Comment résister à la tentation quand il n’y a qu’un muret à franchir pour se gaver de figues ? Et Jeannette les aimait ces figues, toutes fripées comme de petites vieilles, mais dont la chair si sucrée, si suave vous emplissait la bouche en vous donnant un avant goût de paradis.
D’un bond, la voilà de l’autre côté, dans ce jardin à l’abandon qui jouxte le sien. Elle ôte ses sandalettes et aussi vivement qu’un écureuil, se trouve dans les branches. Des figues, il y en a tant, visibles ou cachées sous les feuilles qu’elle ne peut faire un geste sans se poisser à leur suc. « Et ma robe, pense-t-elle soudain, ma belle robe que je vais tacher ! » C’est déjà fait en vérité, là, à hauteur du col et sur les manches. Rien de trop grave encore, elle la frottera plus tard à l’eau de la rivière, mais si elle continue… Elle hésite, redescend, et finit par l’ôter, qu’elle importance puisqu’il n’y a personne ? Son cœur bat juste un peu plus fort à cause de son audace quand elle grimpe à nouveau dans l’arbre en ne portant rien d’autre qu’un étroit bikini.
Et notre petit écureuil ne grignote pas, non, il avale, il engloutit. Tout entier à sa gourmandise, il n’entend pas les pas d’un homme qui s’approche avec un panier sous le bras.
— Mademoiselle, lui crie-t-il, auriez-vous la gentillesse de m’en cueillir quelques-unes ? Et de lui tendre le panier.
Jeannette sentit son cœur s’arrêter, se vit tomber de la plus haute branche.
— Je…je suis…bredouilla-t-elle, sans qu’elle eût la moindre idée de ce qu’elle voulait dire.
— Vous…vous êtes tout à fait charmante, Mademoiselle, mais cueillez, cueillez donc.
Et la pauvrette qui ne pouvait se dérober se mit donc à cueillir. Le panier ne semblait pas avoir de fond, plus elle y déposait de fruits et plus il semblait pouvoir en contenir. Bientôt les figues facilement accessibles se firent plus rares et Jeannette dû se livrer à des contorsions et des étirements que le brave homme suivait avec ravissement.
Et voilà qu’il prenait peu à peu une inquiétante liberté, n’hésitant plus à lui tapoter les fesses avec sa baguette pour l’inciter à se hisser plus haut ou se pencher davantage. Il poussait même l’audace jusqu’à la complimenter sur la finesse de ses jambes, exquisement brunies, ajoutait-il, ou pour le choix du tout petit maillot qui lui allait si bien avec ses deux cordons qui s’agitaient sur ses hanches comme des papillons…
Jeannette toute rouge plus encore de ces remarques que des efforts pour assurer sa cueillette, ne voyait pas la fin de son calvaire. De plus en plus nerveuse, ses doigts crispés éventraient les fruits, en écrasaient la chair, ce que l’homme ne manquait pas de lui reprocher avec une pointe d’humour.
— Plus de délicatesse avec vos mains, Mademoiselle, on ne les meurtrit pas avec les ongles, on les caresse plutôt, puis on les pose avec amour. Une jeune fille aussi charmante que vous doit savoir se montrer douce en toutes circonstances.
Jeannette, bien que naïve encore, saisissait bien le tour clairement scabreux que prenaient les choses. Il est grand temps d’en finir, pensa-t-elle, et rassemblant tout son courage, elle se débarrassa de son panier et sauta à terre, et tant pis si elle se jetait ainsi dans la gueule du loup…
Mais rien de ce qu’elle redoutait n’arriva, l’homme ne fit que lui indiquer du bout de sa baguette un autre figuier que cachait à demi une vieille bâtisse, et il l’invita à le suivre.