Je vous implore
Me voilà bien cuit. Capitaine du Ardenteur, mon équipage et moi avions quitté La Guadeloupe à la marée haute pour voguer vers Saint-Malo, notre ventre rompu d’une forte cargaison de sucre et de rhum. Au détour de l’île de Sint Maarten, nous fûmes attaqués et arraisonnés. Mon fidèle équipage fut décimé puis enfermé à la cale de son propre navire. Les truands me maintiennent reclus dans ma cabine et ma geôlière me fait les yeux doux. Une femme édentée, d’un âge avancé, qui fut peut-être jolie dans le passé, mais dont les rondeurs sont maintenant lourdes. La corde au cou comme un chien, je suis son prisonnier. Elle tire le licou pour m’approcher d’elle et me présente son gobelet rempli de rhum.
– T’en veux pas un peu, mon chou ?
– Désolé, madame, prendre une gorgée de plus de ce liquide et je vous rendrai tout le contenu de mes viscères.
– Madame, que t’a don’ de belles manières.
Elle me relâche en riant et avale d’un trait. Au même moment, la porte de mes appartements s’ouvre d’un coup de botte, fracassant le panneau contre le mur. Le maître d’équipage, un mulâtre avec un crochet au bras droit, s’avance en souriant, fier de sa prise. Il m’avait assommé avec son poing après avoir brisé ma lame avec son bout de fer crochu. Il est suivi par l’énorme et costaud capitaine Barbe Grise, le notoire pirate des caraïbes. Ce dernier tient entre ses mains un papier fripé et un encrier avec sa plume blanche. En remarquant la bordure déchirée, j’en conclus qu’il s’agit d’une page de mon journal de bord. Le flacon d’encre est déposé devant moi sans ménagement, éclaboussant légèrement la table de son liquide noir. Sur le flanc du récipient, j’y reconnais les armoiries de ma famille, De Broderie. Le capitaine fouille ses poches, retire sa main et me lance au visage un bout de cire rouge et la bague qui porte mon sceau. Je me refuse de réagir face à cet affront de bassesse. Le maître d’équipage tire un tabouret et s’assoit devant moi, ses bras croisés sur la table. Le capitaine se tient derrière lui et l’encourage en posant sa main sur son épaule.
– Capitaine La Broderie, me dit le mulâtre.
– De Broderie, je lui réponds en fronçant les sourcils.
– Sans importance, s’exclame le capitaine en riant grassement. C’est la même affaire, c’t’un nom de femmelette.
Les trois compères se moquent longuement en se relançant des blagues péjoratives à mon égard. Leurs propos m’échappent, je distingue mal leur patois.
– Monseigneur De Broderie, toutes mes ‘scuses, reprend le maître d’équipage. J’voulais pas te fâcher, oh non, y faut pas, j’risque de me ramasser une tapette sur la gueule.
– Allons, venez-en au fait, messieurs, madame.
– Eh, c’qui parle don’ ben c’te beau monsieur-là. Ch’t’adore, toé, mon chou.
– Mon chou, reprend Barbe Grise. Tu vas écrire un message pour une rançon.
– Vraiment ? Vous croyez que la grande marine française fléchira à vos demandes ?
– Ben quin ? me rétorque le mulâtre. Pourquoi pas ? Y peuvent pas s’passer d’un si bon capitaine, neveu du roi, en plus.
– Par timide alliance, de nombreux prétendants au trône me devancent de mille lieux.
– C’est pour ça qui yé beau de même pis qui parle si ben.
Barbe Grise fronce les sourcils et se penche vers moi. Il avance son poing et appuie son index sur le papier, en le tapant du bout du doigt pour marquer ses paroles.
– Écoute moé ben, maudit jeune prétentieux, le capitaine icitte, c’est moé. Pis j’dis que tu vas écrire une lettre de rançon. C’est tu clair ?
Je recule sur ma chaise en plissant les yeux. J’observe pendant un instant la situation. Je jette un regard vers le hublot bâbord et je remarque au loin des palmiers. Je pince mes lèvres et j’acquiesce légèrement de la tête. Je saisis la plume dans l’encrier et je l’approche du papier, juste dessous son visage. J’inscris en lettres cursives « Je vous implore » et je trempe ma plume au flacon. Ma geôlière se colle à moi pour admirer ma calligraphie en claquant sa langue avec satisfaction.
– Que t’écrit don’ ben. Rançon ou pas, moé, ch’te garde, mon chou.
– C’est bien ça, mon chou, ajoute le capitaine.
À l’instant qu’il se relève avec un air satisfait, comme l’éclair, je retourne la plume, l’empoigne et la lui plante dans son œil. Je profite de la surprise en tirant à deux mains sur la corde en basculant vers les planches. Ma geôlière est projetée sur la table et s’empale sur le crochet du mulâtre. Le capitaine crie de douleur, une main sur son visage, l’autre tenant la rémige dans son poing. Le maître d'équipage est empêtré par la vieille femme qui se débat. Je me lève, je ramène à moi le licou, je le passe au-dessus de ma tête, je me retourne et je me précipite par la fenêtre de poupe. Je plonge dans les eaux, je refais surface et je nage dans les sillons. J’entends des coups de mousquet, mais dans les vagues, je suis une cible difficile à atteindre.
Après quelques brasses, je m’immobilise pour prendre mes repères. J’avais bien vu, il s’agit des Îles Vierges, une colonie britannique. Ils seront certainement surpris de me voir accoster leur terre par la nage. Ils me feront sans doute prisonnier à leur tour, mais j’aurai comme monnaie d’échange des informations pour la capture de Barbe Grise. J’entends des cris, je me retourne un instant pour apercevoir les préparatifs cacophoniques des truands pour mettre à l’eau une barque pour me poursuivre. D’un coup de pied, je reprends vigoureusement ma nage, certain de rejoindre aisément la rive avant d’être importuné par ces mauvais pirates.
Vilmon