Manon Lili
SILHOUETTE ABSTRAITE
Naguère, j’étais submergée dans l’un de ces étranges et fascinant monde onirique, ce plan personnel perpétuellement changeant bien souvent dénué de toutes règles scientifiques ou formes de logique, tantôt habillé de sauvages paysages verdoyants décorés d’arbres flottants sublimés par un horizon aux teintes vanillées, tantôt d’un décor mécanique aux assourdissants chants de foreuses et de moteurs chancelants pollué de nuages métalliques…
Lors d’une nuit tenaillée entre deux temps, ce monde revêtait l’apparence d’une simple pièce plongée dans la pénombre, une obscurité presque surnaturelle qu’aucune lumière artificielle comme naturelle ne pourrait perçer. Au coeur de cette spirale noirâtre comme un voile opaque de pétrole brut, une mélasse gélatineuse mazoutée, une abstraite sensation de gène m’écrasait ; quelques loitains chuchotits me parvenaient, abscons, occultes, menaçants. Une fenêtre placée à ma gauche laissait entrevoir quelques flocons d’une teinte cristalline, d’une pureté presque éthérée, inatteignable, nappant un monde éphémère, étouffé dans les bras de morphé. J’étais là, telle une sentinelle paralysée atteinte de cécité, dans le creux d’un canapé aussi sombre que cette étrange pièce, seule l’oscillation vacillante d’une vieille télévision me parvenait, un véritable phare de gris et de blanc égaré dans la noirceur d’un océan de fioul, étouffé par les incessantes vagues de cette éternité. Un soupir mortifère lent, calme, omniprésent dans ces impénétrables abysses me glaçait le sang, j’étais étranglée par la peur, un poisson pris au piège au sein d’une cage de plastique noir, tétanisé par l’effroi, mon corps était tiraillé par un froid irréel, inimaginable, et cela même par les esprits les plus féconds. Je fermais les yeux, hurlant au plus profond de mes entrailles, suppliant que cela cesse, inondée par la fatalité, noyée. Traquée, au pied d’un mur de glue noire, abandonnant progressivement la notion même d’espoir, je me pliais à la volonté immuable et incompréhensible de ce lieu, ballotté au gré des remous envieux et pervers d’un tortionnaire invisible. Le reste fragmenté de mes croyances venaient de me quitter lorsque les obscures tapisseries suivies, peu après, des murmures lointains, disparurent face un sentiment de sécurité, une aura porteuse de chaleur laissant fondre ce soupir rauque devenu gémissement feutré. Éclatant le silence funèbre, effaçant ce dernier comme gommant une erreur crayonnée, un doux et réconfortant battement de cœur enlaçait mon être, métamorphosant l'oscillation discordée en programme quelconque de fin d’année, dans lequel les invités, pompettes, ont laissé l'hilarité assourdir le stress quotidien, tout ceci venait de me faire gaie prisonnière. Une silhouette chimérique aux lignes harmonieuses, délicate et légère comme la valse somnolente d’un maelstrom de fumée de cheminée, vêtue d'un pull-over en laine rouge, d’une teinte profonde et insaisissable, semblable à ceux portés lors des périodes de fêtes, m’embrassait de toute son existence, brûlante de passion telle une amante fébrile, bordée de délicatesse comme une mère couvant son petit, dégageant une douce fragrance de cannelle et de clémentine. Le souvenir de cette sensation ne me quitta plus jamais, ce sentiment d’être à nouveau, et non uniquement au sein de mon univers personnel, une jeune enfant pouvant simplement fredonner une comptine ou savourer un chocolat chaud, ceux laissant une moustache de crème grasse après une réconfortante gorgée de ce breuvage sucré, tout en balançant candidement ses jambes, couvertes de chaussettes montantes décorées de petits nounourses et autres créatures féériques. Un pur instant de quiétude perdu entre les vérités, fragment de bonheur intense suspendu au-dessus de la bouillie visqueuse du temps…
Ce sentiment ballotté d'année en année me semble de plus en plus nébuleux, telle l'esquisse brouillonne d'une toile de maître. La poitrine compressée et la gorge nouée je contemple impuissante, tel le capitaine d'un trois mâts enlisé, cette boule d'amertume échouée, à jamais prisonnière, au sein de ces criques…