Si tu te levais le matin avec une détermination, lourde comme un rouleau compresseur. Si tu te disais une fois l’objet de ta détermination accompli, je suis soulagé d’avoir fini ce qui me pesait. Si tu résistais à venir te recoucher. Si une nouvelle détermination t’empêchait de t’asseoir, de manger, de rêver, d’écrire ces lignes. Si l’élan de ta détermination te faisait pousser des ailes.
Les ailes sont inutiles à la détermination puisque malgré elles les volatiles tombent et les prédateurs viennent les dévorer dans la prairie.
Alors tu es une boule nerveuse avec des idées qui empêchent la boule de rouler. Si tu avais des idées comme les roues d’une charrette qui avancent malgré le chemin caillouteux.
Tu es une boule nerveuse qu’on a posée au bord de la table le jour de ta création. Le vent te précipite au bord de la table. Oh là là le précipice !
Un autre vent te ramène au centre de la table. Oh là là la terre est ronde et je suis au centre ! Il faut que je me décide. Alors tu ouvres le dictionnaire et tu cherches le mot « détermination ».
Filles dans les roseaux
Ah j’oubliais !
Une fleur sans nom au bout de sa tige d’où jaillissaient cinq feuilles fuselées. Des troncs d’arbres dont on présume qu’ils étaient ceux d’une forêt. Derrière entre les arbres l’étendue limitée d’un étang. Le tableau s’appelait « Parcelle de forêt avec fleurs et étang », le peintre Otto Mueller était mort tandis que vivait toujours son tableau.
Ailleurs, deux filles étaient assises au-milieu des roseaux, et le tableau s’intitulait « Deux filles dans les roseaux ».
J’aurais voulu déplacer une fille dans le premier tableau, mais elles étaient inséparables. J’aurais pu demander l’autorisation à Otto Mueller, mais il était mort.
Les feuilles des roseaux cachaient la nudité des filles. C’était la raison pour laquelle elles ne voulaient pas sortir du tableau. Les nazis allemands à l’époque qualifiaient les tableaux d’Otto Mueller d’art dégénéré. Je ne pouvais donc pas m’amuser à ma guise en faisant voyager les filles d’un tableau à l’autre.
Je regardais séparément les deux tableaux aujourd’hui sur un écran d’ordinateur, et toutes les explications qui entouraient les tableaux. Dans quelques années les ordinateurs raconteront aussi les histoires de ceux qui regardaient les tableaux d’Otto Mueller, et ainsi de suite, pour ne jamais oublier la longue vie d’un art dégénéré.