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Auteur Sujet: Dernière épreuve  (Lu 451 fois)

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Dernière épreuve
« le: 01 Avril 2023 à 10:59:45 »
Aéthon se réveilla à la fin du jour, sur un sol crayeux commençant doucement à se faire froid. Presque nu, une cape en peau de bête à même les épaules, un pantalon de jute si troué qu'il ne le couvrait raisonnablement plus qu'au niveau de l'entrejambe et des fesses, Aéthon était frigorifié à l'image de cet astre rougeâtre, déclinant ; à l'image de cet autre astre, dont il priait la lueur malsaine de l'éclairer ce soir.  C'était la nuit qu'il avait ordre de vivre. A la manière d'un prédateur sordide, il était invisible de jour, il se terrait dans l'ombre ; ce n'était que le soir venu qu'il frappait, le soir qu'il pouvait se mouvoir à l'abri des regards.

Il avait dû ainsi endurer d'interminables semaines pour prouver sa valeur. Combien encore il lui en restait, il n'était plus capable de l'estimer, il était à bout. Cet après-midi il s'était effondré alors qu'il se dissimulait derrière des rochers, à la vue d'esclaves agricoles s'en allant faire paître les bêtes. Il n'avait supposément droit ni au vol, ni au meurtre, dans cette épreuve pour la survie. Il était en fait attendu qu'il tuât, et volât au point qu'une rumeur naquît dans les campagnes. Arrivé au terme il devait revenir victorieux, plus gras, plus beau qu'il ne l'avait été au départ, repu de nourritures dérobées et décoré d'un sang qu'on ne lui réclamerait jamais ; ce serait preuve de sa réussite. Dans cette étrange société qui n'eut jamais son pareil, on avait inventé le meurtre tacite, lequel on avait revêtu d'un manteau civique. Les vainqueurs de cette sinistre épreuve étaient appelés à figurer dans la garde des rois avec tous les honneurs.

Ce soir, comme depuis trois soirs, Aéthon rompit avec le rituel de réveil qui avait été sa routine durant les premières semaines : il ne fit pas mine de s'étirer, de faire l'inventaire de sa besace, d'inspecter la zone et de décider, savamment, du programme de la soirée. Remis plus ou moins droit sur ses jambes, il tangua en avant et en arrière, il mit une main à son front, se frictionna l'abdomen à deux bras, et recracha ce qu'il avait avalé tout à l'heure. Un mal insidieux était en train de le terrasser. Le pire advint lorsqu'il chercha à faire ses besoins. Un étron brûlant, douloureux, lui pourfendit l'anus ; une pisse jaunâtre, infâme, lui brûla l'urètre. Il souffla fort. Ses membres tremblaient et son corps brûlait. Serait-il frappé par le fléau des lâches qui abandonnent proche du but ?

Aussi loin qu'il pouvait remonter, il n'avait pas souvenir d'avoir été lâche. A la naissance, inspecté par les anciens, on lui avait trouvé des membres vigoureux et un poids idéal. Des yeux aux couleurs de l'océan, un teint à la couleur du calcaire du Péloponnèse. Plus tard, dans les classes de jeunesse, il s'était démarqué de ses camarades par ses performances à la course et au javelot. Se hissant parmi les premiers de sa génération, il fut montré par les maîtres comme un exemple de héro d'habileté. A cette première attribution il en gagna une seconde, autrement plus prestigieuse, au moment des épreuves de l'entrée à la vie en caserne. Disposé face au mur, le dos exposé à la foule, au centre d'une arène, aux côtés de tous les adolescents de sa tranche d'âge, il fit preuve d'un courage exemplaire et d'une tolérance à la douleur sans précédent, en acceptant le plus longtemps les coups de fouet que des soldats avaient pour tâche de leur infliger jusqu'à ce qu'il n'y en eût plus qu'un qui demeurât débout. Du soleil de midi au soleil du soir, il avait tenu sur ses jambes, jusqu'à ce que l'avant-dernier d'entre les braves consentît à abandonner, le dos sanguinolent au point qu'on l'eût dit épluché. Aéthon fut alors acclamé par la foule et convié, en tant que jeune invité méritant, à un banquet qu'offraient les deux rois. Il reçut à ce titre le surnom de héros d'endurance. C'est tout naturellement qu'il fut bien accueilli en caserne et, qu'au terme d'une formation de trois ans, fut convié à passer les épreuves de la Cryptie.

S'il avait su être brave contre lui-même, donc, il reconnaissait qu'il lui était difficile de faire jaillir le sang d'autrui, d'en imbiber sa lame, d'en recouvrir le sanctuaire des divinités infernales, qui ont leurs autels sur l'entière surface terrestre.
Dans son délire fiévreux, alors que l'obscurité froide gagnait le monde et qu'il marchait, titubant de moitié, sur un sentier de pâturage désert, il revisita ses souvenirs à travers de grandes scènes prenant un caractère explosif. La nervosité de son cerveau était telle que rien ne se pouvait fixer, que sa pensée enchaînait les va-et-vient sans remède.
A l'instar de tous ses camarades, il révérait les chevaux, merveilleuses créatures jaillies des eaux. A l'inverse de ceux-ci, et ce fut l'un de ses rares points noirs durant les premières années de son éducation, il était incapable de leur adresser un coup dans les flanc, que ce fût de pieds ou de baguette.

De même, il avait pleuré chaudement lorsqu'un soir Xénoîon revint au dème allongé sur une civière. Une plaie profonde, dans le bas du dos, avait causé sa mort dans les champs du Péloponnèse, où l'ennemi avait fait force démonstration de javelots. La couverture mortuaire du jeune homme fut arrachée, et on mit le corps en terre sans cérémonie, dans un terrain reculé, à l'extérieur du village, à l'opposé exact des mausolées des familles. En public, chaque habitant avait traité la chose avec gravité, concernés par la réputation du dème. Dans la famille de Xénoîon, on n'avait pu dénombrer ne serait-ce qu'une larme. Notre jeune homme fiévreux, Aéthon, fut le seul à déplorer ouvertement la perte de Xénoîon. Il fut brutalement corrigé par sa mère qui l'accusa de lâcheté, par les anciens qui le mirent en garde contre le mauvais œil, par ses camarades qui le rudoyèrent quelques jours durant.

Il avait également assisté à une scène aussi brutale que banale. S'en revenant d'un autre dème, avec les enfants du voisinage, il avait croisé un jour la route d'esclaves qui retournaient aux champs. Hipparque, ni le plus fort ni le plus brutal de la bande, les avait alpagué durement. Salutations faites, il leur avait posé une série de questions de plus en plus embarrassantes. Il leur avait tout d'abord demandé leur destination, l'emploi de leurs bras, de leurs outils ; à quelle village appartenaient-ils, combien d'enfants avaient-ils, s'ils travailleraient jusqu'à la tombée du jour, ce qu'ils feraient ensuite, s'il était vrai qu'ils copulaient avec des animaux... D'autres prirent part à la plaisanterie, au point que l'affaire, de simple inquisition, devint un véritable défouloir. Au final il leur fut dit de danser, de chanter, en clair, de s'humilier pour les amuser. Les esclaves, qui pouvaient avoir entre trente et cinquante ans, s'exécutèrent à leur manière, les uns s'humiliant juste assez pour ne pas être réprimandé, les autres s'humiliant parfaitement afin d'obtenir plus vite la tranquillité. La plaisanterie ne prit pas fin ici.

Hipparque, excité du pouvoir qu'il avait en droit de naissance sur ces non-libres, profita que l'un d'eux trébuchât pour le clouer au sol d'un violent coup de pied à l'estomac, au moment exact où celui-ci voulut se relever. Tétanisé, l'esclave demeura à terre, cette fois, et leva une main implorant la pitié. Hipparque lui intima alors de se relever, et l'esclave s'exécuta. Un coup dans les testicules lui fit plier les genoux, un coup de bâton à la tête, donné à pleine puissance, le fit tomber au sol. « Lève-toi ! ». Et l'esclave se leva en tremblant, du sang ruisselant au niveau de la tempe et du front.

Ce fut un torrent de sang
Aéthon continua sa route après s'être abreuvé à un puits asséché
L'esclave au ras, fracassé contre la caillasse
Il allait sans repère dans le noir d'une nuit sans étoiles
les enfants riants, encourageant le cogneur
Il aurait pu se fier à ces formes lointaines, à cet arbre esseulé dans cette plaine aride, à ces montagnes sordides parsemant l'horizon d'un noir un peu plus incertain
les copains riants, participant au spectacle
découvrir qu'il prenait l'exacte inverse direction, l'infertile destination qu'il avait emprunté ce matin
Aéthon sommé de commettre, de piquer d'un bout de bâton
revenant fatalement sur ses pas
Aéthon frappant, pochant un œil sous une cascade de cris, de pleurs, de joie.

Il s'effondra dans la poussière qu'il avait naguère bouleversé. Le corps, la tête, l'esprit pesants. Les jambes croulèrent à la suite d'un ample mouvement l'entraînant vers le sol, qu'on eût dit intimé par le buste et le haut du corps. Aéthon eut la chance de tomber la tête sur un lit de broussailles qui lui amortit le choc. Pendant quelques heures il rêva dans le froid. Ce fut un supplice plus grand que la somme des coups qu'il avait pris dans sa vie. Un sommeil contraint à la suite d'un évanouissement. Une zone ouverte aux vents au frais de la nuit. Une maladie et une fatigue physique, nerveuse, ne pouvant s'oublier dans ces conditions. Une nervosité fiévreuse maintenant le sujet dans l'état conscient de rêveur lucide. Une nervosité telle – alliée à l'écrasement de la chair, au glas de la nuit, à la fièvre grimpante, à une poitrine comprimée, étouffante – qu'Aéthon évolua dans un dédale cauchemardesque où traumatismes et souvenirs s'entrechoquèrent sous une forme monstrueuse, travestis par les souffrances du temps présent.

Le fouet des soldats, le cri du public
la cane du grand-père, les rires des frères
la baguette du cavalier, le mors usé du cheval
le bâton que j'ai dans la main, l'oeil de l'esclave émulsionné dans une coction blanche et rouge, pâteuse
l'hystérie collective entre peur inavouée et l'assouvissement des penchants sadiques
le grand damne des esclaves frappés par le sort ! Le sort ! (moi!)


Il sortit du cauchemar d'un sursaut, d'un élan des poumons et du cœur. D'un geste il dégagea le vomis qui lui obstruait la bouche et le nez, puis respira avec peine à grands coups. Il fut prit d'horreur. Le froid l'avait transi au point que ses doigts, ses orteils, il ne les sentait plus. Parvenait-il à les faire mouvoir rien qu'un peu ? Il ne savait le dire à cette heure d'une nuit rendue plus noire encore par la venue de nuages. Il obligea son corps à se redresser, ses jambes à avancer, autrement quoi il mourrait avant la prochaine aube.

Mourir, et si c'était permis ?
Aussi loin qu'il pouvait se souvenir, Aéthon avait admiré les héros dans leur mort. Un jour il s'en fit la remarque, tous les héros avaient connu une fin brutale. On disait d'Héraclès qu'il accéda aux cieux,  apothéose suivant un piteux décès survenu par l'inconséquence d'une femme, sa femme. Enfant il avait chanté leurs lamentations, avec la voix d'Aphrodite, avait-on dit. Du reste il n'avait pas trouvé grand succès, ce rapprochement fait entre la déesse et lui n'avait pas le caractère d'un compliment ; au dème comme au centre, on préférait les voix faites d'homme, on goûtait davantage le récit des actes héroïques et sauvages des premiers exploits d'un héros. Les complaintes, les psaumes, les épisodes tragiques et grotesques, on ne les entendait guère. Ce n'était pas le territoire de l'Athènes décadente ou de l'Argos abrutie. Aéthon en avait néanmoins chéri les épopées, et à cet instant exact où il se traînait, frigorifié, sur la terre du Péloponnèse, il s'en rappela des tableaux entiers et pour la première fois il poussa l'idée un peu plus loin : « Tous les héros connaissent une fin lamentable ».

Alors mourir était en théorie permis. Héraclès ? Mort du manteau de son ennemi. Mort en tuant ses propres enfants, gagné par la folie d'Héra, entendait-on autrement. Agamemnon ? Crevé en traître par le satyre qui séduisit son épouse, au retour d'une décennie de campagne l'ayant opposé aux plus glorieux champions de l'humanité. Icare, Oreste, Minos, Achille ? Nul besoin d'ergoter sur leur sort. Que dire encore d'Egée, dont sa majesté ne le protégea pas des charmes d'une sorcière, dont les vertus ne  lui permirent pas de trouver la patience qui lui aurait conservée la vie ? Alors oui, ça l'était. Aéthon pouvait mourir tout de suite, à grosses suées dans cette plaine nue, en plein délire. Il mourrait jeune et beau, et encore  plus bravement que la plupart de ses pairs qui ne s'étaient même pas illustrés jusqu'à cette ultime épreuve de la Cryptie. Il recevrait des funérailles des plus dignes, si son corps était retrouvé. Même sans cela il sentait qu'il était appelé. Qu'à l'instar d'Oedipe – encore une mort où le tragique côtoyait le grotesque ! –, l'Hadès allait s'ouvrir sous son corps et l'étreindre, au moment fatidique.
Mais l'accomplissement, dans tout cela ?

Il avait pris les coups et couru mieux qu'un autre. Il avait été l'un des plus prometteurs, et c'était bien assez.
Vraiment ? Ne sont-ce pas des performances et une gratification qui siéent mieux à un enfant qu'à un homme ?
Il avait voulu être un homme. Mais les hommes de son entourage l'avaient passablement effrayé. Revenu de ce jour d'été où, entraîné par la clameur de ses amis, il avait blessé un esclave, Aéthon avait découvert en chacun des ses frères aînés et son père, une parenté de mœurs et d'affinités, on disait de race, avec les jeunes camarades qui l'avaient embarqué. Quand ils apprirent la nouvelle du ton hésitant qu'Aéthon l'annonçât – craignant d'être réprimandé mais surtout se sentant très vilain –, ils réagirent distinctement sur un même mode : il reçut plaisanterie, moquerie, tape sur le front ou dans le dos ; le mot d'ordre était légèreté, mépris complet pour le handicap de l'esclave. Aéthon prétendit rire un instant, et finit par pleurer dans un coin de la cour intérieure, en se pinçant méchamment le ventre, s'efforçant de s'arracher le nombril.

Il avait vécu, depuis, avec un certain décalage vis-à-vis de ses pairs qui prit la forme d'une constante dissimulation. Dans la cour, ce jour d'été, c'était seul et derrière un bosquet que les larmes avaient coulées. Il en fut de même pour tous les instant mémorables de sa vie. Quand il avait accepté le fouet, à la cérémonie d'entrée en caserne, il s'était imaginé purger enfin pour les violences qu'il avait commises. Il aurait bravé le cuir, l'appelant jusqu'à l'évanouissement si tous n'avaient abandonnés avant. Peut-être expiait-il encore à présent, peut-être le fouet n'avait-il pas suffi. Il avait beau chercher dans sa mémoire, il ne trouvait pas une histoire d'un héro sur laquelle appuyer ce sentiment qui était celui de la culpabilité repentante. Un instant il s'y essaya et pensa qu'en frappant cet esclave, et tant d'autres, il avait mécontenté un dieu qui le rongeait maintenant ; que cette soif de mort était mue par quelque émissaire souterrain. Cela ne tenait pas debout. Les dieux n'avaient que faire des esclaves, cette race servile. Ils n'avaient jamais lorgné que du côté des héros, des jeunes hommes comme Aéthon, qui s'étaient illustrés par les arts du corps et de la guerre. Tout leur était permis. Achille ivre de barbarie, Ajax brûlant de rage, Hector effroyablement lâche, Jason sinistre traître, Thésée glorieux parjure, Héraclès infanticide, Oedipe parricide... Tous avaient côtoyé l'ignoble et c'était bien ainsi. Ils avaient fait la gloire des hommes et atteint l'Olympe, ou du moins le Parnasse. On s'était efforcé vingt ans durant de le lui faire comprendre ! Ce n'est qu'à cet instant, quasi-funèbre qu'Aéthon se sentit la force, et même la sagesse, de se soumettre aux lois que ces récits avaient établis.

Ivre, il l'était. Fou, naturellement. Puissant, cela allait sans dire, devant la mort qui grondait. Frappé par les Furies, sans doute.
Une lueur à une proximité incertaine lui révéla une habitation. Une médiocre cahute, toute de bois et au flanc d'un cheptel. Dehors, un jeune homme tenait une torche, et il avait un vase. Il n'y avait pas de puits alentours, que pouvaient contenir ce vase ? Le bêlement d'une chèvre se fit entendre, qu'y avait-il dans le vase ? Le jeune homme ne cheminait pas vite, ralenti par un vase plein d'un liquide prometteur...

N'écoutant que les voix, que les images sanglantes qui l'avaient torturé durant son sommeil... n'écoutant que sa soif et reniant cet enfant du passé, Aéthon se précipita sur le jeune homme, couteau à la main, bouche asséché, beuglante, ouverte aux vents. Le malheureux n'eut que l'instant de souffler, déjà la lame lui rentrait dans le plexus. Il expira un instant plus tard et la torche tomba de sa main, heurta le sol froid, et gagna les ténèbres. On n'entendit plus un bruit. Dans cette obscurité qui s'installait à nouveau après ce bref moment d'accalmie, de folie, dans cette nuit si semblable aux précédentes, à celle de tout à l'heure, Aéthon meurtrier, eut l'illusion un instant que, sous l'effet du froid, de la fièvre, il n'avait que rêvé tout ceci. Et ce sang qu'il avait sur les doigts, ce couteau qu'il tenait dans la main, aux trois-quarts planté dans le corps encore chaud de sa victime, ne pouvait plus, par la sensation physique, le forcer de reconnaître la réalité du crime. Il ne sentait plus rien du tout.

Le lendemain à l'aube, Aéthon prit le chemin du retour. Revenu au dème et paraissant face à son père, qui l'examina gravement, il reçut une accolade d'une somptueuse virilité. On le conduisit alors aux lieux où il avait effectué son service, sous les clameurs de toute une région, bouillonante de fierté. Un éminent supérieur l'examina à son tour. Il s'adressa ensuite à la foule, et fit se renouveler les clameurs de tout à l'heure. On convia Aéthon à un banquet où il fut à l'honneur. Une invitation infiniment plus sérieuse le manda ensuite à la gauche des rois, à un autre banquet. Il reçut armes et distinctions, propositions de mariage à tout va. On prit bientôt l'habitude de le surnommer Héraclès, ou l'héraclide.
Le Aéthon d'autrefois, visionnant le spectacle de cette vie, eût agréé à ce surnom qu'on lui accordait si justement : Héraclès avait perdu la tête, s'était baigné dans le sang des innocents, avait connu une parodie d'apothéose.

Aéthon aujourd'hui n'en pensait plus rien. Le lendemain de son crime, il s'était réveillé dans la cahute de l'homme assassiné. Une catastrophe avait dû s'ensuivre, puisque dans l'entrée il y avait aussi le cadavre d'une femme, d'un enfant, d'une autre femme qui avait un enfant à naître. Il contempla un instant leurs entrailles et leur visage terrorisé, figé dans la mort. Il ne trouva rien à dire ou à penser, et encore moins à s'exclamer. Il reprit un peu de ce lait, un peu de ce miel et de cette miche qui l'avaient requinqué. Il s'en fit un petit sac, une petite gourde, une sacoche, qu'il fit pendre dans son dos. Il ouvrit la porte d'entrée et enjamba le cadavre de l'homme qui n'avait plus de visage ; les charognards avaient besogné dur la veille. Aéthon avait reprit le chemin des siens recouvert d'un sang vif. Il avait abdiqué du passé, il pouvait maintenant se mouvoir en accord avec les siens.

 


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