Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 Juillet 2026 à 00:56:50
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Plus rien, en beaucoup plus grand (Chapitre 1 et 2 remaniés)

Auteur Sujet: Plus rien, en beaucoup plus grand (Chapitre 1 et 2 remaniés)  (Lu 1799 fois)

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Plus rien, en beaucoup plus grand



C'est sur les coups de 7H00 que j'ai appris la nouvelle : le satané Grand Merdier avait été déclenché dans la nuit. Là, en plein coeur de mon rêve d'Esther Williams.
Si la plupart des infos dramatiques sont relatées aujourd'hui par des présentateurs punchy, empreints d'une gravité calibrée quasi sans affect, il en fut tout autre pour l'annonce de cette catastrophe historique qui, pour extraordinaire, se déroula entre la pantomime cornecul et l'outrance wagnérienne.
Café en main, j'allume donc ma télé, et je me retrouve nez à nez avec Caleb Vilsack, le populaire et sémillant météorologue de la chaîne locale WTVA. Vif, toujours tiré à quatre épingles, moult ménagères l'ont du reste baptisé l'homme aux mille cravates et ne rechigneraient pas à poser le plumeau pour lui faire des mamours matineux, si l'on en croit le sondologue Avril McDonough. Moi, je n'ai aucune attirance particulière pour ce dandy décati fasciné par les tempêtes depuis sa puberté, mais je dois avouer que Cal fait partie des rares personnes que j'apprécie sur Terre. Doué d'un optimisme incorrigible, et ce malgré la mort d'un fils happé et recraché par le sous-vortex de la tornade El Reno, Cal me chante dès l'aurore les sautes d'humeur du ciel, est capable de me rendre poétique le présage d'un vent brûlant ou d'un brouillard à couper au couteau, voire d'attendrir mon âme farouche en louant la symphonie des grêlons qui tintent sur nos toits jusqu'à briser nos vitres. Facétieux à souhait, Cal offre ainsi à mes réveils sa joie pétillante, mais surtout l'équilibre des puissances, l'humide et le sec, le chaud et le froid, l'amertume et la douceur, qui me donne l'impression de conserver ma bonne santé sans que j'aie forcément besoin de mettre le nez dehors.
Or ce matin, bouleversement !  Un silence de cloître règne dans le studio. Quelque chose cloche visiblement.
Caleb Vilsack n'est plus que l'ombre de lui-même. Disparus son sourire mainstream et ses blagounettes sur le climat qui se détraque. Je le découvre cireux, lugubre, le cheveu désordonné empli de sébum. Et surtout, incapable de piper le moindre mot. Pire, sur le point d'étouffer, ne dirait-on pas qu'il cherche de l'air, et que cette tension suffocante semble le pétrifier ? Pauvre bougre ! Il ne fait aucun doute que son système limbique dégouline d'anxiété.
- Que pasa, amigo ? Que pasa ?
Faisant corps avec son stress, je ne souhaite qu'un chose, qu'il fasse fi de son image et libère enfin ses endorphines. Pour cela, je le motive, je le presse.
- Vas-y Cal ! Rien n'est plus beau que les pleurs d'un homme devant ses idolâtres !
M'aurait-il entendu ? Bingo ! Le voilà soudain qu'il s'effondre en larmes. Et j'en suis très heureux pour lui.
Somme toute, quelle peut être la source de ce malaise ? Un cancer de la prostate ? S'est-il chopé des crêtes de coq lors d'une orgie insalubre ? Sa femme l'aurait-elle quitté pour une fermière gomorrhéenne du Nebraska ? Ce rébus me tarabuste. Mais pas le temps de le déchiffrer. Conscient de la gêne occasionnée, Cal dénoue lentement sa cravate slim "savane" et tente de baragouiner quelque chose :
- Que... que vous dire du temps qu'il fera aujourd'hui ? Il ne sera pas bon... vraiment pas bon du tout !
- Comment ça, vieux, il va pleuvoir des monolithes ? je le taquine affectueusement.
- L'horreur... l'horreur horrible vient d'arriver ! Indescriptible ! Inimaginable !
- Par pitié, crache le morceau, Cal !
- Cher Jésus, s'il vous plaît, aidez-nous ! se met-il alors à hoqueter en masquant son regard bleu piscine d'une main de tragédien. Cher Jésus, au nom du Ciel, pour nos enfants, sauvez au moins la météo !
Quid de cette tranche de vieille Bible maintenant ?
Je le savais un rien grenouille de bénitier, mais là il patauge carrément dans les eaux fuligineuses du Jourdain. Le John Keats des cumulonimbus aurait-il été frappé par la foudre, me dis-je.
Et voici que d'un pas sépulcral, il rejoint son écran monochromatique et persiste dans son délire de bonne soeur chahutée :
- Voilà ! Voilà, ce qui finit par arriver lorsque l'on rit des prédictions. Voilà la preuve biblique dont se sont toujours moqués les incrédules : c’est par le feu que l’Eternel exerce ses jugements, c’est par son glaive qu’il châtie toute chair, et ceux que tuera l’Eternel seront en grand nombre. Envoyez les images, s'il vous plaît !... Les images, s'il vous plaît !
Mille tonnerres !
C'est là que je comprends enfin qu'il me faudra une maison épaisse, claquemurée et saine au possible pour me protéger de cette immonde intempérie. Car, en place de son bulletin, Caleb Vilsack ne me montre pas de ravissants petits soleils ou de ravissants petits nuages, mais le panorama glaçant d'une ville éparpillée en confettis noirâtres, comme les vestiges d'une chiasse débourrée par un dieu fou.
Là-dessous, défile un bandeau qui annonce implacablement "Washington anéanti".
Dans un cadre en haut à droite, on peut voir aussi les reflets orangeâtres d'un champignon atomique, au cas où le bouseux de l'Arkansas n'aurait pas compris la raison de cette dévastation. "Une tornade de force 5 sur l'échelle de Fujita ?" Oh que non, mon bouseux, je pense que c'est un peu plus grave que ça. "Ben quoi alors ?" Vu l'état des décombres, je tablerais plutôt sur l'oeuvre du roi des psychopathes. Ce con comme une bite a dû appuyer sur le bouton rouge, et son pire ennemi qui n'était pas encore tout à fait psychopathe a dû l'imiter dans une sorte de réflexe pavlovien. Bref, les nerfs qui lâchent. Stupide bévue. Vraiment trop bête. "Ah merde, les récoltes vont encore trinquer !" Ah oui, comme tu dis, mon bouseux, et pour un bon bout de temps !
- Cher Jésus, ne nous abandonnez pas, par pitié sortez-nous de ce putain d'Enfer ! marmonne encore Cal au summum de la déliquescence, titubant, zigzaguant, avant de déserter le studio.
Et puis, il y a eu un blanc, un long blanc, comme si les gars de la régie se tâtaient pour déguerpir à leur tour.
J’en ai profité pour aller pisser.
De retour des gogues, l'image de ma télé a salement cafouillé. Elle passa du champignon atomique à Michael Jackson en train de danser le moonwalk, puis au saut à l'élastique d'un tétraplégique harnaché sur sa chaise roulante, puis au triple lutz raté d'un patineur se relevant puis retombant, tout rigolard…
Tout se barrait en couilles, à vitesse grand V !
Subséquemment, j'ai entendu une voix chevrotante et un homme abîmé, très abîmé, est apparu en plan américain, qui a dit :
« Disastrous Doomsday ! »
C’est en ces termes fatalistes que Lloyd Petraeus, le Général des Armées, appela ce jour d’Armageddon devant les ruines fumantes du Pentagone. Entrecoupant sa formule d'une toux rauque, il la rabâcha trois fois avant d'être interrompu par les "croâ, croâ, croâ" d'un corbeau surgissant du ciel bistre. Chargé de noirs symboles, cet intermède suscitait déjà en soi une funeste émotion, mais pas assez visiblement pour le réalisateur qui se prit pour Eisenstein. Délaissant le "cinéma-oeil" au profit du "cinéma-poing", il commanda à son drone de bifurquer afin de filmer en plan serré le sauve-qui-peut du volatile.
Exit le Général.
Subito, nous eûmes droit de contempler l'envergure du puissant corvidé. Affligé d'un pesant battement d'ailes, il tentait de fendre l'épouvante : ce cloaque d'uranium et de plutonium qui le cernait. D'évidence, le pauvre oiseau sentait sa fin proche, et c’était déchirant de le voir ainsi égratigner la mort de ses griffes pointues.
Du reste, son agonie fut de courte durée.
Bientôt, gazé de fumerolles, alourdi par les suies qui empoussiéraient son arbre respiratoire, le charognard rendit les armes. En une fraction de seconde, il se ratatina, se pétrifia, et finit par chuter tel un onyx fusiforme vers la terre dévastée. Plus exactement, il s'effondra devant les crocs rouge du Général des Armées, lequel, on le subodorait, n'avait pu remettre la main sur ses rangers probablement rôties sous l'effet du flash thermique.
C'est à cet instant que ma télévision se mit à capoter. Elle présenta un effet de mosaïques par intermittence, s'éteignit et se ralluma plusieurs fois avant de vomir de sinistres rayonnements. Comme à mon habitude, j'aurais pu pester contre l'obsolescence programmée, contre cette culture du jetable qui exalte les marchands les plus cupides.
Sauf que là, j'en ai souri.
Jusqu'à la délectation.
La fin du monde ? LOL au cube ! Comme aurait dit Zack, mon neveu.
Mais la fin de quoi au juste ? La fin de l'anthropocentrisme ? La fin des hideurs, des bassesses, des vulgarités humaines ? La fin de la sauvagerie de l’homme-bête coiffée avec un clou ? La fin de ces milliards de gribouillis pour à peine un Michel-Ange ? Foutredieu, il était temps ! Homo erectus ignominus ratatinus ! Où était le problème ? Notre Mère la Terre n'allait-elle pas enfin pouvoir envisager une poésie pour l'avenir ?
Contrairement à la masse qui geignait au moindre fléau, victime de ses incertitudes casuistiques, mes neurones étaient maintenant suffisamment assagis pour transformer mes terreurs en ricanements. Ma télévision était en train de succomber et je n'avais aucune pitié pour elle. Crève souillure, crève maudite ! lui ai-je hurlé en me rengorgeant. Ma folie devait être alors à son comble. J'en appelais à la trêve éternelle, à l'extinction définitive des ignares, des bâtés, des gonflés de vent, des bouffeurs de prophètes, des combinards, des vermines, et du vaste troupeau bêlant. En finir avec toutes ces boucheries pour des nèfles, avec tous ces holocaustes turpides qui pourrissaient les livres d'Histoire et les consciences de père en fils. En finir avec ces infos mortifères, avec ces charniers de drames que de vils rapaces m'avait enfoncé dans les mirettes depuis ma naissance, non pour me goinfrer de compassion, mais juste pour me vendre leur saloperie de peur marketing.
La fin du monde ? Vous êtes sûrs, les mecs ? Sûrs et certains ? me suis-je à nouveau esclaffé.
Punaise, je ne rêvais pas. Tout cela avait l’air vrai.
Calé dans mon fauteuil, à demi shooté par le brouillard stroboscopique de mon écran, d'un coup je me suis senti partir. Mon corps si endolori, si impotent, se relâcha de toutes parts. Une non-peur immaculée, indescriptible, commença à tourbillonner dans mon crâne, comme l'aurait fait une explosion de THC dans mon système dopaminergique.
Étais-je en train d'atteindre cet état d'aplatissement affectif et émotionnel : l'ataraxie, cette noblesse de l'âme, dont parlait Épicure ? Toujours est-il que je surkiffais jusqu'aux larmes le lyrisme de mon impavidité naissante. J'en devins mou telle une éponge exténuée d'avoir trop frotté les souillures de l'Homme, ses balivernes, ses coquecigrues.
Tellement détendu que j'ai fini par m'assoupir.


À suivre...
« Modifié: 20 Septembre 2023 à 15:24:00 par kokox »

Hors ligne Delnatja

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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand
« Réponse #1 le: 04 Juin 2023 à 13:26:42 »
Bonjour kokox, merci pour ton texte.
Je me suis régalé à le lire, je le trouve excellent.
C'est plein de légèreté malgré l'horreur qui se déroule.
Je trouve que le procès de l'Homme est dosé de façon optimale.
 Michel-Ange
Belle journée.
Michèle

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand
« Réponse #2 le: 04 Juin 2023 à 15:05:16 »
Bonjour et merci pour ta lecture Delnatja. D'habitude, je ne réponds pas aux être humains. Mais pour toi, je fais exception ! ;D ;D ;D

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand
« Réponse #3 le: 04 Juin 2023 à 22:15:27 »
Salut Kokox,

Quelques remarques :

Citer
Subito, nous eûmes droit de contempler
nous eûmes le droit (? me semblerait mieux)

Citer
Subito, nous eûmes droit de contempler l'envergure du puissant corvidé lequel, affligé d'un pesant
et j'aurais mis un point avant "lequel"

Citer
Plus exactement, il s'effondra devant les crocs rouge du Général des Armées, lequel, on le subodorait, n'avait pu remettre la main sur ses rangers probablement rôties sous l'effet du flash thermique.
j'ai cru que "crocs", c'était les dents du général...

Citer
La fin de ces milliards de gribouillis pour à peine un Miche-Ange ?
remets lui un "l" à ton Ange  :mrgreen:

Citer
Crève souillure !
une tite virgule ?

Citer
que d'abjects rapaces m'avait enfoncé
avaient

Une belle maîtrise du début à la fin (même si y a pas de fin !), ça faisait un bail que je ne t'avais pas lu, ça fait plaisir. Bien caustique ce texte et bien visuel aussi. J'aime ça, lorsque la scène se déroule sous mes yeux.
à suivre donc
merci pour la lecture !
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand
« Réponse #4 le: 04 Juin 2023 à 22:27:10 »
Grand merci pour ta lecture, Rémi ! Ainsi que pour tes corrections ! Tout est corrigé ! :) :) :)

Bien à toi !

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Suite 1)
« Réponse #5 le: 07 Juin 2023 à 11:41:33 »
La suite...


Je n'avais pas dû somnoler bien longtemps. Quand j'ai rouvert les yeux, l'image de mon écran plasma se stabilisa, ranimant d’un coup la trombine du Général Lloyd Petraeus. Comme le dernier des faibles, j'ai saisi ma télécommande, hésité à lever le son. C'était quand même bien tentant d'entendre les dernières fadaises de ce vieux monde putréfiant.
Point de vue grand-guignol, je ne fus pas déçu.
Du Général, ironiquement, il ne restait plus qu’un épouvantail pathétique cramponné à son pupitre. À voir son uniforme maculé de plâtre, sa joue recousue et sa tête ceinte d’une cagoule pour grand brûlé, on imaginait sans peine que son bunker doré n’avait pas résisté au choc foudroyant de la réaction en chaîne. Avec cet air groggy qui annonce le vieillard, il semblait avoir pris vingt ans lors du boum titanesque. De fait, afin d’attester son identité, le réalisateur avait cru bon de placer un insert de son portrait où on le voyait, nettement plus fringant, en train de jurer je ne sais quoi à je ne sais qui, devant le drapeau étoilé.
Lèvres tremblantes, il a encore bredouillé que les ripostes ne servaient plus à rien. D’après les derniers rapports qu’il venait de recevoir, presque tous les missiles Minuteman III intercontinentaux avaient été lancés, ainsi que les Trident II depuis la mer et les bombes stratégiques embarqués sur les B-52. À l’entendre, le doute n’était plus permis : le monde entier était en feu ! Et personne, absolument personne, à court ou moyen terme, n’en réchapperait.
C’est à cet instant que son trop-plein de gravité engendra l’insolite. Subitement, Lloyd Pétraeus avisa, tout sourire, quelqu’un qu’il semblait bien connaître. Délaissant son pupitre, il fit quelques pas pour aller à sa rencontre. La caméra dézooma alors et l’on découvrit, stupéfait, qu'aucun individu ne se trouvait dans sa ligne de mire, si n’était peut-être dans son esprit un haut gradé imaginaire. Désinhibé à l’extrême, il ne se rendait plus compte de la dissociation de sa personnalité. Ni du fait qu’il commençait à saigner du nez. Il parla à cette abstraction un court instant. Et pour finir, il la félicita en lui tapant sur l’épaule, comme n’aurait pas mieux fait le mime Marceau.
C’est en voyant passer un F-22 Raptor en rase-mottes au-dessus de Washington, qu’il parvint à se ressaisir. Le tout dernier aéronef furtif, censé assurer la domination de l’US Air Force dans les cieux, en avait pris un sérieux coup dans l’aile. Il tanguait à travers les colonnes de fumée, semblait lutter pour éviter un 360° autour de son axe de roulis.
Partant lui-même en vrille, le Général se mit à applaudir le sang-froid du pilote. On le croyait avoir recouvré un semblant de lucidité, mais il ne put s’empêcher d’avoir ce nouveau geste déplacé : il tendit ses bras vers le ciel et agrippa les poignées fictives d’un cerf-volant, afin d’en contrôler la supposée trajectoire.
Retrouvant une surnaturelle poussée aérodynamique, le F-22 Raptor ne s’écrasa pas et, validant le miracle, l’assistance poussa un ouf de soulagement. Fier d’avoir prêté main-forte à l’engin, Lloyd Petraeus s’exclama :
« Nous avions les meilleurs. Les meilleurs. Je n’ai aucun doute là-dessus ».
Sur ce, il revint vers son micro pour conclure son point de presse avec ces mots insensés :
« Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai rempli ma mission prophylactique du mieux que je pouvais. Non par insanité, mais afin de protéger bec et ongles notre fière nation. Comme les rescapés de l’Alaska et du Texas ont pu le constater, nous n’avons pas gagné la partie. Loin de là. Disons que nous avons exécuté pas mal de spares, mais qu’ils ont réussi quasiment tous leurs strikes. Cela s’appelle la guerre, mes amis, je n’y peux rien. Vous avez beau avoir le matériel le plus sophistiqué, la guerre, disait De Gaulle, c’est comme la chasse, sauf qu’à la guerre les lapins tirent aussi. Somme toute, mon honneur militaire reste sauf. Je viens d’avoir Yosbel Mayorkas, le secrétaire à la Défense, qui m’a assuré que j’avais agi avec diligence et un flegme de maître archer. C’est ce que je pense aussi. Nos ennemis ont été plus réactifs que nous ? Et alors quoi ? Je ne pouvais quand même pas souffler dans le cul de nos bombes pour qu’elles aillent plus vite ».
À ce moment-là, on entendit non loin plusieurs rafales de fusil d’assaut. Mû par un réflexe salvateur, le Général se plia aussitôt en deux derrière son pupitre. Lorsque les crépitements cessèrent, il se redressa d’un bloc et poursuivit son allocution délirante, cherchant cette fois à s’affranchir de l’imputabilité de ses actes :
« Alors, pour répondre à votre saloperie de question : suis-je en partie responsable de la fin du monde ? Suis-je punissable devant la cour pénale internationale ? Encore faudrait-il trouver l’architecte de génie capable de la reconstruire avec des cendres, cette illustre cour pénale. La Haye, Amsterdam, Utrecht, Eindhoven sont totalement rayée de la carte, chère Madame. Vous ne le saviez pas ? Et bien, je vous l’apprends. Plus sérieusement, je ne pense pas mériter d’être accusé de crimes contre l’humanité. Mes cinq étoiles ont fait le job, un point c’est tout. J’ai transmis docilement les ordres que j’avais reçus du Président des États-Unis que vous aviez élu vous-mêmes en majorité. Je ne suis par conséquent que le dernier maillon d’une longue chaîne de choix aussi absurdes qu’inconséquents. Vous pouvez me juger comme bon vous semblera. Vous pouvez. Mais pour tout vous dire, je m’en fiche royalement. Tout autant, s’il vous reste un peu de sens moral, vous pouvez également demander des comptes à votre conscience. Même si cela me semble totalement superflu, puisque dans peu de temps, dans très peu de temps, il n’y aura plus un caucasien, plus un noir, plus un Chinois à juger sur cette planète ».
C’est alors que soudain, ses nerfs lâchèrent. L’homme de guerre devenu clown de guerre fut submergé par l’émotion :
« L’Histoire se termine ici, mes amis. L’ange exterminateur est passé et a dit : que les babouins retournent à la forêt vierge. Nous méritions cela. Pourquoi ? Parce que depuis six mille ans, la guerre a toujours été le jeu favori des peuples querelleurs. Nous avons fini par nous anéantir parce que nous sommes cupides, racistes et très cons par nature. Parce que nous avons l’impérialisme dans le sang et une gâchette trop sensible entre les roupettes. Parce que chacun d’entre nous a toujours fait corps avec sa stupide patrie, soit par atavisme, soit par amour excessif des foulées de Carl Lewis. Voilà, le bouquet final vient d’être tiré. Certains ont pu admirer la beauté mortelle de ces champignons qui ont illuminé notre ciel. Les plus nombreux, atomisés en un éclair, n’auront pas eu cette chance. Bientôt, mes chers compatriotes, nous ne serons plus. Il n’y aura plus personne pour venir fleurir notre tombe et honorer notre mémoire. Excusez-moi, mais je dois partir à présent, on m’attend en haut lieu. Je vous quitte sur ce dernier regret : Dieu aura vraiment perdu son temps à créer les étoiles, les papillons et les roses ».
Contre toute attente, le Général Lloyd Petraeus ne partit pas. Baigné d’un calme étrange, il épongea durant quelques secondes ses mains moites avec un pan de sa chemise. Ce faisant, il marmonna cette supplique à fendre l’âme : viens me laver, maman, le cul de ton fils n’est pas propre !
Puis les choses allèrent très vite. Il sortit une arme argentée de sa poche. Il la braqua sur sa tempe et tira, éclaboussant violemment les journalistes de Fox News et d’ABC News qui s’apprêtaient à lui tendre leurs micros.
On entendit des cris horrifiés mélangés à des cris de panique, bientôt suivis d’une bousculade. Au cours de celle-ci, la caméra tomba à terre.
Le noir et le silence envahirent subitement mon écran.
L’apparition de ces ténèbres hertziennes fut la dernière image émise sur tous les réseaux sociaux et télévisés américains.
RIP CNN ! Pareil au Général, je m’en suis foutu royalement.
J'ai ouvert une Budweiser et j'ai trinqué à la santé de mes dents jaunes. Il me restait sans doute peu de temps à vivre, mais je savais que je pourrais mourir tranquille, un fin sourire aux lèvres. Puisque mon dédain du genre humain venait enfin de connaître son heure de gloire.
« Modifié: 20 Septembre 2023 à 15:23:11 par kokox »

Hors ligne Rémi

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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Suite 1)
« Réponse #6 le: 19 Juin 2023 à 22:52:07 »
Salut,

Fin du monde, phase II :

Citer
avait toujours été jonché de volte-face qui l'avait mené de la lumière aux ténèbres.
du coup, volte-face est invariable mais "avaient" quand même

Citer
Puis, rincé de l'existence, de sa femme, de ses gosses, de ses amis, du monde entier, il devint un membre actif du VHEMT (Voluntary Human Extinction Movement), comme il souhaitait sans pâlir l'anéantissement de notre espèce, laquelle était selon lui la plus incompatible et corrosive à la biopshère et aux autres espèces.
je mettrais le "comme il souhaitait..." avant le "il devint"
ou alors reformuler ce "comme"

Citer
Selon Strauss, l'Humanité et ceux qui s'en répondaient, l'Humanité abusée par un faux évolutionnisme était vouée à une irrémédiable décadence
je mettrais une virgule après "évolutionnisme"

(marrant cette bifurcation sur la bio de Mandrafina)

Citer
morales, religieuses, sociales, esthétiques auxquelles aucun individu ne pouvait s'identifier car trop éloignées de ses références.
pareil, je mettrais une virgule après "esthétiques"

Citer
Depuis que l'homme se croyait l'Homme, ses valeurs humanistes avaient toujours cessé aux frontières de la tribu,
pas ouf, le verbe "cesser", ici
(parce que pour moi, cesser, c'est temporel alors que dans ta phrase, c'est plutôt géographique)

Citer
Piétinant alors longuement dans une tristesse noire,
pas fan de "piétinant" (je préfèrerais "pataugeant" ou se vautrant... bref, un truc plus visqueux ^^)

Citer
Puis, il les ripolina de couleurs criardes avec ses doigts, les agrémentant ici et là de bavochures, de crachats et autres esquilles excrémentielles.
je savais bien qu'il y aurait du visqueux  :mrgreen:

Citer
Je sais que ce n'est pas de l'Art, je sais que c'est du grand n'importe quoi, me disait-il parfois
le narrateur, le "je" avait disparu pas mal depuis les premières lignes de cette deuxième partie, alors qu'il était ultra présent dans la première ; je sais pas si c'est voulu, mais du coup, j'ai l'impression de sortir d'un documentaire pour retourner à ton histoire.
C'est peut-être fait exprès, ça donne un effet de contraste assez fort avec le début... tu me diras

Citer
La composition de cette oeuvre figurait en fait l'un de ses projets tiré d'une histoire drôle qu'il m'avait racontée un jour dans le quartier de la Boca à Buenos Aires, et dont la chute m'avait fait rire à mes dépens : traversant un large bras de rivière, une file d'hommes/têtes d'insectes se tenaient par les hanches et s'enfilaient pour ne pas se mouiller la queue !
je comprends pas "à mes dépens"

Citer
- Bah, le premier, il t'encule, vieux ! m'avait-il foudroyé. Où as-tu vu une once de commisération en ce bas-monde ?
ah bah oui, je comprends, du coup  :D

Citer
Le rire plutôt que les pleurs, telle était la devise de Mandrafina.
(à cette époque, parce qu'après, tu dis qu'il devient facho et membre du VHEMT, ça me parait pas ultra cohérent)

Citer
Nous nous écrivions beaucoup à cette époque, comme il souhaitait mourir impie, cynique et persifleur, une plume à la main.
je comprends pas la logique de ce "comme" (lien entre écrire et vouloir mourir impie...)

Citer
Chaque guerre est le rhyzome de la prochaine,
stylé, ça

Citer
Le premier pays qui oserait en envahir un autre serait aussitôt décimé jusqu'à la poussière par tous les pays du monde entier, en matière d'exemple. Et ce serait sans aucun doute la dernière guerre de l'Humanité, crois-moi."
j'aime bien cette incohérence destructrice de ce personnage, assez déroutant et ignoble à la fois

Au global :
J'espère qu'il y a une suite, parce que ça me fait bizarre de me dire que le type est en train de rêver dans son canapé.
En fait, je le disais au-dessus, il me semble qu'il y a à la fois un changement de style et de système de narration entre les deux parties, d'où le fait qu'une suite (avec nouvel angle de vue ?) pourrait donner au truc un aspect kaléidoscopique assez barré, intéressant. Mais deux faces pour un kaléidoscope, ça fait léger.
J'aime bien ton style, me rappelle d'anciens textes de toi, ça marche toujours aussi bien, c'est plaisant à lire, y a du relief.

A+
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Nacas

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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Suite 1)
« Réponse #7 le: 02 Septembre 2023 à 00:12:20 »
Salut Kokox.

Je passe par ici pour te dire que Rémi n'est pas ton seul lecteur, enfin, bien sûr qu'il ne l'est pas, mais voilà moi aussi je lis ton argentin-scarabée.
Envoie-moi un ptit MP quand tu postes le reste de la suite, je ne reviens plus ici tous les jours.


Ton ptit pote Nacas
Les restaurants sont à tous les étages au sommet de la pyramide sociale.

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Chapitre 1 et 2 remaniés)
« Réponse #8 le: 20 Septembre 2023 à 13:38:08 »
Chapitres 1 et 2 remaniés ! Le 3 en livraison imminente ! Bonne lecture ! :) :) :)

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Chapitre 1 et 2 remaniés)
« Réponse #9 le: 20 Septembre 2023 à 14:37:06 »
Salut Kokox :)

Je reprends depuis le début.

Quelques broutilles :

Citer
"Ah merde, les récoltes vont encore trinqué !"
trinquer

Citer
Avec cet air groggy qui annonce le vieillard, il avait l’air d’avoir pris vingt ans
répet de "air"

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Retrouvant une surnaturelle poussée aérodynamique, le F-22 Raptor ne s’écrasa pas et, validant le miracle, l’assistance poussa un ouf de soulagement. Fier d’avoir prêté main-forte à l’engin, Lloyd Petraeus s’exclama :
perso, je la vois pas, l'assistance, je le croyais un peu seul au milieu des ruines
(et le nom des armes me fait rigoler  :mrgreen:)

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Il la braqua sur sa tempe et tira, éclaboussant violemment les journalistes de Fox News et d’ABC News qui s’apprêtaient à lui tendre leurs micros.
OK, elle est là, l'assistance... (mais d'où ils sortent, si même dans un bunker le général a été amoché ?)



Effectivement, le chapitre deux  est carrément différent de la version initiale. Du coup, beaucoup plus en continuité. Assez dingue de lire la réaction suréaliste d'un bouseux tout seul devant sa télé. Un type qui déteste l'humanité et qui regarde en direct sa fin, ça glace le sang, mais avec un sourire au lèvres... brrrr !

Je n'ai relevé que des trucs assez insignifiants, tu maîrises ton style et le texte coule tout seul.

Je suis curieux de savoir où tu vas nous emmener ensuite.

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Plus rien, en beaucoup plus grand (Chapitre 1 et 2 remaniés)
« Réponse #10 le: 20 Septembre 2023 à 15:32:05 »
Un grand merci Rémi pour ton passage et les fautes repérées.
Oui, alors pour l'assistance en question, je ne me suis pas un instant posé toutes ces questions de logique, ayant vu moult fois des journalistes se ruer aux abords d'un cratère en éruption ou aux abords de Tchernobyl, se recevoir un paquet de mer sur la gueule lors des grandes Marées, se recevoir un éclat de Shrapnel sur les lignes de front des champs de guerre, etc...  :) :) :)

Bien à toi !
« Modifié: 20 Septembre 2023 à 15:54:26 par kokox »

 


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