Doctissimo lui dit : crise psychotique, tique, tic, tic, c’est le bruit assourdissant des secondes et des heures qui défilent à la queue-leu-leu sur l’horloge, devant ses beaux yeux bleus. Il y a un bébé grain de beauté qui a poussé sous son pied. Elle a peur. Elle est hypocondriaque. Son manuscrit a été refusé. Elle est triste. C’est une ratée, pas vrai ? Il y a une grosse boule de bowling dans sa gorge, qui strike à tout les coups dans ses idées et les renverse, et les casse comme un verre qu’on laisse tomber. Elle inspire fort pour essayer de pas s’étouffer avec les fragments acérés et maman lui dit d’arrêter, on dirait une vache. Elle regarde le nez trompette et les yeux lunettes de maman médecin. Elle voudrait qu’elle puisse la guérir, mais, maman médecin ne soigne que ce qu’elle voit dans ses verres grossissants. Son virus à Camille, il est tout petit, bien caché à l’intérieur, sous beaucoup de douleur et quelques chaussettes fortes en odeur. Ça fait une semaine que le cirque est dans son cœur. Il y a des lions, des serpents, des clowns, des lanceurs de flammes qui embrasent tout dans ses profondeurs. Elle a été surprise de le voir arriver : ses tripes n’étaient pas indiquées sur leur tournée, et elle avait même pas acheté de ticket. Elle comprend pas ce qui tourne pas rond chez elle, elle se demande pourquoi ça zigzague en triangle. Elle arrive pas à être claire, à organiser ses idées, à construire un schéma, et à imaginer un récit joli, elle a pris trop de Lexomil et là elle est amorphe sur son lit, elle se dit qu’elle va crever d’un cancer du grain de beauté, que sa vie est foutue, que tout est perdu, et elle est même pas assez shootée pour être fichue de pioncer. Elle trouve pas sa place, le monde entier la rejette comme une greffe qui s’infecte. Elle est compatible avec aucun corps à aimer et aucun corps de métier, même pas compatible avec son propre corps torturé, elle va finir à la poubelle jaune avec les autres déchets toxiques pour l’humanité. Elle se sent mourante. L’infection s’est généralisée, elle est en train de moisir jusqu’aux racines, et la fin a déjà commencé.
Attention, elle sait bien qu’elle est folle, et que ce qu’elle écrit, c’est dingue. Elle en a marre, elle rature tout et reprend depuis le début.
C’est pas un dimanche spécial. Dimanche 4 Juin. Ce matin elle s’est réveillée, a pris un café et un anxiolytique, tique, tic, tic, et il était déjà midi. À midi elle a pris du pain et du vin, et un anxiolytique, tique, tic, tic, et il était déjà dix-huit heures. À dix-huit heures elle a pris une grenadine et un anxiolytique, tique, tic, tic, et voilà, il est vingt-deux heures.
Il est enfin vingt-deux heures, il est déjà vingt-deux heures. Elle a rien accompli aujourd’hui, et elle va pas très bien. Cancer du grain de beauté ou accès de folie, toujours personne pour lui tenir la main, toujours personne à qui dire à demain.
C’est amusant, on dit que la vingtaine est la plus belle des dizaines, pourtant elle arrive pas à en profiter, et ça lui fait peur, et elle a la haine. Elle se dit qu’elle devrait s’y mettre maintenant, parce que plus tard c’est déjà trop tard, parce qu’après est déjà passé, que l’air est déjà expiré, parce qu’il est déjà vingt-deux heures. Mais elle y arrive pas, elle est enfoncée jusqu’au cou dans son infernal triangle des Bermudes, ou c’est lui qui est en elle, elle sait pas.
Pour essayer de pas couler elle publie des textes sur des forums et on lui dit que c’est sympa, que c’est pas mal, que c’est ok. On lui dit qu’il faudrait un peu d’action et quelques solutions, que le personnage devrait arrêter de chialer, et qu’il faudrait complexifier le sujet, parce qu’à la longue c’est lassant de lire des textes déprimants, et elle comprend. Elle se lirait pas elle-même. D’ailleurs, ses textes, après les avoir publiés, elle les relie jamais, parce qu’elle a un peu honte, parce que c’est un peu comme un baiser volé ou un message envoyé lors d’une soirée un peu trop arrosée, on a pas envie d’en reparler ni de l’expliquer, elle expulse rapidement son envie pressante et tire la chasse sans regarder. Elle sait bien que son écriture et ses mots n’ont aucun sens, parce qu’elle écrit sa vérité pour la transformer en quelque chose qui vaut la peine d’exister, en quelque chose d’assez beau pour être regardé. Pas comme elle.
Elle est ivre en écrivant ces quelques lignes.
Pas assez pour oublier sa douleur à la jambe, peur d’avoir un cancer des os. Juste assez pour s’oublier dans des feuilles de papier, se raconter à l’endroit et l’envers, se réinventer pour avoir l’impression d’être vue et respectée, être une Autre. Mais même ça elle a arrive pas à le faire. Elle transpire des larmes d’alligator.
Elle a pas envie d’être demain, parce qu’aujourd’hui sera déjà fini, et elle supporte plus le temps qui s’en va, elle supporte plus de s’accrocher à des instants de chaleur et des rayons de soleil qui partent dès qu’il est l’heure du sommeil. C’est comme une fuite d’eau dont elle ne connaît l’origine, et le temps coule entre ses doigts sans qu’elle ne puisse jamais réussir à en savourer une gorgée.
Anxiolytique, tique, tic, tic, ses yeux se ferment. La paupière est lourde, elle devient sourde, la langue s’emmêle, le souffle ralentit. Elle voudrait se lever pour allumer la lumière, parce qu’elle a peur du noir, mais trop tard. Elle s’est endormie, main sur le cœur, ventre plein de peur, yeux qui pleurent. À demain.