi, c’est sûr. Mais c’est une nouvelle ère qui commence. Fais-toi a l’idée que tu as perdu. Je n’ai pas encore décidé ce que j’allais faire de toi, tu sais. Peut-être que je te laisserais la vie. »
L’autre ne répondit toujours pas. Qu’il parle,  ainsi il ne pensait pas à le surveiller. L’homme mis discrètement la main  droite dans sa manche gauche et y trouva ce qu’il cherchait. Un morceau de métal acéré, qu’il avait patiemment aiguisé pendant des jours du mieux qu’il pouvait.
« Il y a encore tant à faire, bien sûr… cela ne fait que commencer. J’ai des années devant moi. Ta soumission sera le moment le plus glorieux de mon règne,  je le confesse », dit-il en jubilant.
L’autre fit mine de s’incliner. Encore quelques instants. Il était prêt.
Gonflé d’orgueil, l’homme aux mains ridées s’avança vers lui en continuant son discours.
« Quelque part, ce sera grâce a toi… tu entends ? Grâce à toi. Je ne regretterai jamais rien. Allez, pardonne-moi maintenant. Pardon, mon frère. Pardon pour ce que j’ai fait et pour tout ce que je m’apprête à faire», acheva-t-il en posant ses mains sur les épaules de son interlocuteur.
« Pense à l’ave… »
Il ne finit pas sa phrase.  Le prisonnier avait agi. Il retira sa lame du cœur de son ennemi tant haï, l’enlaça pour assurer sa prise et la lui plongea plus profondément dans le ventre, une deuxième fois.
« J’y ai pensé chaque jour de mon existence, et maintenant, il m’appartient. », chuchota-t-il a l’oreille du mourant. Le visage a peine espacé du sien, il le regarda droit dans les yeux alors que sa vie s’écoulait a flots. Il n’y avait pas de colère dans ses yeux, même pas de haine. Juste de la surprise. Comme un joueur d’échecs qui vient de se rendre compte qu’il n’avait pas prévu le coup que vient de jouer son adversaire.
« Tu as fondé ton règne sur la souffrance. Tu as trop de sang sur les mains pour être pardonné. Et c’est sur les ruines de ton royaume que je bâtirai le mien. »
Il le lâcha. Le corps sans vie retomba sur le sol dallé. Sans accorder un seul regard de plus au cadavre, l’homme marcha lentement vers le balcon. Il écarta la tenture. Dehors, les étoiles commençaient à s’éteindre. Il avait l’esprit embrouillé, ayant la sensation de s’être débarrassé d’un grand poids. La foule qui attendait en contrebas l’accueillit avec des vivats. Avant de s’adresser à eux, l’homme  profita du plus beau lever de soleil de sa vie.

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L’air libre ? En fait, non. Il s’avère que l’arbre est encore plus grand à l’extérieur qu’a l’intérieur. Ses branches et ses racines s’étendent loin, a des dizaines de mètres. Ses frondaisons sont envahies de fougères et d’arbustes plus ou moins hauts. La végétation est encore trop dense pour révéler l’air libre. Ce n’est qu’a vingt ou trente mètres, mais il y a autre chose ici, sous l’arbre. C’est énorme. Ca ressemble au squelette d’une baleine. Mais ce n’est pas la mer, ici. Et les cétacés n’ont pas les os faits de métal. C’est ovale, rouillé, fracassé. Comme un gigantesque oiseau qui serait tombé là et ne se serait jamais relevé. Piqué par sa curiosité, Il décide d’aller regarder de plus prés. La tôle de cet « animal » a l’air tellement rongée par l’humidité, le temps ou tout ça a la fois qu’ « il » a l’impression qu’elle pourrait tomber en miettes au moindre éternuement. Le deuxième « il » finit par trouver une brèche suffisamment grande pour permettre leur passage. A l’intérieur, c’est le désordre le plus total. Il y a des rangées de sièges brisés et moisis par le temps. Et de nouveaux restes humains ; des squelettes couchés sur le sol troué par endroits. Les fougères et les orties se sont infiltrées par tous les interstices du plancher, et même par les hublots. Soudain « elle » fait une découverte intéressante. Tout au fond, il y a un coffre d’acier, complètement disloqué et rempli de livres. « Il » tend la main et en prend un qu’il ouvre au hasard. Ils sont en très mauvais état. Les feuilles sont jaunies, abîmées par les taches d’humidité, voire rongée par la moisissure, et elles se détachent.
« Il » se concentre. Ces signes bizarres tout en courbes et en lignes sont des mots. Et ils ont une signification, il le sait. Il sent qu’il peut lire ce qu’il y a écrit là. Il fronce les sourcils, les idées s’assemblent et forment des phrases dans sa tête.
« Maintenant… » C’est dur. Il faut se concentrer. « Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche.. »
Allez, un petit effort.
« Caïn dit à l'Éternel: Mon châtiment est trop grand pour être supporté. Voici, tu me chasses aujourd'hui de cette terre; je serai caché loin de ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »
« Caïn ». Ce mot-là lui plaît. Il l’a lu en premier. « Il » décide alors que désormais, il s’appellera Caïn. Il a un nom, maintenant.
« Les peuplades nordiques partageaient l’univers en neuf mondes », entendit-il.
C’est la voix grave du deuxième « Il ». Caïn se retourne et le vit en train de lire à voix haute un livre qu’il a trouvé dans le coffre.
« Sur le plan le plus élevé de l’univers se situait, selon la cosmogonie nordique, Asgard, la demeure des dieux, ceinte par un rempart édifié par un géant de glace. Là se tenait l’assemblée des dieux, présidée par Odin, le dieu de la guerre, de la sagesse et de la poésie. Selon la légende, il possédait un cheval a huit pattes capable d’aller plus vite que le vent, Sleipnir ; ainsi que deux corbeaux, Huginn et Muninn, qui lui chuchotaient a l’oreille les nouvelles du monde qu’ils survolaient. »
Il reste pensif quelques instants et décrète : « Ca me plaît. Je m’appellerais Odin. »
Caïn sourit. Ca lui ira bien.
« Moi, ca sera Arh.. Al.. »
« Elle » est penchée sur un squelette. Elle a trouvé un petit cercle de métal gravé sur les tissus déchirés qui recouvrent les restes.
« Aïs », annonce-t-elle en se relevant, les yeux fixés sur sa découverte.
Ca fait du bien de ne plus être anonyme. Ils se mettent à fouiller l’endroit, a la recherche de quelque chose qui pourrait leur indiquer où ils sont. Caïn cherche d’autres livres dans le coffre. Certains sont illisibles, leurs pages sont dévorées par des insectes. Il prend les deux moins abîmés.
« Vous n’avez rien entendu ? » demande Odin.
Ils s’immobilisent. Un chuintement se fait entendre au loin.
« Les tubes. » dit Caïn.
Ils ressortent précipitamment et retournent dans la caverne, en s’écorchant encore plus les jambes aux ronces.
La fumée blanche s’est presque dissipée au pied de l’avant-dernier tube. L’eau commence à descendre alors qu’ils restent plantés devant le tube, qui contient le corps endormi de la petite fille aux cheveux blancs. Elle ne réagit pas, même quand la vitre se baisse enfin avec un couinement. Odin se décide alors à lui enlever son masque. Il la soulève comme une feuille et la sort de sa prison humide.
-Et elle, comment on va l’appeler ? demande-t-il.
Caïn hésite une seconde et ouvre au hasard un de ses livres. On ne change pas une technique qui marche.
« La Disa Stairsii est une plante du genre Disa, de la famille des Orchidacées, qui compte 130 espèces différentes, se situant presque toutes dans le sud de l’Afrique. Comme la plupart des orchidées, elle est gravement menacée par la destruction de leur habitat.  », lut-il.
-Disa ?
-Moi j’aime bien, dit Aïs en revenant avec un morceau de tenture dans lequel elle enveloppe la fillette, toujours inconsciente.
- Plus qu’un, soupire Caïn en regardant le dernier tube. La vieille femme a toujours son sourire serein.
Il se demande à quoi elle rêve.

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« Mec, les rêves, c’est l’affaire de chacun. Il y a des rêves qui ne font que révéler ce que tu désire le plus, où qui synthétisent les événements de la journée, tu vois. Après, t’as aussi les rêves qui sont ultra-farfelus, ceux qui n’ont ni queue ni tête, c’est du grand n’importe quoi du début à la fin. Tiens, moi par exemple j’ai déjà rêvé que je courais dans un champ de tomates déguisé en clown, poursuivi par une tondeuse à gazon vivante. Et ça n’avait aucun sens, hein. Vraiment aucun. »
Samuel Hodgson ne répondit pas a ces curieux propos. Son ami avait l’habitude de faire de tels monologues, surtout avant de monter sur scène. Il se contenta de sourire.
L’autre tira une nouvelle fois sur sa cigarette de marijuana et continua.
« Et après ça, mec, t’as les rêves qui te révèlent complétement. Ceux qui font jouer l’imagination, qui vont jusqu’au bout de ton subconscient, qui utilisent tous tes neurones pour faire des paysages pas croyables. Du grand spectacle. Des trucs que t’as pas idée, mec. Mais le problème c’est que tu t’en souviens pas , les trois quarts du temps. Au réveil, tu sais que t’as fait un rêve magnifique, mais plus t’essaye de t’en rappeler, plus tu l’oublie. C’est comme puiser de l’eau avec une passoire.»
« Eh, c’est à nous dans trente secondes !  Jette ça et amène-toi ! »
« J’arrive ! Tiens mec, un dernier truc. Ce que je vais faire, là tout a l’heure, c’est du rêve a l’état pur. La musique, c’est du rêve incarné. C’est la plus belle réussite de l’homme, mec ! Avec l’écriture, mais l’écriture on peut la détourner, et faire de mauvaises choses avec ca. Alors que la musique, non. Quand t’es sous les projos, avec dix mille cerveaux devant toi, t’es d’abord terrorisé, mais ca dure pas, parce que dés que tu joue les premières notes tu sens tout de suite qu’ils sont tous pendus a ta guitare, que chaque accord va dicter le rythme de leurs battements de cœur. Et avec une bonne guitare et des basses de qualité, tu soulève la foule en un rien de temps, mec. Tu t’empare de leurs âmes, tu les transporte ailleurs, au-delà de toute compréhension humaine, là ou il n’y a plus que de l’adrénaline et de l’excitation. Plus ils hurlent, et mieux c’est. C’est un grand pouvoir que de contrôler une foule avec quelques notes.  »
« Mais qu’est-ce que tu fous ! »
« J’suis là! A plus mec, pense a tout ça. »
Le musicien jeta son mégot, sourit de toutes ses dents et se précipita par la porte, laissant seul son ami.
Seul dans les coulisses a présent désertes, Samuel écouta les premiers instants du concert avant de tourner les talons. Il pensa à tout ce qu’il venait d’entendre en retournant à sa voiture. Il aimait bien fréquenter des gens un peu fous. Ceux qui ne sont pas sur la même longueur d’ondes que la moyenne. C’était même important pour lui. Il pensait que c’était mauvais pour la santé que de toujours rester en face de gens raisonnables.
Son véhicule se déverrouilla avec un « couic » qui résonna dans le parking désert. Il ne savait pas trop où aller maintenant. Il n’avait pas envie de voir du monde. Alors Samuel décida de céder a sa passion. Il alluma l’autoradio et prit la route du télescope géant de Coonabarabran ou il travaillait comme chercheur. Une voix indifférente sorti de l’engin et commenca a débiter son énième bulletin d’information de la journée.
« … a fait dix-neufs morts a Jérusalem. Trois autres attentats ont étés annoncés prochainement dans la région par des cellules terroristes, les autorités locales assurent cependant contrôler la situation. Le président de l’Union Européenne Jan Seghi a confirmé a l’instant sa venue au sommet mondial de Calcutta. Ses déclarations a la presse furent courtes mais il garantit que « le maximum sera fait pour éviter le conflit ».
Nouvelle manifestation au Tibet, les moines se sont joints à la foule hier dans les rues de Lhassa. La police chinoise a violemment réprimé ce mouvement, les victimes sont estimées à trente-deux morts et le double de blessés.
La construction du mur du Rio Grande se poursuit aux Etats-Unis, malgré les protestations conjointes des associations humanitaires et du conseil de l’ONU, la secrétaire d’état américaine a répèté que les Etats-Unis ne peuvent plus se permettre d’acceuillir le flot de réfugiés qui fuient par centaines de milliers les combats en Amérique Latine.  Dernière minute, la … »
Samuel Hodgson appuya rageusement sur la touche « Ma musique » du lecteur. Il en avait par-dessus la tête de la radio et de son cortège systématique de morts, de blessés, de réfugiés et de catastrophes naturelles qui ponctuaient ses bulletins.

Superstition, de Stevie Wonder.
La guitare électrique le calma rapidement.


Very superstitious, nothin' more to say,
Very superstitious, the devil's on his way,
Thirteen month old baby, broke the lookin' glass,
Seven years of bad luck, good things in your past…


Samuel adorait ce morceau. Il alluma une cigarette et écouta la chanson jusqu’au bout, en essayant de ne penser a rien d’autre.
La route bifurqua une dernière fois et déboucha sur le parking de l’observatoire. La nuit, l’étrange bâtiment ovoïde ressemblait à un œuf d’oiseau géant, posé en plein désert. Il fouilla dans son trousseau de clés et entra. Tout était désert et silencieux. Il alluma le générateur du télescope et s’installa dans le fauteuil alors que le toit coulissait, révélant le ciel parsemé d’étoiles. Samuel laissa l’ordinateur cibler Alpha du Centaure avant de passer en contrôle manuel. Il s’attarda un peu sur cette constellation  avant de se tourner vers d’autres régions de l’espace. Des nébuleuses, des astéroïdes, des soleils, des géantes rouges. D’immenses nuages de feu qui se prélassaient majestueusement entre les étoiles. Il ne croyait pas aux petits hommes verts mais depuis tout petit, il espérait apercevoir un vaisseau spatial inconnu, un satellite artificiel, n’importe quoi qui puisse leur révéler que non, ils n’étaient pas seuls.
Samuel décida d’agrémenter un peu le spectacle. Il alluma la radio, la cafetière et une autre de ses cigarettes. Il avait de longues heures devant lui, et le ciel était vaste.
"Il est beau mais quand on lui parle, il comprend pas tous les verbes."

 


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