Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 20:45:44
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Transmission

Auteur Sujet: Transmission  (Lu 861 fois)

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 179
  • Frappé par le vent
Transmission
« le: 16 Septembre 2023 à 18:27:43 »
                                                                        Transmission

C’est un souvenir du temps où je portais des culottes courtes. Il est toujours présent comme si c’était hier. Je nous revois en train de franchir le portail ouvert puisque c’est l’heure des visites. Nos pas font crisser le gravier fraîchement répandu sur l’allée principale. Dans le hall, nous connaissons la direction à prendre. L’ascenseur. Deuxième étage. Et après, le couloir, chambre 23.

Devant la porte, reprise de notre souffle. Il y a toujours une appréhension à frapper la porte 23. Tu toques doucement comme s’il fallait déranger le sommeil de personne. Dans tes bras, dans tes jambes, dans ton poignet fourmille encore l’agitation du monde extérieur. Tu te réfrènes et le toc toc ressemble à celui du bec d’un pivert sur l’écorce de l’arbre. De l’autre côté de la porte une voix fluette nous chuchote de rentrer.

Elle n’est pas assise sur son lit, mais dans un fauteuil aux accoudoirs chromés. La lumière douce de la haute fenêtre la saisit de biais. Le rideau blanc de popeline se balance comme une voile sous un vent mollissant. Elle est heureuse en nous voyant. Ses lèvres s’animent, qu’elle a pris soin de souligner d’un fin trait de rouge. Nous lui conseillons de passer à table. Ce qu’elle fait sans hésiter. Il s’agit d’un rituel instauré à chacune de nos visites. Elle parle peu de la vie d’ici. La gentillesse des infirmières. Elle ne termine pas ses phrases. C’est inutile puisque chaque semaine elle nous répète les mêmes histoires aussi ténues qu’une averse de printemps.

Aujourd’hui elle porte un châle tricoté à grandes mailles sur son chemisier blanc à dentelles. Ses bras pâles fusent telles des ailes fatiguées. Elle nous demande la prochaine fois de lui procurer du dentifrice. Cette fois-ci c’est une salade du jardin que nous lui avons cueillie. Les feuilles vertes enjolivent son assiette blanche. Sous la table, ses petits pieds sont emmitouflés dans des chaussons en peluche aériens comme des nuages.

Mais son bonheur est à son comble quand nous lui déposons sur la table une mappemonde fruitée, dont la chair ocre sera vite coupée et à la pointe de la fourchette, avalée, par minces morceaux, avec une lenteur si savoureuse, que tout le monde voudrait qu’elle ne s’arrête point. Elle ne parle plus, puisqu’elle déguste et que le rouge à lèvre timidement se confond à l’ocre juteux de la mappemonde. Nous ne disons rien. Le rideau se balance et nos regards se croisent silencieusement, retenant une envie de rire qui mettrait fin à cette félicité presque religieuse.

Durant plusieurs mois, chaque semaine, le cérémonial se répète. Des variantes simplement dues aux saisons scandent nos visites. Par exemple, l’hiver les salades ne proviennent pas du jardin. Quant à la mappemonde fruitée, véritable raison de notre passage hebdomadaire, nous devons faire preuve d’ingéniosité pour ne pas rompre la livraison. Les régions chaudes alors nous alimentent en mappemondes, que nous servons régulièrement à la table de la vieille femme avide de ce fruit.

Puis un jour, alors que nous franchissons le portail ouvert, foulons le gravier crissant, accédons au deuxième étage par un ascenseur style Second Empire, parvenons à la porte de la chambre 23, nous ne frappons pas, celle-ci est entr’ouverte. Je la pousse très lentement. Le rideau de popeline ne se balance plus. La haute fenêtre est fermée. Le fauteuil aux accoudoirs chromés n’est pas occupé. Nous entrons dans la chambre, mais nous demeurons figés. Sur le lit, la vieille femme est allongée. La flamme d’une bougie danse sur la table de chevet.

On me fait signe d’avancer. Il y a plusieurs mètres entre la porte et le lit aux tubulures chromées. Les lattes du parquet bien ciré font comme des vagues. Si je marche dessus elles craquent, et les craquements remplissent le silence. Je traverse l’océan de bois, arrive au bord du lit.

Je regarde le visage immobile, les joues au teint cireux. Mais le front est tellement rond, lisse, comme une mappemonde. Je me penche et embrasse la mappemonde si douce sous mes lèvres. La tiédeur de mes lèvres reçoit le froid d’un corps. Nos mains sont vides, nous n’avons plus rien à lui apporter. Nous défilons tous devant lui, chacun le baisant, chacun éprouvant la rondeur lisse et glacée de la mappemonde frontale. Les craquements des lattes de l’océan de bois gémissent comme une âme dans la chambre funeste. Elle donne une contenance à notre air désemparé. Ce jour-là, nous repartons sans avoir rien à nous dire. Je ne crois même pas avoir entendu le gravier crisser tant mes tempes tambourinaient mon crâne.

Les années ont passées. Maintenant c’est l’été. Le soleil est brûlant derrière les stores baissés de la cuisine. Je tranche dans mon assiette le fruit juteux. J’ai mis de côté les pépins. Et la chair ocre du fruit rafraîchit mon palais. Comme à toi aussi. Comme aux enfants aussi qui réclament une tranche et encore une tranche du fruit bien rond et lourd à la peau côtelée. Je dis que demain nous aurons du melon, et après-demain encore. Personne n’ose dire tout haut « Y en a marre du melon ! » parce que le melon ressemble à une mappemonde.

Et je raconte aux enfants comment grand-mère dans la maison de retraite, attendait chaque semaine qu’on lui apporte un petit peu du monde du dehors, sous la forme du melon comme une mappemonde qu’elle dévorait délicatement au bout de sa fourchette, devant nous, ses pieds menus serrés dans des chaussons en peluche sous la table en formica.

« Modifié: 16 Septembre 2023 à 18:48:22 par LOF »
Lof

Hors ligne karna1

  • Calligraphe
  • Messages: 115
  • Dyslexique
Re : Transmission
« Réponse #1 le: 16 Septembre 2023 à 22:44:34 »
  ta qualité d'écriture que je trouve exceptionnelle. Les images que tu utilises au bon moment, les bons mots, simples (encore que), les phrases se lisent et se suivent à la perfection, c'est beau. J'aimerais avoir la chance un jour de te voir essayer dans un style que j'apprécie plus (romance/contes). Je suis sûr que j'adorerais !  :noange: :calin:
« Modifié: 17 Septembre 2023 à 00:41:43 par karna1 »

Lys Danae

  • Invité
Re : Transmission
« Réponse #2 le: 17 Septembre 2023 à 00:17:05 »
Bonsoir,

Je trouve votre écrit très beau, bien travaillé et j'y ressens beaucoup d'amour à travers ce beau témoignage. Lorsque j'ai lu le troisième paragraphe, j'ai tout de suite compris que vous parliez de votre grand-mère. Dans ce texte, il y a beaucoup de bienveillance, de patience aussi et plein de vie. C'est un très beau travail, je le relirai sans doute une seconde fois.

Cependant, je dois reconnaître que votre plume est très originale et très bien maîtrisée. Je ne lis pas ce genre de message. Néanmoins, lorsque ce dernier est très bien écrit, je ne peux m'empêcher de lire ces belles lignes.

Au plaisir de vous lire prochainement :) .

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : Transmission
« Réponse #3 le: 17 Septembre 2023 à 08:46:19 »
Hello LOF,

Un récit intéressant à plusieurs titres, sans pouvoir distinguer si c'est du vécu réel ou imaginé...
Un point particulièrement intéressant, c'est la minutie à transmettre tous les bruits et sons :

Citer
- Nos pas font crisser le gravier
- Tu toques doucement comme s’il fallait déranger le sommeil de personne.
- et le toc toc ressemble à celui du bec d’un pivert sur l’écorce de l’arbre.
- Elle parle peu de la vie d’ici.
- Nous ne disons rien.
- nos regards se croisent silencieusement, retenant une envie de rire
- (nous) foulons le gravier crissant
- nous ne frappons pas,
- Si je marche dessus elles craquent, et les craquements remplissent le silence.
- Les craquements des lattes de l’océan de bois gémissent comme une âme
- nous repartons sans avoir rien à nous dire. Je ne crois même pas avoir entendu le gravier crisser tant mes tempes tambourinaient mon crâne.

Si j'ai tout de suite compris qu'il s'agissait d'une grand-mère à qui vous rendiez visite, grand-mère d'ailleurs très bien décrite, par petites touches, on retient qu'elle est encore propre et coquette (rouge à lèvre, réclame du dentifrice), assez gourmande, qu'elle tient à se montrer alerte (jamais dans son lit au moment des  visites), bien habillée, qu'elle doit être petite (petits pieds) ; par contre j'ai mis du temps à comprendre la nature du fruit en forme de mappemonde : pamplemousse, orange, ananas, ou un mélange de tous ses fruits !

Et puis toujours, cet univers LOFien un peu suranné : les culottes courtes, les rideaux de popeline, les chaussons en peluche, l'ascenseur style Second Empire, la table en formica. (Je pense aux armoires normandes et horloges comtoises d'autres textes ! )

"Transmission" le titre est un peu intrigant, mais s'explique au dernier paragraphe, lorsque le garçon en culottes courtes devenu père ou grand-père à son tour partage ce fruit - un melon ! - en famille, car tout le monde sait que les traits dessinés dessus sont faits pour ça, pour être partagé en famille  8) !
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

 


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