Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

03 Juin 2026 à 01:15:51
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'inconnue

Auteur Sujet: L'inconnue  (Lu 1504 fois)

Hors ligne Sophie_Dwyge

  • Tabellion
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L'inconnue
« le: 09 Février 2025 à 15:02:12 »
Elle prenait le bus deux fois par jour, aller-retour jusqu’à l’école. Tous les jours. Je n’aurais pas su vous la décrire, honnêtement. Elle était sans doute brune. Peut-être blonde, cheveux lisses, à moins qu’ils n’aient été ondulés. Il m’aurait été encore plus difficile de vous parler de sa taille ou de sa corpulence, elle était si souvent assise, avec ses vêtements amples. Et puis on fait rarement attention aux inconnus.

Mais elle, je l’avais remarquée. Déjà car, moi aussi, je prenais le bus deux fois par jour, aller-retour jusqu’à une autre école. Elle montait un peu après moi le matin, elle descendait deux arrêts avant. Mais elle était toujours là, toujours. Je l’avais surtout remarquée à cause de son air, si triste. Je crois qu’elle se retenait de pleurer dans ce bus, empli de gens, d’autres inconnus. Plus d’une fois, j’ai vu une larme rouler sur sa joue, l’après-midi, quand elle descendait et que le bus continuait sa route. Elle partait en sens inverse. Ses yeux humides étaient bleus.

J’ai hésité à lui dire bonjour, à de nombreuses reprises. Un peu de compagnie et de bienveillance auraient peut-être égayé sa journée… J’aurais pu ajouter qu’elle n’avait pas à se retenir. Que personne ne la regarderait mal si elle pleurait. Mais elle ne m’aurait sans doute pas cru, j’aurais sûrement porté un coup à sa dignité. Et puis, il y a si peu de gens prêts à saluer un inconnu. On est tous si renfermés, nos bulles, nos vies, nos univers. Interdiction d’entrer, vigilance et méfiance absolue. On nous apprend à nous méfier des inconnus. « Qui sait ? Celui-là est peut-être un pervers, celui-ci un pédophile. Cette gentille dame à la gare, elle doit être sénile. L’étranger est dangereux. Un couteau se cache peut-être dans sa poche. On ne doit faire confiance à personne. Surtout, surtout, ne parle pas aux inconnus. » Il ne reste que quelques audacieux qui vous saluent d’un signe de tête, au détour d’une rue. Quelques insouciants qui vous disent bonjour et vous parlent météo. Je trouve ça formidable. J’aurais aimé être de ceux-là.

Mais je n’avais pas eu le courage, j’avais eu peur de passer pour un con si elle ne m’avait pas répondu. Alors, je l’observais de loin, sans jamais rien dire, d’un regard en coin. Elle s’est mise à porter un casque sur ses oreilles. Et moi, je me suis demandé quel genre de musique elle écoutait. Un truc rythmé, pour se donner du courage ? S’enfonçait-elle avec des chansons plus tristes encore ? À partir de ce moment, quand elle descendait du bus, elle gardait son casque sur les oreilles et partait en pleurant. Je me disais qu’elle risquait de se faire écraser, à force d’assourdir le monde. Mais c’était un village, les rues peu fréquentées. Et je n’ai rien dit.

De temps en temps, elle rabaissait sa capuche sur sa tête. Sans doute qu’en plus de ne plus entendre le monde, elle ne voulait plus le voir. À moins que ce n’ait été pour se dérober à sa vue, laisser son cœur couler sur ses joues quand elle n’en pouvait plus. Ou juste s’isoler. Je pouvais comprendre : il y avait trop de monde dans ce bus.

Quand des amis (je suppose que c’en étaient), s’asseyaient et parlaient avec elle, elle riait et ça me faisait plaisir. Mais dès qu’ils descendaient et qu’elle était seule, son sourire retombait. Comme un soufflé raté. Son air de tristesse contenue reprenait le dessus. Un jour que j’étais dans des dispositions particulièrement mauvaises envers l’humanité, je l’ai traitée d’hypocrite. Je crois qu’en fait, l’hypocrisie est la dernière arme des cœurs qui souffrent.

En décembre, elle a davantage souffert. Ou alors, elle a été lasse de se cacher derrière sa capuche et ses écouteurs. Je l’ai vue pleurer, à larmes douces et silencieuses, sans se cacher. Elle ne se crispait pas. J’ai pensé que c’était un peu comme voir un verre déborder. J’ai eu envie de venir près d’elle, de lui dire de ne pas abandonner la musique, de ne pas perdre espoir. Je voulais lui dire que tout finirait par s’arranger. Mais je n’ai pas bougé. Peut-être que ça ne pouvait pas s’arranger ? Au fond, moi, qu’est-ce que j’en savais ?

C’était un mardi. Son absence a fait comme un trou béant dans le bus. Un vide que je semblais être le seul à voir. Et je me suis rassuré en me disant qu’elle devait être malade, en voyage, avoir eu, peut-être, un jour de congé. Je ne la connaissais même pas cette fille, c’était limite malsain de l’observer comme ça… Chacun sa vie, non ?

Sauf qu’elle n’est pas revenue, et son absence a trouvé une explication dans la rubrique des faits divers d’un journal qui traînait. Je l’ai ramassé et feuilleté, mu par une sorte d’intuition que je n’ai pas pu m’expliquer. Sa photo illustrait un article sur la dépression chez les adolescents.

On nous apprend au cours de français qu’un euphémisme est une atténuation d’une expression qui aurait été trop crue ou trop choquante exprimée directement. J’en avais un exemple flagrant devant les yeux. Pas une fois l’article n’utilisait les mots corde, cadavre, pendaison. Pourtant, c’était bien de ça qu’il s’agissait. Il y avait, je crois, une certaine pudeur vis-à-vis de cette réalité. Comme si, en jouant sur les mots, on pouvait en atténuer l’horreur, et je l’ai vu comme un manque de considération. Comme si on avait cherché à minimiser la douleur de cette inconnue, cacher la peine et le vide que devait laisser son suicide. C’était simplement pour préserver les lecteurs et cette foutue bienséance.

J’aurais dû lui dire bonjour. J’aurais dû venir lui parler. Peut-être qu’elle m’aurait remballé. Peut-être que ça n’aurait servi à rien. Mais on serait peut-être devenus amis. Et ça non plus, peut-être que ça n’aurait rien changé. Je n’étais pas responsable de ce qui lui était arrivé. Je ne m’en sentais pas coupable, d’ailleurs, pas alors que je ne connaissais même pas son nom. Mais je la croisais tous les jours. Nos existences comme deux droites parallèles, vouées à ne jamais se toucher. Mais il aurait fallu si peu. Nous sommes des êtres humains, pourquoi s’est-on détaché ? C’est si triste, cette méfiance, cet individualisme. Combien de personnes comme moi a-t-elle croisées ? Combien auraient pu l’aider ? Et combien de personnes comme elle errent dans ce monde stupide où il est si mal vu de se parler ? Dans ce bus, une larme a coulé sur ma joue. Des yeux ont croisé les miens puis se sont baissés.

Et personne ne m’a dit bonjour.
« Modifié: 04 Mars 2025 à 16:09:03 par Sophie_Dwyge »

Hors ligne Choumi

  • Prophète
  • Messages: 775
Re : L'inconnue
« Réponse #1 le: 09 Février 2025 à 15:19:07 »
Bonjour
Texte plein de regrets et de culpabilisation . C'est terrible mais ça se soigne.
La prochaine fois aborde la personne qui te semble avoir besoin d'aide. Tu verras comme faire plaisir aux autres peut rendre heureux.
On croit qu'i faille un grand courage pour aller vers les autres, la peur de l'échec sans doute. Alors que tu verras rares très rares seront tes déconvenues.

'Mais je n’avais pas eu le courage, j’avais eu peur de passer pour un con' Pourquoi pour un con ? toi qui est une dame?

Amicalement
Michel

J.

  • Invité
Re : L'inconnue
« Réponse #2 le: 09 Février 2025 à 17:44:21 »
Bonjour. Joli texte qui traite à la fois du mal-être de la jeunesse et de la difficulté de communiquer de cette même jeunesse. On pourrait développer et disserter à l'infini sur ces deux phénomènes mis ce n'est pas le lieu. Rien à redire sur ta publication. Et ça, c'est magnifique :
Citer
laisser son cœur couler sur ses joues quand elle n’en pouvait plus
À bientôt pour un autre texte.

Hors ligne Sophie_Dwyge

  • Tabellion
  • Messages: 38
Re : L'inconnue
« Réponse #3 le: 09 Février 2025 à 19:40:07 »
Bonsoir Choumi et Jonathan,

Merci beaucoup d'avoir lu mon texte Choumi  :) Je crois que j'aurais dû ajouter quelques mots de contexte, car cette histoire est en réalité une fiction. Mais je m'étais fait la réflexion, lors d'un trajet en bus justement, qu'on ignorait tout du malheur de ces autres qu'on croise souvent, et c'est de là que vient ce texte. Le "passer pour un con", c'est car mon narrateur est un étudiant, mais je ne sais pas trop pourquoi j'ai choisi le point de vue d'un homme.

Jonathan, merci à toi aussi pour ton commentaire qui me fait très plaisir et qui est très motivant  :D

Au plaisir de vous lire, passez une bonne soirée.

Hors ligne Aponiwa

  • Modo
  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 055
Re : L'inconnue
« Réponse #4 le: 16 Février 2025 à 11:13:41 »
Bonjour Sophie,

Quand tu postes un texte, n'hésite pas à dire ce que tu attends du lecteur : des commentaires sur le ressenti, l'organisation du texte, les tournures de phrases, la concordances des temps, tout à la fois! ...

Quelques commentaires sur ton texte :

Citer
Un peu de compagnie et de bienveillance auraient peut-être égaillé sa journée…
égayé

Citer
Je me disais qu’elle risquait de se faire écraser, à force d’assourdir le monde.
Joli!

Citer
À moins que ce n’ait été pour se dérober à sa vue, laisser son cœur couler sur ses joues quand elle n’en pouvait plus.
:coeur:

Citer
Mais dès qu’ils descendaient et qu’elle était seule, son sourire retombait. Comme un soufflé raté.
J'aurais mis tout ça en une phrase mais je comprends aussi ton choix.

Au final : un chouette texte. Une histoire toute simple, presque tristement banale, mais bien racontée.

Merci pour ton texte ! :)



« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

Hors ligne Sophie_Dwyge

  • Tabellion
  • Messages: 38
Re : L'inconnue
« Réponse #5 le: 16 Février 2025 à 13:04:04 »
Bonjour Aponiwa,

Merci beaucoup pour tes commentaires, ça fait plaisir  :). Je vais de ce pas corriger ce "égaillé".


Quand tu postes un texte, n'hésite pas à dire ce que tu attends du lecteur : des commentaires sur le ressenti, l'organisation du texte, les tournures de phrases, la concordances des temps, tout à la fois! ...

Je n'y manquerai pas, la prochaine fois.

Bonne journée.

Hors ligne Robert-Henri D

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  • Messages: 4 599
  • Pelleteur de Nuages
Re : L'inconnue
« Réponse #6 le: 01 Mars 2025 à 16:10:37 »
Bonjour Sophie_Dwyge,

De fil à aiguille... j'en suis venu à lire ton gentil post sur " Re : Nouvel(le) arrivant(e), partage ton retour d'expérience ! " puis me suis rendu sur ta page " Profil " ou j'ai sélectionné " Sujets "... et lu celui-ci.

Or, je me suis pris à songer que ce texte à connotation philosophique certes populaire à su comme il faut décrire ce vers quoi peut conduire un comportement trop prude. Situation qui fait belle, la part de cette foutue indifférence qui nous habille comme on se caparaçonne.

Elle-même se révélant productrice d'un certain déni d'empathie ! repoussant jusqu'à l'idée de réaliser ce geste généreux qui coûte si peu et pourtant fait beaucoup !
Et tu sais quoi, j'ai trouvé ton texte fort émouvant. À tel point qu'à l'entame de l’alinéa 7, j'étais prêt à fondre !... Et plouf ! soudain c'est le drame qui survient !

Oh, certes, dans cet écrit, le narrateur n’étais pas directement responsable de ce qui est arrivé. Mais quant à ne pas se sentir quelque peu coupable, (même en tant que simple observatrice, observateur) j'ai dans l'idée que cet une autre paire de manches !...

Allez, on va dire que pour d'autres, des moins fragiles : la vie continue...

Cordialement de Robert.
Lorsqu'un texte respire comme une lettre d’écrivain, avec ce grain de subtilité stylistique qui le différencie, c'est peut-être que son auteur se refuse à suivre la cadence uniforme du présent ?

Hors ligne Anatole Ch

  • Scribe
  • Messages: 73
Re : L'inconnue
« Réponse #7 le: 02 Mars 2025 à 04:55:13 »
Salut Sophie_Dwyge,

C'est peut-être un peu bizarre, mais je lisait ce texte comme une histoire à suspense, en essayant de deviner la fin. Et je n'ai pas réussi. Le retournement final est très intéressant, émotionnel, inattendu :
"Dans ce bus, une larme a coulé sur ma joue... personne ne m’a dit bonjour" (C)
« Modifié: 02 Mars 2025 à 19:52:50 par Anatole Ch »

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : L'inconnue
« Réponse #8 le: 02 Mars 2025 à 23:00:30 »
Bonsoir,

...que devait laisser son suicide.
Curieusement, j'ai repéré cette phrase que j'ai corrigée et qui est, je pense, une pièce maîtresse pour le propos du texte.

Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Esmée

  • Calligraphe
  • Messages: 130
    • Les Lettres d'Élise
Re : L'inconnue
« Réponse #9 le: 03 Mars 2025 à 13:42:28 »
Bonjour Sophie,

Je n'aime pas trop laisser des commentaires peu constructifs, mais je ne peux pas non plus rester sans réagir à ton texte.
Il me touche beaucoup car il sait faire d'une situation archi-vue, vécue des centaines de fois chaque jour, une histoire unique et puissante.

Le constat est triste car bien peu nombreux sont ceux qui réussiraient à franchir ce pas du premier geste, mais il n'en est pas moins inutile. Qui sait ? Peut-être quelqu'un s'inspirera de ton histoire pour aller, ce soir, parler à ce triste inconnu dans le bus ?

A bientôt

Hors ligne Sophie_Dwyge

  • Tabellion
  • Messages: 38
Re : L'inconnue
« Réponse #10 le: 04 Mars 2025 à 16:08:33 »
Bonjour,

Waw, ça en fait des commentaires, merci beaucoup  :)

Robert-Henri D, je te remercie de ton intérêt pour mon petit texte, tant mieux s'il t'a plu.

Elle-même se révélant productrice d'un certain déni d'empathie ! repoussant jusqu'à l'idée de réaliser ce geste généreux qui coûte si peu et pourtant fait beaucoup !
Un geste qui, certe, coûte peu, mais qui est si rarement effectué. Il est difficile d'aller vers les autres, ces inconnus et en soit ce n'est en rien une obligation. Pourtant, comment ne pas se sentir coupable si un geste pourtant simple aurait pu éviter une catastrophe ?
En tout cas, le message derrière mon texte est bien passé, et j'en suis bien contente  :). Comme tu dis, la vie continue...

Anatole Ch, merci beaucoup pour ton retour. J'aime beaucoup les textes à chute, et je suis contente que celle-ci t'aie surpris.

Feather, merci pour ton regard vigilant. Je corrige immédiatement cette faute d'accord.

Esmée, merci à toi aussi pour ta lecture et ton commentaire. Que mon texte touche, c'est la meilleure des motivations, alors tant mieux si le but est atteint. Je suis d'accord avec toi, le premier geste est difficile à effectuer.

Encore merci et une très belle journée à vous trois  :)

 


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