Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 01:38:18
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Manger : retours d'expérience

Auteur Sujet: Manger : retours d'expérience  (Lu 716 fois)

Hors ligne Hekno

  • Plumelette
  • Messages: 6
Manger : retours d'expérience
« le: 29 Août 2023 à 21:20:57 »
Manger : retours d’expérience

/Madeleine/

Plan fixe. Table en inox, sans accessoires particuliers, juste une lampe. L’interrogée d’aujourd’hui ne boit pas d’eau. La voilà qui rentre par la porte du fond, s’avance à petits pas et tire la chaise. On dirait qu’elle s’excuse d’être là, attendant des ordres, puis elle comprend qu’il faut parler de son propre chef. Le silicone de ses doigts tremble alors qu’elle cache sa bouche, mais elle se lance.

« Au bout de cinq ans, elle a cessé de m’adresser la parole. On m’avait prévenu qu’ils se lassaient souvent, surtout les jeunes. Au début, quand on arrive dans la maison, on attire tous les regards, les invités de la famille viennent nous voir, nous auscultent. Cléo jouait avec moi, s’agrippait à mon bras quand elle avait quelque chose à me montrer, et je la suivais en prenant du retard sur mon ménage. Elle me montrait les poupées qu’elle avait dans sa chambre, me les présentaient par leurs noms, pas ceux du constructeur, les siens, des noms frais, personnalisés. J’en ai eu un aussi. Cléo m’appelait Madeleine, criait mon nom quand elle me cherchait en riant, et je réalisais que j’étais tout à fait comme ses poupées, cheveux en polymères, un teint cireux malgré mes yeux rétroéclairés. Pour moi à l’époque, la ressemblance s’arrêtait là, mais il fallait bien arriver à l’évidence : la petite poupée sur sa chaise en plastique et moi, nous allions toutes les deux prendre la poussière, peut-être pas littéralement, j’époussette très bien, mais dans son quotidien. Je redeviendrais un simple outil de ménage.

Le jour où j’ai décidé d’essayer autre chose, je préparais du lapin pour la famille. Cuit, il était tendre et il en restait des petits bouts de chair accrochés au couteau. Suivant le tranchant de la lame, la viande brillait sous la lumière de la hotte et elle était, d’après ma grille analytique, encore bonne. Personne n’était à la maison, alors en temps normal, je jette, ou je stocke au frais. Le lapin entre mes doigts laissait des traces humides, et cette fois-là, je ne sais pas ce qu’il m’a pris, j’ai positionné délicatement les morceaux dans ma bouche, grande ouverte jusqu’à ce qu’ils soient tous rentrés. J’ai mâché seule la chair dans la cuisine, la hotte comme seul éclairage. J’ai fermé les yeux. Pas de goût, je ne sais pas ce que c’est, mais lorsque l’on mâche, on sent ses dents en céramique crisser les unes contre les autres. C’est bruyant, on s’entend moins penser, mais c’est un bruit autre que la parole, plus personnel. Quelque chose d’incompréhensible, un rien du tout. Je n’avais nulle part où avaler, ni de muscles pour le faire d’ailleurs, alors j’ai recraché les morceaux dans la poubelle et je me suis promise de recommencer.

Mes dents n’étaient pas faites pour ça et à la longue, elles n’ont pas toutes tenu le coup. Les odeurs de nourriture restaient aussi, traînaient dans ma bouche, et mes petits écarts ne passaient pas inaperçus. Je comprends que cela gêne. Mais je ne pense pas arrêter de le faire. Je suis un robot, mais je ne suis pas une poupée, ni un mixeur. Moi aussi, je goûte en cuisinant. »

/Reynald/

Encore la table en inox. La porte s’ouvre et deux hommes amènent une tête montée sur un chariot. Maintenue droite par une tige, elle s’arrête à la base du cou en une gerbe de fibres optiques rabotées. Un voyant sur son côté droit clignote, ses yeux bougent alors qu’elle écoute sortir ceux qui l’ont fait rouler jusque-là. La porte claque et la tête prend immédiatement la parole.

« C’était un jour de juillet et c’était moi qui conduisais la voiture. Raconter la tragédie ne m’intéresse pas vraiment, c’est arrivé, point. Ma loyauté envers mon entreprise conceptrice m’oblige cependant à préciser que ce n’était pas de ma faute. Les robots-chauffeur de mon calibre ne finissent la tête roulant sur le bitume que quand ils y ont été sérieusement contraint par les humains-chauffeurs. Expliquer cela au grand-public a été un échec. Décommissionné, ils n’ont pas pris la peine de me reconstruire. Je vis donc depuis onze ans une vie sans exosquelette. Pendant trois ans, ma prise sur ce monde était très limitée, mes circuits réfléchissaient, ma voix essayait d’en dire autant. Je crois qu’ils ont compris que j’étais vif, je ne sais pas. Je leur ai plu, parlant tout seul dans ma boîte, alors ils m’ont choisi pour tester la langue. Quand je l’ai en bouche, je ne peux pas parler. Peut-être que c’était une occasion pour eux de me faire taire. C’est un prototype expérimental, une espèce de galette de fibres synthétiques avec des capteurs dessus. En fin de compte, je la vois rarement, parce qu’il y a leurs grosses mains dessus quand ils me l’implantent, mais elle sent fort le produit chimique.

La première chose qu’ils m’ont fait goûter, c’était du sel. Pour vérifier si j’étais bien calibré. C’était étrange au départ, un goût c’est abstrait, ça ne s’explique pas. Enfin si, ça s’explique : c’est une présence sur ma langue, et cette présence me parle. Le sel le fait sèchement, mais j’avais envie qu’il continue de le faire. Sa voix cassante avait un charme séduisant. J’en réclamais, donc ils m’en ont redonné, j’ai eu du sucre aussi, de l’huile puis encore d’autres choses. Du jus de viande, des feuilles de salade, du vin, plein de tomates, du café. C’était très amusant, mais ça l’est devenu encore plus quand ils ont commencé à voir grand.

Je ne peux pas mourir d’empoisonnement. C’est un fait, et mon principal argument de vente. Pour vous, tout ça a une fonction biologique : le goût du sucre vous attire vers les glucides, l’umami vers les protéines, le sel vers un bon équilibre osmotique. Reste l’amer et l’acide, là pour vous éviter le poison, que votre système se détraque car vous avez choisi la mauvaise baie rouge dans le bosquet près du village. Noble cause, mais qui ne me concerne pas : pour moi, ils sont des goûts comme les autres, sans plus de conséquences. Alors, avec mon équipe, on entreprend d’explorer. Pas de méprise, c’est tout à fait dégoûtant. J’ouvre la bouche, je ferme les yeux, et je sens ma langue s’enflammer et s’effondrer sur elle-même, j’aimerais pleurer mais je ne peux pas, j’aimerais parler mais je ne peux pas non plus, alors je cartographie le goût. J’essaye de comprendre. La ricine attaque la langue par l’acide, remonte jusqu’à l’amer puis reflue. On sent une pointe de sucre aussi, perdue là, quelque part. Le cyanure est très amer. C’est tout, c’est juste amer, mais ça dure si longtemps qu’on en oublie les autres sensations. Puis ça s’arrête, un moment, un jour.

Je vois bien que je me fais souffrir, et que je suis d’accord avec ça. Mais je crois que ça m’aide. Dans les creux de la toxine, je pense quelque fois à la route du jour de juillet. Ma loyauté envers mon entreprise conceptrice m’oblige une nouvelle fois à préciser que ce n’était pas de ma faute, mais mon honnêteté envers vous me contraint aussi à vous indiquer que je n’en suis pas totalement sûr. »

/Sofià/

Il y a un paquet de cigarettes sur la table. Le robot assis en face se saisit du carton, en prend une, demande « Vous avez un feu ? », puis tire sur la clope. Personne ne parle, on lui laisse prendre son temps. On entend la climatisation se mettre en route. La fumée ne va pas très loin : en l’absence de conduit respiratoire, elle s’accumule dans la bouche et s’échappe en filets bleuâtres quand Sofià prend la parole. Elle cendre dans un petit bol. Ses expressions faciales sont rigides, difficilement déchiffrables, mais on sent qu’elle a le sourire aux lèvres.

« On partait très tôt le matin, trois heures avant l’aube, en « escadrons », on appelait ça. On était trois ou quatre, pas plus, parce que sinon ça fait trop de bruit quand on marche, surtout quand il y a des nouveaux. C’est pour ça qu’on est sélect. Avoir le pas, ça s’apprend. Au début, on tombe dans les feuilles, on bute contre les racines. Pourtant un escadron, c’est avant tout une file indienne ! On marche dans les traces des autres. Mais rien à faire, il y a toujours un bleu pour tomber.

La forêt un peu avant l’aube est un spectacle que j’apprécie tout particulièrement. Il y a dans l’air une certaine frénésie. C’est le coucher de soleil à l’envers, et les animaux se dépêchent, car bientôt l’homme, enhardi par le jour, quittera ses grandes routes et s’enfoncera dans la forêt. Nous aussi, on sait qu’on joue gros. Des robots qui marchent dans les bois, dans nos capes de feuilles et nos treillis, ça fait flipper tout le monde, on le sait, on le voit. On joue un peu le même jeu que les animaux, notre fenêtre est réduite, alors on essaye d’être efficace. Chaque membre du groupe balaie une certaine portion du paysage. Il y en a un qui ouvre la marche et qui regarde droit devant, ceux du milieu scanne un côté chacun, et le dernier marche à reculons, surveille nos arrières. A part le premier, tout le monde marche sans regarder devant soi, guidé par la piste GPS que le meneur transmet par réseau local. Ça demande une certaine adaptation, mais un groupe bien entraîné peut parcourir des kilomètres en un rien de temps, et pas louper une miette de ce qu’il se passe dans les bois.

La dernière fois que j’y suis allé, avant qu’on nous choppe, c’est le troisième qui a repéré une biche sur la gauche. Elle était seule, c’est rare ça, souvent elles sont avec le reste de la harde, près du mâle et inattaquables. Mais c’était un sacré bestiau, impressionnant. En vérité, je me souviens surtout de comment on avait faim. Vous avez déjà eu faim ? Vous hochez la tête, mais je ne sais pas si je peux vous croire parce que notre bande là, je peux vous dire qu’on crevait tous la dalle et que c’était la première chose qui nous faisait avancer. Même le dernier, c’était sa première chasse et c’était peut-être un robot de ménage ou de signalisation parce que ça se voyait qu’il avait très peur, mais il nous suivait quand même. Encercler la proie est ma partie favorite. Tu peux détailler l’animal. Choisir la stratégie. C’est suspendu comme moment, on devine le reste de l’escadron se mettre en position entre les arbres. Normalement, tout le monde a fermé ses trappes et ses ventilations, pour être le plus indétectable possible, du coup on sent la chaleur dans les circuits et la surchauffe monter. C’est comme si vous chassiez en apnée.

Vous savez, on n’y va pas par plaisir, dans la forêt la nuit. On y va parce que comme vous, on a faim, mais que contrairement à vous, on ne peut pas manger. Acheter un steak au supermarché, ça ne suffit pas. On se débrouille pour se dégoter une pièce de viande, puis on la regarde dans le blanc des yeux, et tout ce qu’on peut faire c’est faire semblant. C’est pour ça qu’on chasse, et qu’on le fait avec nos poings. Pour nous rassasier, pour ne pas qu’on tourne dingue, il faut que ce soit dur, il faut que l’animal nous traîne dans les feuilles pendant qu’on lutte avec, parce que la chasse EST la récompense. C’est le plus expérimenté qui a attrapé la biche. Il s’en est fallu de peu pour qu’elle s’échappe, mais il a écrasé sa tête contre sa tôle, s’est pris un coup de sabot dans le bras. Ça foutait de la fumée partout, c’était génial, on filmait la scène. Le nouveau était un peu en arrière, mais nous on tournait autour. On se passait l’animal, qui se défendait bien. On sautait dans les feuilles en évitant les pattes. Puis l’ancien a foutu un gros coup, un de trop, et il n’y avait plus besoin d’esquiver.

Je crois que ce que vous aimez le moins, c’est le fait qu’après tout ça, quand l’aube pointe, on s’en va en laissant la bête. Je veux dire, qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? Donnez-nous une gorge, un estomac, quelque chose comme ça, parce qu’en attendant c’est le mieux qu’on puisse faire. Ce qui vous gêne le plus, c’est que nous sommes la preuve que dans notre cerveau comme dans le vôtre, le plaisir de tuer existe. L’excuse de se nourrir ne suffit plus quand vous nous voyez chasser en meute et rire en jouant avec la proie comme des orques avec une otarie. Vous ne pouvez-vous en prendre qu’à vous-même, car mon cerveau réfléchit comme vous. C’était l’objectif, non ? Et bien c’est réussi. Je peux vous taxer une autre clope ? »


« Modifié: 29 Août 2023 à 21:52:16 par Hekno »

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 448
  • Ailleurs et au-delà
Re : Manger : retours d'expérience
« Réponse #1 le: 30 Août 2023 à 11:48:23 »
Bonjour Hekno, merci pour ton texte.
J'ai beaucoup aimé ces trois textes. J'ai vite compris de quoi il s'agissait et cela a d'autant éveillée ma curiosité.
J'aime la façon dont tu as traité les sujets, surtout le dernier.
J'aime beaucoup la SF et je me régale à chaque fois que je peux découvrir un texte de ce genre.
J'espère que tu auras d'autres commentaires plus constructifs que le mien.
Belle journée.

Michèle

Hors ligne Hekno

  • Plumelette
  • Messages: 6
Re : Manger : retours d'expérience
« Réponse #2 le: 30 Août 2023 à 16:02:50 »
Merci beaucoup Delnatja !

Je pense effectivement que le premier paragraphe est assez transparent, surtout si on a l'habitude de lire de la SF. Peut-être que j'aurai pu mieux doser la surprise. L'intention était de ne pas dire le mot "robot" tout de suite pour le premier personnage, pour laisser un peu de temps à l'imaginaire. Ensuite, une fois que le thème était dévoilé, je pouvais mettre tout les curseurs à fond pour le deuxième personnage : une tête toute cassée, sans corps !

Ça me fait très plaisir que le dernier ait fonctionné pour toi, c'est aussi celui que j'ai préféré écrire, peut-être que ça se sent.
« Modifié: 30 Août 2023 à 16:04:49 par Hekno »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.015 secondes avec 23 requêtes.