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Auteur Sujet: Les Crocs de l'Apôtre Chapitre 1 (Contenu explicite)  (Lu 1490 fois)

Hors ligne Toboe

  • Tabellion
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Les Crocs de l'Apôtre Chapitre 1 (Contenu explicite)
« le: 16 Février 2023 à 09:57:36 »
Bonjour tout le monde

Je vous partage ici le premier chapitre d'un roman qui a connu pas mal de changement. C'est un projet que j'ai repris de zéro car je l'ai commencé il y a une bonne dizaine d'années et il ne me plaisait plus.
Pour le genre, il s'agit d'action avec peut-être de légères nuances de policier et d'espionnage mais rien qui puisse le classer comme tel.
Je le remets ici mais il y a du contenu explicite (langage vulgaire, violence etc). Donc disclaimer mode on!  ;)
Sans plus tarder voilà le texte:

Les Crocs de l'Apôtre


«Il n'est pas de repaire plus sûr que les Ombres car qui se dissimule du Monde ne souffre de son voile.»
Liber Ombra
   

Chapitre 1


Année 2030

          La sonnerie retentissait depuis une bonne minute déjà lorsque la jeune femme décida enfin d'ouvrir les yeux. Non pas qu'elle dormait encore mais elle répugnait régulièrement à se lever et à sortir du lit. Certainement l'un des multiples symptômes d'une dépression, elle en était sûre. Tâtonnant maladroitement, elle se saisit de son téléphone et en coupa l'alarme. Elle rassembla les maigres braises de courage tiède et se redressa, encore légèrement hagarde.
   Le regard glissant d'un point à l'autre de sa chambre, notant de ci de là les traces d'un désordre qui résumait bien sa vie, la jeune femme se demanda pour la énième fois si ça valait vraiment le coup de se lever. Le monde des rêves était bien plus attrayant que celui de la réalité froide et dépourvue de pitié. Son œil se braqua sur la pendule accrochée au mur et l'heure affichée la fit grimacer. Il était déjà si tard, pratiquement dix-huit heures.
   Aiguillonnée par une peur qui commençait à l'assaillir, elle s'ébroua mentalement et se leva, filant dans la salle de bain adjacente. Là, elle prit une douche qui lui fit un bien fou, lavant sa torpeur et sa morosité avec une efficacité digne d'une renaissance. À moins que ça ne soit celle d'une drogue? Elle n'aurait su le dire, quand bien même elle en aurait eu quelque chose à faire.
   Une dizaine de minutes plus tard, elle sortit de la cabine et se drapa d'une serviette effilochée dont elle se fit la remarque pour la centième fois qu'il fallait la jeter. Debout devant le lavabo muni d'un miroir d'une taille respectable, elle s'observa jauger ses traits, son humeur aussi.
    Océane Sirenya était une femme de vingt et un ans à la beauté envoutante et insaisissable. Grande et la silhouette bien faite de celle qui attire tous les regards, unique bienfait que la vie lui avait offert selon sa propre opinion, elle se mit à sonder la glace plus intensément encore. Écartant une mèche de ses cheveux carmins elle afficha son plus beau sourire, celui qu'elle offrait encore et encore, toujours aguicheur à défaut d'être sincère. Une vague de dégout la parcourut alors comme à chaque fois qu'elle se regardait dans un miroir et elle détourna brutalement la tête. Elle sentit monter une vive colère et regretta une fois de plus de ne pas avoir décroché ou brisé cette foutue vitre.
   D'un pas furibond, Océane sortit de la salle de bain, revint dans la chambre et s'habilla. Ses efforts de ne penser à rien ne la menèrent nulle part et elle laissa une fois de plus ses yeux dériver dans la pièce à mesure qu'elle enfilait ses vêtements affriolants. De longues bottes à haut talons, une jupe excessivement courte et un chemisier qu'elle ne boutonna qu'à moitié. On ne pouvait pas faire plus explicite à moins peut-être de ne pas porter de vêtements du tout.
   Son portable sonna et la surprit. Elle espérait sincèrement que ce n'était pas ce connard de Val mais en jetant un œil elle soupira de soulagement de voir que ce n'était que Sonia, l'une de ses collègues et sa meilleure amie.
_ Allo Sonia, tu as déjà fini ta journée? Je pensais que c'était aux alentours de vingt heures qu'il te lâchait.
_ Non, y'a un mec qui a foutu un de ces bordels au bar, tu peux pas t'imaginer! Ils ont dû se mettre à trois pour le sortir, il était complètement camé, une vraie épave le type! Bref, j'ai eu droit à une légère refonte de la tête tu vois et du coup, Val m'a dit de rentrer.
   Une refonte dans leur langage codé c'était des coups reçus, pas un passage à tabac en règle mais pas vraiment loin non plus. Soit c'était une volonté du client et là, supplément à la clé, soit c'était pas prévu et le client, si ça venait à se savoir finissait sur une civière. Val avait horreur qu'on lève la main sur ses filles sans payer l'extra qui allait avec.
_ C'est grave? Demanda Océane soudainement inquiète.
_ Non, c'est juste une écorchure à l'arcade, rien de bien méchant. Bon, j'ai aussi vu quelques étoiles mais les videurs sont arrivés assez vite, ça n'a pas duré. T'inquiète pas.
   La voix de Sonia se voulait rassurante mais Océane n'était pas dupe. Elle savait pertinemment que ça pouvait déraper et aller bien plus loin que ça. Encore heureux qu'elle était au bar à ce moment là.
_ Tu sais je ne t'appelais pas pour ça à la base. Reprit Sonia. Tu bosses où ce soir? En intérieur ou dehors?
_ Dehors à moins que Val ne change d'avis au dernier moment. Pourquoi?
   Il y eut un léger silence avant que la femme à l'autre bout du fil ne réponde.
_ Faut vraiment que tu fasses gaffe si tu bosses dehors.
_ Je fais toujours attention, tu sais comment je suis.
   Le ton qu'avait employé Sonia était empreint d'inquiétude et de peur sans qu'Océane n'en comprenne la raison.
_ Non là faut vraiment faire super gaffe, je déconne pas. Y'a ce gars des NIDs, tu sais mon régulier, il m'a dit tout à l'heure qu'ils étaient en alerte et qu'ils s'attendent à ce que ça pète dans le coin. Ils ont même doublé les patrouilles. Il se prépare un truc et ça a l'air assez violent et je veux pas que tu te retrouves au milieu.
   Océane digéra l'information et tenta de faire refluer la boule qui commençait à poindre dans son ventre. Si ça venait d'un NIDs, c'était du sérieux et elle ne voulait en aucun cas faire le trottoir dans un coin paumé. Le bar et la sale gueule de Val lui apparaissaient d'un coup mille fois plus attrayant qu'une nuit dehors. Peut-être pourrait-elle le faire changer d'avis? C'était carrément moins sûr.
   Sa voix diminua lorsqu'elle parla, comme si elle ne voulait pas accorder une quelconque importance aux dires de son amie mais qu'elle n'y parvenait pas.
_ Il t'a dit ce qui allait se passer et où?
_ Non, ils en savent rien. Mais clairement c'est dans le coin. T'éloigne pas des patrouilles, sérieux! Rappelle toi ce qu'il s'est passé avec Ana.
   Le souvenir du sourire d'Ana et de ses clins d'œil quasi légendaires assombrit l'esprit d'Océane. La prostituée s'était retrouvée au milieu d'une fusillade entre dealers et n'avait rien pu faire. Elle avait été la première à tomber, suivie par d'autres ce soir là.
_ Je vais voir comment je peux m'arranger mais ne t'inquiète pas, je ne vais pas faire n'importe quoi.
   Le reste de la conversation fut plus léger même si le cœur ne semblait pas vraiment y être. Au terme d'une dizaine de minutes, Océane raccrocha et termina de se préparer. Une bonne séance de maquillage, un rapide diner et elle était fin prête à partir travailler. Elle s'immobilisa quelques secondes devant la porte d'entrée en se demandant s'il ne valait mieux pas prendre quelque chose au cas où il se passerait un truc grave. Elle avait déjà sa bombe au poivre mais après avoir entendu Sonia, elle s'interrogea de savoir si cela suffirait. Elle préféra rajouter son pistolet à impulsion électrique dans l'une des poches de son chemisier. Il lui avait déjà bien servi la fois où un type complètement ivre avait voulu la violer un soir. La décharge d'énergie placée à un endroit particulièrement douloureux chez les hommes l'avait franchement bien calmé et l'avait peut-être même aidé à dessaouler. Elle se demanda non sans un grand sourire d'ailleurs, s'il pouvait encore se servir de son attirail avant de balayer cette idée d'un haussement d'épaules: elle s'en moquait royalement.
    Avec une grande inspiration, Sirenya sortit de chez elle et se dirigea vers l'arrêt de bus le plus proche. Elle habitait une petite maison d'aspect négligé nichée littéralement à quelques mètres d'une des cités les plus dangereuses du secteur. C'était le dernier vestige de ce qui restait de sa famille, un héritage dont elle avait tenté de se séparer sans y parvenir sans qu'elle n'en soit responsable: personne de sensé n'aurait voulu acheter un coin de paradis pareil.
   Il ne lui fallut pas bien longtemps pour atteindre son secteur, non loin de la capitale. Avant même d'arriver dans la rue que Val lui réservait, Océane aperçut plusieurs patrouilles de NIDs comme Sonia le lui avait dit. Cela ne fit que renforcer ses craintes mais elle essaya de ne pas y penser plus. Lorsqu'elle croisait un groupe de contractors, certains la saluaient et lui souriaient et elle se permettait alors un petit geste de la main pour ceux qu'elle reconnaissait.
   Sans explications, la jeune femme fut forcée de s'arrêter en plein milieu du trottoir juste derrière un groupe de NIDs. Elle prit alors le temps de les observer. Les hommes au nombres de quatre étaient lourdement armés et équipés de gilet pare-balle imposant. Ils bavardaient tranquillement tout en jetant des coups d'œil exercés aux alentours.
   Une décennie plus tôt, devant la vague de violences et d'insécurité qui se répandait au sein du pays, l'État avait été forcé de prendre des mesures. Puisque même la police ne suffisait plus certaines régions avait fait appel à des SMP, des sociétés militaires privées et les avaient engagé pour patrouiller les rues et faire taire les rumeurs qui couraient sur le manque d'investissements en matière de sécurité publique. Plusieurs sociétés avaient défilé dans la capitale et ses alentours au cours des dernières années mais les NIDs, pour Navigate In Depth, avait fini par se saisir du contrat et à le garder. Anciens militaires aguerris, policiers désirant un meilleur salaire ou illustre inconnu souhaitant un travail relativement bien payé, la SMP ne tarissait pas de recrues.
   Toutefois, en raison de la loi française, ces sociétés n'étaient pas basée en France et donc, se permettaient des écarts de conduite plus ou moins tolérés. Ainsi, il n'était pas rare que les contractors se mettent à tirer en plein milieu d'une rue lors de rixes ou d'affrontements avec des dealers ou des terroristes.
   Et tout cela, c'était sans compter sur la Secte de l'Ombre comme les gens se plaisaient à l'appeler. Un regroupement de fanatiques ayant juré fidélité à une divinité inconnue et entrainés au même niveau que des forces spéciales à ce qui se chuchotait, bien que rares aient été les témoins de leurs faits d'arme.
   Océane put enfin reprendre sa route et finit bien vite par atteindre son lieu de travail, un petit coin non loin d'un hôtel miteux. Vingt heure sonnait déjà et il ne lui fallut pas bien longtemps pour que son premier client, un homme débonnaire à la quarantaine bien tassée n'arrive. Quelques paroles d'usage, un vif échange d'argent et le couple nouvellement formé prit une chambre.
   Val s'était débrouillé pour soudoyer les gérants de plusieurs hôtels et contre une jolie rémunération ses filles pouvaient tranquillement travailler. Océane guida l'homme au travers des couloirs et entra dans la pièce qui lui était réservée.
   Un lit, une commode et une table de chevet, c'était bien tout ce que recelait la pauvre chambre. Sans un mot, la jeune femme entreprit de déshabiller l'homme sans cesser d'afficher son sourire de circonstance, un mélange de malice et d'envie qui ne trompait personne. Elle émettait de temps à autres de petits rires grivois qui semblaient beaucoup amuser l'autre.
   Puis elle se laissa faire docilement lorsque ce fut à son partenaire de mener la danse. Une grande partie de son cinéma y passa, des gémissements aux paroles salaces. Et tout cela en même pas quinze minutes.
   Le quarantenaire s'écroula sur le lit une fois sa besogne achevée. L'endurance lui manquait cependant il se mit à parler et Océane se surprit à lui répondre. Comme tant d'autres avant lui, l'homme n'était pas différent et la jolie prostituée s'en aperçut bien vite. Une nouvelle histoire aux différences marquées mais au fond, toujours la même misère et la même rengaine. Les lassitudes du monde l'épuisèrent bien plus que sa petite partie de jambes en l'air.
   Sans montrer ni signes d'impolitesse ni mauvais caractère, Océane se rhabilla et sourit une fois de plus tout en invitant son client à la laisser rependre le travail. Il comprit et en fit de même. Ce ne fut que lorsqu'il sortit qu'elle s'autorisa à tomber le masque en faisant un brin de toilette. Combien d'autres devrait-elle contenter ce soir, elle n'en savait rien mais elle espérait qu'il y en aurait bien peu, qu'elle puisse, ne serait-ce qu'une nuit, voir son dégout d'elle-même la quitter.
   Elle savait que c'était impossible et la nuit serait longue comme toutes les autres avant elle.


   Océane n'avait plus aucune idée de l'heure qu'il était quand elle émergea une fois encore de l'entrée de l'hôtel en direction de la rue. Un regard sur son téléphone lui apprit que la nuit était déjà largement avancée. La délivrance approchait à grand pas et elle espéra une fois de plus que les clients seraient tous endormis, loin d'elle ou trop occupés pour s'envoyer en l'air.
   Tout en reprenant sa place sur le trottoir, la jeune femme se perdit dans ses pensées. Il y eut alors un bruit d'explosion qui retentit, brisant la sérénité discrète installée parmi les ombres. Océane se crispa et son sang se figea dans ses veines. Avant qu'elle n'ait le temps de faire quoi que ce soit, une succession de rafales d'armes déchiqueta le calme retombé. Ce fut alors la panique autour d'elle.
   À quelques dizaines de mètres d'elle, une patrouille des NIDs se tenait là et ils s'étaient déjà déployés. L'officier avait le micro de la radio devant les lèvres et ne cessait de parler. Certains civils encore dehors à cette heure là tentèrent de s'approcher d'eux pour profiter de la sécurité relative mais les hommes leur hurlèrent sans ménagement de reculer, braquant leurs armes dans la foulée. Océane abandonna l'idée de venir à leur contact. La fusillade retentissait toujours mais semblait éloignée de plusieurs rues, toutefois, Sirenya savait que ça pouvait dégénérer encore plus dans ces quartiers.
   Terrifiée, l'instinct de survie prit le dessus et la prostituée se réfugia à l'intérieur de l'hôtel, préférant un abri solide à l'air libre de la rue. Le bruit ronflant d'une voiture forçant l'allure la fit se retourner et elle put voir à temps un véhicule des contractors filer à toute vitesse en direction du grabuge. Océane se dirigea vers l'accueil où même le personnel de nuit complètement abasourdi ne savait comment réagir. Un homme des NIDs entra soudainement et leur intima l'ordre de se montrer calme et de ne pas sortir. Sa voix posée malgré le raffut de la fusillade qui ne semblait pas vouloir s'atténuer calma légèrement Océane. Des hommes en armes se tenaient devant le bâtiment, elle ne craignait rien, du moins le supposait-elle.
   Peu à peu, quelques minutes seulement après l'explosion, les bruits d'armes commencèrent à s'estomper. La jeune femme n'y entendait rien au combat aussi tira-t-elle comme conclusion que les soldats de la SMP étaient arrivés sur les lieux et avaient pris la situation en main. Elle voulait rentrer chez elle le plus vite possible, mettre une distance plus que respectable et surtout bienvenue entre elle et ce quartier. Elle se fit la réflexion pour la centième fois au moins qu'il fallait qu'elle déménage, qu'elle arrête ce travail et qu'elle disparaisse de cette région. Peine perdue regretta-t-elle instantanément. Val la retrouverait sans aucun doute possible. «Bordel de dieu» fut tout ce qu'elle parvint à répondre mentalement. 
   Alors qu'elle était toute tremblotante, le gérant de l'accueil lui sourit timidement et lui glissa quelques paroles rassurantes qu'elle ne parvint pas à comprendre ou plutôt qu'elle ne voulut pas comprendre. Il fallait qu'elle quitte cet endroit au plus vite. Cela commençait à prendre le pas sur sa raison, érodant les maigres réserves de quiétude et de réflexion dont elle disposait encore.
   Au loin, le vacarme des armes s'était tu, ne laissant la place qu'à des cris indistincts et aux sirènes des véhicules de premiers secours encore terriblement éloignés de la situation.
   Il fallut une bonne heure d'attente avant qu'un homme des NIDs entre à nouveau dans l'hôtel et leur assure que la zone était sécurisée, selon ses termes et que ceux qui le souhaitaient pouvaient repartir. Océane n'hésita même pas. Elle se releva du siège dans lequel elle s'était enfoncée, plus pour cacher ses tremblements et éviter à ses jambes de se dérober, et sortit d'un pas décidé. Elle courut presque malgré ses chaussures pas vraiment adaptées et quitta cet enfer qu'elle côtoyait depuis un peu trop longtemps déjà.
   Elle faillit se faire renverser par une voiture sur laquelle un gyrophare bleu brisait les ombres de la nuit en traversant un carrefour. Heureusement pour elle, les policiers l'avaient vu de loin et avaient suffisamment ralenti. Océane leur jeta un bref signe de la main en guise d'excuses mais elle se douta qu'ils étaient déjà repartis, fonçant vers le lieu de toutes les attentions de cette nuit.
   Reprenant sa course dans la direction opposée, Océane était en train d'appeler Sonia en priant tous les dieux qu'elle réponde à son foutu portable. Lorsque son amie décrocha enfin, elle ne put contenir ses larmes et tout le stress accumulé se relâcha d'un coup. Elle fondit en sanglots tout en s'éloignant toujours plus de son secteur. Au moins, n'aurait-elle plus de clients cette nuit, c'était déjà ça.


* * *


_ Gaffe, gaffe à la femme!
_ Putain!
   Tout en s'exclamant, David appuya sur le frein vigoureusement avant de repartir de plus belle. Le passager, le commissaire Maxime Enar observa la jeune femme s'excuser avant de la perdre de vue lorsque la voiture redémarra en trombe. Encore ces scènes de terreur quotidiennes. Il en avait plus qu'assez de toute cette violence.
   Quelques années auparavant il aurait donné cher pour se retrouver au cœur de l'action et sentir cette montée d'adrénaline tant convoitée par certains. Son affectation dans la BAC de nuit lui avait procuré de belles frayeurs qui l'avaient grisé comme une drogue. Aujourd'hui, il y repensait de temps à autre avec la nostalgie d'une époque révolue sans toutefois souhaiter être à nouveau en première ligne. Car il avait côtoyé la mort plus d'une fois et malheureusement à trop s'y frotter on y perdait des plumes. C'était exactement ce qu'il s'était passé pour son meilleur ami et coéquipier. Son souvenir et sa peine l'avaient forcé à changer d'affectation et à quitter le terrain. Maxime ne s'occupait désormais plus que des enquêtes ce qui lui prenait toujours plus de temps.
_ On est encore loin? Demanda-t-il pour se changer les idées.
_ Non, c'est à cinq ou six rues d'ici. Les NIDs ont déjà dû boucler le secteur, ça devrait bien rouler.
   Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour arriver sur place. La première chose que les deux hommes virent fut l'abondance de contractors et de véhicules de secours. Ils devaient être les derniers arrivés.
   C'était une rue étroite qui donnait sur un entrepôt désaffecté, un vrai coupe-gorge en pleine nuit. Les restes carbonisés d'une voiture rougeoyaient encore un peu sur le côté du bâtiment tandis qu'une bonne douzaine de personnes s'affairaient autour de corps affalés sur le sol, recouverts du drap blanc caractéristique des morts.
   Maxime sortit de son véhicule et héla le premier venu qu'il croisa. Enar était un homme d'une carrure respectable, vestige de son passé endiablé, qui était parvenu à s'assagir parfaitement. La silhouette moyenne, les cheveux bruns coupés à ras avec une barbe de quelques jours, les yeux verts emplis d'un réel désir d'aider son prochain, il renvoyait une douce impression de calme et de maitrise de soi. Le voir perdre le contrôle était chose rare et surtout, particulièrement désagréable pour celui qui en faisait les frais.
_ Qui dirige ici?
   On lui indiqua un homme solidement bâti en équipement lourd au côté d'un pompier et d'un officier de police scientifique. Il courut les rejoindre.
_ Commissaire Enar. Se présenta-t-il. On a quoi?
_ Je ne sais pas trop. Avoua l'homme qui ne se donna même pas la peine de se présenter. Quand on est arrivé, c'était déjà fini. On a juste sécurisé la zone et fait le nécessaire pour laisser la scientifique agir.
_ Vous n'avez pas tiré?
_ Non les gars étaient déjà morts.
   Les pensées du commissaire se mirent à tourner après le passage rapide de sa surprise. Il sentit encore ce sentiment d'impuissance commencer à gronder au fond de lui. Son adjoint David l'avait rejoint et ils échangèrent un regard entendu.
_ Dites moi ce que vous en pensez.
   L'officier des NIDs lâcha un soupir et mena le groupe près du véhicule brûlé.
_ Une charge légère a fait sauter cette voiture, aucune victime à déplorer. On a retrouvé des morceaux de détonateur, un système artisanal de commande à distance. Soit le mec s'est planté en faisant péter sa bombe, soit ça servait de diversion. Ça a dû surprendre les quatre gars, des membres de gangs sans aucun doute possible.
   L'homme souleva le tissu blanc qui drapait l'un des corps, révélant un jeune d'une vingtaine d'années aux tatouages caractéristiques. Sa dépouille avait de multiples impacts de balles, tous groupés au niveau du cœur.
_ D'après les trous et les douilles retrouvées c'est du petit calibre, je dirais du 9mm. Les trois autres ont eu droit au même traitement, multiples impacts en plein cœur.
   Maxime se tourna vers l'homme de la police scientifique.
_ Des traces d'ADN ou quelque chose d'exploitable?
_ On vient juste de s'y mettre. Mais à première vue je dirais qu'on ne trouvera rien, du moins en ce qui concerne le ou les tueurs. La rue est déserte à cette heure là et il n'y a aucun témoin ni aucune caméra. Nous n'avons relevé aucune empreintes sur les douilles de 9mm que nous avons ramassé. Je doute même que nous en trouvions sur les autres ou les restes de la bombe.
   David s'éclaircit la gorge.
_ Vous croyez que c'est encore ce chasseur?
   Un instant passa tandis que les membres du groupe interrogeaient l'adjoint du regard. Personne ne savait de quoi il parlait hormis Maxime qui enchaina.
_ Des détails qui clochent?
_ On pourrait dire ça. Répondit l'officier. D'après les témoins ayant entendu la fusillade, les détonations n'étaient que celles des armes du gangs, des fusils d'assaut. Pas de détonations pour nos tueurs. Donc ils devaient avoir des silencieux. Et dernière chose intéressante, il manque une arme.
_ Vraiment?
   L'homme mena Maxime et David devant un corps et en ôta le drap. Il pointa du doigt le holster désormais vide, fit un geste vers diverses douilles au sol et ramena l'attention des deux hommes sur un chargeur encore plein enveloppé dans un sac à preuve.
_ Ce mec a certainement essayé de tirer avec une arme de secours. Nous ne l'avons pas retrouvé. Ça pourra vous aider de savoir que c'est probablement un FiveseveN de calibre 5,7mm. C'est pas courant et vous pourrez vous en servir pour coincer les types qui ont fait ça. Dernière précision, c'est redoutable contre les plaques balistiques.
   Un contractor requerra l'attention de l'officier, aussi les laissa-t-il commencer leur enquête. Maxime s'affaira donc à photographier toute la scène même si les hommes de la scientifique l'avaient déjà fait. Il insista sur les blessures, impressionné par la précision manifeste déployée et concentra pas mal d'efforts à prendre des clichés de la rue et des alentours. Il avait la conviction que le lieu n'avait pas été choisi par hasard et en observant les recoins il commença à déceler un début de piste.
   David l'interpela lorsque ce dernier trouva ce qui semblait être l'un des endroits d'où le ou les tueurs avaient tiré. Derrière un amoncellement de palettes, on pouvait distinguer dans la poussière des empreintes de pas dirigées en direction de la voiture désormais à l'état d'épave. Un détail attira le regard de Maxime qui déplaça du pied des morceaux de bois dont il n'aurait su donner la provenance. Là, au milieu des déchets, il trouva une minuscule télécommande semblable à celle des portes de garage: le détonateur de la bombe.
   Délicatement, le policier prit une photo avant de prendre du bout de ses doigts gantés l'indice. Il tenta de déceler une éventuelle empreinte digitale mais fut forcé de reconnaître que les agresseurs avaient l'air trop malin pour se faire avoir aussi stupidement. Il laissa l'objet aux bons soins d'un homme de la scientifique.
_ Alors, t'en dis quoi? Questionna David. Tu penses toujours que c'est notre chasseur?
_ Ça reste dans ses cordes et même si le mode opératoire change tout le temps, le fait que nous n'ayons encore une fois aucun indice me le fait croire.
   Le chasseur. Il était clair que ce type savait ce qu'il faisait. Il ne s'attaquait exclusivement qu'à des gangs et les éradiquait avec une véritable efficacité. C'était le troisième et la police n'avait aucune preuve contre lui, à part les douilles qu'il laissait, bien que la plupart proviennent des armes qu'il dérobait à ses victimes. D'ailleurs, son surnom lui venait de là. Maxime avait enquêté sur quelques uns des membres de gangs qui avaient été tué par ses soins. Tous étaient des malfaiteurs connus de leurs services et bien au fait de leur mode d'action, ce qui ne les avaient pas empêché de se faire abattre. Il les piégeait systématiquement et aucun n'en réchappait.
_ Le NIDs a donné une bonne piste, on pourrait se concentrer sur l'arme, le FiveseveN. Si c'est pas courant, on devrait avoir des facilités pour le retrouver.
_ Ça ne nous mènera nulle part, même si on met la main dessus à supposer qu'on le fasse. Il l'a volé et s'il y a de l'ADN, ce ne sera pas le sien.
   Enar laissa passer un bref moment de silence, histoire d'ordonner ses idées.
_ Personne ne croit vraiment à cette histoire de mec seul qui flingue les gangs à tout va et je dois bien dire que même moi, j'ai un peu de mal. Je ne comprends toujours pas comment il parvient à échapper à la vengeance des autres gangs.
_ Peut-être qu'il est protégé par des gens plus puissants? La mafia ou une SMP?
_ Peut-être. J'ai du mal à voir ce que ça lui rapporte. On surveille plusieurs groupes et aucune traces de gros transferts d'argent vers des comptes inhabituels. Si ça se trouve, il ne touche rien pour ce qu'il fait.
   David lui renvoya une expression de surprise particulièrement appuyée.
_ Un tueur qui ne se fait pas payer? Si c'est le cas, alors il faut chercher du côté de la vie privé de nos victimes. Elles ont peut-être été en contact d'une manière ou d'une autre avec notre tueur, voire même l'ont poussé au meurtre en s'en prenant directement à lui ou à sa famille.
_ C'est une piste. On peut creuser par là mais franchement, il y a beaucoup trop d'incohérences. Toutes ses victimes étaient dans des gangs différents qui se détestaient. Admettons que l'un d'eux soit coupable de violences envers notre homme et que ce dernier décide de se venger, pourquoi s'attaquer aux autres? Il n'y a aucune raison logique, il a même tout à y perdre. Le danger encouru et l'absence de récompense, ça colle pas du tout.
   L'adjoint haussa les épaules, aussi désemparé que son supérieur. Trop d'éléments leur manquaient.
   Les deux policiers continuèrent pendant un moment de débattre sans parvenir à une conclusion satisfaisante. Maxime avait fini par comprendre dans les grandes lignes comment la scène s'était déroulée. Il l'expliqua à David qui le suivait et prenait des notes.
_ Notre chasseur s'est caché là où on a trouvé la télécommande. Il avait une bonne vue sur l'entrée de la rue et plusieurs options de fuites donc il attend tranquillement que les mecs s'avancent.
_ Il aurait pu tout faire péter directement quand la voiture a tourné dans cette ruelle. Remarqua David.
_ Pas faux. Il a certainement dû changer ses plans. Au début, c'était les tuer tous les quatre mais quand il s'est avéré que ça serait impossible, il a préféré faire exploser sa bombe pour servir de diversion. D'après les témoins qui ont entendu la déflagration, les tirs d'armes automatiques ont débuté tout de suite après, donc soit il a été repéré, soit les mecs ont tiré à l'aveugle.
   Montrant les multiples impacts de balles du bout du stylet de sa tablette, David nota qu'il était plus probable que la riposte aveugle soit la bonne réponse. D'autant plus quand on considérait que l'endroit d'où le chasseur avait déclenché la bombe n'était pas criblé, signe qu'il n'avait pas tiré le premier ou avait été localisé.
_ Il semble qu'il les laisse s'épuiser et les tue après. Là, on voit qu'il a bougé jusqu'au coin de l'entrepôt sans trop être harcelé. Il en descend un autre et change de couvert. C'est malin. Avec le bruit des armes automatiques, les tirs de son silencieux sont inaudibles et cela renforce son côté invisible. Il a tué les deux autres de la même façon.
_ Sa tactique est plutôt bien pensée. Rapide, efficace, très précis, on dirait le profil d'un militaire. D'autant que si on ajoute le fait qu'il sait manier les explosifs, ça peut vraiment coller.
   Les deux hommes se regardèrent comme s'ils venaient de mettre le doigt sur quelque chose. La possibilité qu'ils aient enfin trouvé une piste leur arracha un grand sourire et leur donna des ailes.
_ On n'y avait pas pensé. Il faut qu'on retourne au poste et qu'on croise les données de nos victimes avec de nouveaux paramètres. Ça mettra peut-être en valeur des connections qu'on n'avait pas vu.
   Avec un regain de motivation, le duo se hâta de terminer le rapport de la scène de crime avant de se retirer. Maxime avertit le reste des hommes présents qu'il devait repartir et leur confia la fin du relevé des indices. Il remonta dans la voiture alors que le jour finissait de se lever. Encore une nuit blanche.
   Tout en rentrant au commissariat, David émettait un nombre toujours grandissant d'hypothèses et de théories concernant le chasseur, sans qu'aucune ne soit particulièrement vraisemblable. Difficile de faire mieux avec le peu d'éléments dont ils disposaient.
_ Laisse tomber David, tant qu'on n'aura pas plus d'infos, tout ça ne reste que des suppositions. Oublions ça pour un moment, on va s'y remettre assez vite de toute façon.
   Son collègue acquiesça doucement tout en changeant de sujet.
_ Et ta femme? Ça va mieux avec elle?
_ Pas vraiment, c'est même tout le contraire. Et avec tout ce bordel ça va pas s'arranger. Elle qui voulait qu'on ait plus de temps pour nous, c'est plutôt raté.
   Le léger rire du conducteur arracha un sourire à Maxime.
_ Tu devrais poser des congés. Prends toi deux bonnes semaines de vacances, emmène ta femme et pars en voyage. Surtout qu'avec tout ce qu'il s'est passé cette année, tu n'as même pas posé une seule journée. Le chef pourra rien te dire.
_ Je lui en ai déjà touché un mot: c'est mort. On est encore en manque d'effectifs et comme je suis sur un poste qu'il a du mal à remplacer, il préfère que je zappe mes congés. Il serait capable de décaler mes dates ou me faire des crasses pour me dégouter de poser mes jours.
_ Putain tu m'étonnes! Je regrette Walli. C'était un con sur pas mal de trucs mais au moins, on n'était pas emmerdé avec les congés et tous les trucs à côté du boulot. Pourquoi ils nous l'ont dégagé au fait?
_ Officiellement restructuration, il a été muté. Officieusement, il a bien tapé dans le local des scellés pour s'offrir sa baraque au bord de mer.
_ Y'en a qui ne se font pas chier!
   Enar soupira bruyamment.
_ Même en admettant que j'arrive à avoir mes jours, ça servirait à rien. Sophie n'est plus du tout dans le délire. Elle me fait croire qu'elle veut qu'on continue mais je l'ai surprise à parler avec sa mère de revenir chez elle et tout. À mon avis, ça sent le divorce à plein nez.
_ Merde. Et toi, c'est ce que tu veux?
_ Non. Enfin j'en sais rien. Franchement, je sais plus trop où j'en suis. Je me dis que je veux pas que ça se finisse comme ça mais l'histoire est au point mort. Mieux vaut la terminer vite fait et passer à autre chose. D'autant plus que je voie pas comment bien reprendre la relation quand tu vois tout le boulot qu'on se tape et toutes merdes qu'on subit.
   David glissa un regard à son coéquipier et l'observa rapidement, gardant quand même un œil sur la route. L'autre paraissait simplement fatigué, à la fois mentalement et physiquement. Ce boulot était vraiment très difficile et les années passant, parsemé de nouvelles embûches. Forcément, ça laissait sur le côté un bon nombre de personnes qui voyaient leur vie être bien chamboulée. David comprenait de plus en plus pourquoi les SMP recrutaient autant. Lui-même avait déjà refusé plusieurs offres, arguant qu'il ne faisait pas ce travail pour l'argent.
   Mais quand on voyait la difficulté croissante, le manque de soutien de la population et des politiques, la violence toujours en hausse et le taux de suicides parmi les collègues, il devenait de plus en plus dur de se lever le matin pour faire son devoir. Surtout que d'après ce qu'il savait, en tant que contractor les horaires étaient plus clémentes, le salaire bien meilleur et cerise sur le gâteau, le droit de se défendre efficacement sans risquer de perdre tout ce qu'on avait. Bien plus facile d'ordonner sa vie comme ça.
   Sauf que lui et Maxime étaient des hommes d'honneur et être classés en tant que mercenaires n'était pas de leur goût. Ils n'avaient pas choisi ce métier pour ça, c'était même tout l'inverse. Le désir d'aider les autres, de servir à quelque chose au sein de la société, c'était ce qui les avait poussé à s'engager, avant qu'ils ne comprennent que le monde ne fonctionnait pas comme ça et que ça finisse par les piéger.
_ Je sais pas trop quoi te dire. Avoua David. Il faut vraiment qu'on se fasse une bonne bouffe pour te changer les idées. Je vais voir avec les autres pour qu'on s'organise ça vite!
_ Ça pourrait être sympa c'est clair!
   Maxime, les yeux rivés à la vitre, laissait son attention dériver sur les passants et les alentours. À un croisement, il vit un adolescent avec une veste noire qui soutint un moment son regard. Curieusement, en lieu et place de la haine que le policier voyait habituellement dans le regard des jeunes, il vit une flamme brulant de passion et de dévouement qui le laissa passablement surpris. Il n'aurait su dire ce que c'était mais la sensation était étrange, comme s'ils se comprenaient mutuellement sans même se parler.
   Le feu passa au vert et l'homme perdit l'adolescent dans la foule naissante. Alors qu'il s'apprêtait à parler, la radio du véhicule crachota.
_ Unité 22 ici QG. On a une scène de crime à la Porte de Montreuil. Un refus d'obtempérer qui s'est transformé en accident corporel avec victime. Deux décès confirmés. Le suspect est parvenu à s'enfuir.
   Enar encore légèrement distrait par le regard du jeune, laissa passer quelques secondes avant d'attraper le micro.
_ Bien reçu QG, on se dirige vers Porte de Montreuil pour faire le rapport de la scène de crime. Terminé.
   Tout en enclenchant la sirène du véhicule Maxime sentit sa motivation s'écrouler. Ce n'était pas pour tout de suite qu'il pourrait mettre la main sur ce chasseur ou même se reposer. Une autre journée débutait avec la mort de deux innocents. Son métier lui pesait vraiment certaines fois.


* * *


   L'homme marchait à vive allure sans cesser de jeter de brefs coups d'œil en arrière, redoutant d'être pris à parti. Il remontait la rue en bousculant de temps à autre un passant qui ouvrait la bouche pour l'invectiver avant de réaliser à qui il avait à faire. Ne rien dire et reprendre son chemin était la meilleure solution.
   Fury Bram, tel était son surnom, vit enfin la maison qui lui servait de repaire depuis un moment. C'était une bâtisse décrépie avec une haute clôture qui était squattée depuis des années par différentes bandes au gré des guerres de territoires. Aujourd'hui elle appartenait à son gang, demain ça ne serait peut-être plus le cas.
   L'air paranoïaque, la main enfoncée dans la poche de son manteau crispée sur la crosse de son arme, il ouvrit le portail d'un geste rapide et traversa le petit jardin bien fourni en mauvaises herbes. Arrivé devant la porte d'entrée, il tapota quelques brefs coups selon un rythme bien particulier. Moins de dix secondes plus tard, un homme le laissait entrer.
   Le hall était vide à l'exception d'une chaise qui servait pour le gardien. Les murs couverts de tags suintaient d'humidité et rendaient l'endroit semblable à une grotte. Bram jeta un regard dénué de sympathie à son interlocuteur avant de lui adresser la parole.
_ Y'a qui ici?
_ Avec toi, on est quatre. Youssef et Simon sont là aussi.
   Sans répondre, Fury Bram s'engouffra dans le salon sur la droite et tomba immédiatement sur Simon, occupé à pianoter sur son téléphone.
   Simon, un adolescent très teigneux était l'un des hommes du gang les plus efficaces. Bram avait émis de sérieux doutes quand Mad Dog avait voulu le recruter et son épreuve de passage n'avait rien eu de facile, même selon les standards de la rue. Il avait dû écarter un concurrent un peu trop ambitieux. Simon était revenu avec à la main un sac de sport contenant la tête du type tranchée nette. Ni une ni deux, il avait été accepté.
   Il avait une apparence juvénile assez prononcée, une peau d'albâtre et une silhouette relativement fine aux muscles feutrés. Son visage encadré de fins cheveux d'un noir de jais pur aurait été d'un banal ennuyeux s'il n'y avait pas eu cette lueur enflammée qui ne quittait jamais ses yeux noisettes. Vêtu d'une veste noire, une couleur qu'il arborait en toute circonstance, il savait se faire discret.
   Fury Bram vint lui faire face, le dépassant d'une bonne tête et demi, avec sa carrure de bœuf et ses manières évidentes.
_ Je t'avais dit pas de contact, putain!
   Simon quitta des yeux son téléphone et braqua son regard dans le sien avec l'arrogance de la jeunesse qui le caractérisait tant.
_ Ouais je sais mais c'était vraiment important! Je t'aurais pas fait venir pour rien, tu me connais!
_ Alors vas-y balance ce que tu as à me dire!
   À ce moment précis, Youssef entra dans le salon à son tour. Il salua Fury Bram d'un hochement de tête et n'accorda pas un regard pour l'adolescent. De toute évidence, il y avait une embrouille dans l'air.
_ Tu vas la cracher ta putain de pastille oui ou merde?! S'époumona Bram.
   Avec un léger sourire en coin, Simon leva les mains pour obliger son chef à se calmer avant que sa voix cristalline retentisse de nouveau.
_ Je pouvais pas te le dire par portable mais je sais qui a buté Mad Dog. Je les ai vu!
_ Et c'est qui putain?
_ Bon je sais pas vraiment qui c'était mais ils étaient cinq avec du bon matos genre militaires tu vois le délire? Bref, ils ont fait péter sa caisse et les ont regardé cramer. Mais Mad Dog n'était pas mort. Ils l'ont sorti du feu et l'ont torturé pour lui faire cracher le morceau. Ils voulaient savoir où était la came.
_ Et il a parlé?
   D'un haussement d'épaules parfaitement désinvolte, Simon enchaina.
_ Putain, comment veux-tu que je le sache, j'étais pas à côté! Ils étaient trop loin pour que j'entende sa réponse!
_ Je te dis que ça pue cette histoire mon frère! Hurla soudainement Youssef. Tu vas pas me dire que tu crois à ses conneries? Il te monte un putain de conte de fées là! C'est lui qui les a descendu! Ouvre les yeux merde, y'a que lui qui est revenu vivant! Ça devrait te faire réfléchir!
_ Tu vas pas croire ça quand même? J'ai toujours tout fait pour le gang et l'autre chialeuse veut faire croire le contraire! Excuse moi de ne pas être resté pour crever la gueule ouverte! Fallait voir toutes les armes qu'ils avaient ces types, fusils d'assaut et grenades, assez pour foutre la trouille aux ricains! Franchement, j'ai préféré me barrer et vous avertir! Faut qu'on se casse d'ici, qu'on embarque la came et qu'on se fasse oublier quelques temps!
   Bram, les yeux jonglant de l'un à l'autre, ne savait pas quel ton employer. Il connaissait Youssef depuis longtemps mais il savait qu'il n'avait rien dans le froc tandis que Simon qui était le dernier arrivé ne manquait jamais une occasion de la ramener. Toutefois, il accomplissait toujours sa mission, c'était un fait.
_ Tu les as vu ces mecs? Demanda-t-il. Tu pourrais les reconnaître?
_ Bien sûr, les types vont se promener en équipement complet prêts à buter n'importe qui mais ils vont bien, bien laisser leur visage à découvert pour qu'on sache tous qui ils sont. Non mais réveille toi mec, ils étaient masqués et n'avaient aucun insigne! Je te dis que ça craint tout ça! Faut qu'on se casse, ils ont dû sortir la panoplie CIA pour Mad Dog il a déjà dû tout cracher et là on est mal!
_  Alors faut qu'on crève ces connards. Depuis quand on se met à avoir peur, hein?
   En entendant Fury Bram, Simon soupira bruyamment et sans explication aucune, partit en direction du hall. Youssef l'interpela.
_ Tu vas où là?
_ Je me casse. Si vous voulez jouer aux talibans contre l'Oncle Sam, je préfère vous laisser en plan. Je tiens pas à mourir comme un con moi.
   Un claquement sonore résonna dans la pièce et Simon n'eut aucune difficulté à savoir de quoi il s'agissait.
_ Tu vas me tirer dans le dos? Tu vas vraiment me faire ça à moi, moi qui t'es tiré de la merde un certain paquet de fois? T'es sérieux là?
_ Si tu veux t'enfuir, ouais. On n'est pas du genre à se barrer la queue entre les jambes ici. On va se refaire, engager des mecs et on va se les farcir. Et j'ai besoin de toi. C'est à toi de voir. Ou tu nous quittes et je te descends, ou tu restes et tu te bats avec nous. Et si tu fais ça, là, j'aurais toute confiance en toi. Mais vraiment pour le coup.
   Simon gardait les mains en évidence pour ne pas inciter Bram à lui tirer dans le dos et se retourna lentement. Son sourire arrogant, toujours présent, s'était largement atténué.
_ Ça c'est du choix mec. Après tout ce que j'ai fait pour vous? … D'accord, je reste. Mais à une condition.
_ Tu crois être en mesure de négocier? Tu veux vraiment que je te descende?
_ Foutu pour foutu...
   Le silence s'éternisa sans que personne ne le brise. On entendait les rares conversations étouffées des passants dehors alors que tous retenait leur souffle dans le salon. Finalement, Fury Bram croassa.
_ Dis toujours.
   Le sourire réapparut sur les lèvres de Simon.
_ Je veux être le numéro deux du gang.
   Youssef et Bram éclatèrent de rire à l'unisson. C'était tellement inattendu qu'ils n'arrivèrent pas à se retenir. Tout en riant, le chef baissa son arme, sans toutefois la ranger.
_ T'es du genre comique toi! Un gamin pour me seconder maintenant que Mad Dog est mort?
_ C'est toujours mieux que cette pleureuse de Youssef non?
_ Fils de...
   Fury ne laissa pas Youssef terminer. Il leva la main et calma tout le monde.
_ Écoute, si tu restes, qu'on retrouve et qu'on bute ceux qui ont fait ça et que tu ne meures pas évidemment, c'est d'accord, tu seras le numéro deux.
_ J'espère que tu me feras pas un coup dans le dos. Avertit Simon. J'adore trancher des têtes, rappelle toi.
   L'autre eut un sourire qui pouvait tout aussi bien dire «Vas-y pour voir». Simon baissa les bras tandis que Bram rengainait son arme. Youssef n'était de toute évidence pas content du tout mais il ne pouvait pas faire grand chose dans l'immédiat. Simon avait dans l'idée qu'il allait attendre d'être seul avec son ami pour tenter de le faire changer d'avis. Il espérait simplement que Fury serait plus intelligent que ça sinon il devrait couper non pas une mais deux têtes.
_ Bon on fait quoi alors chef? Demanda l'adolescent d'une voix enjouée.
_ À quatre on va pas faire grand chose. Toi et Youssef vous allez à l'étage, vous prenez la came et on se tire d'ici. Je connais un coin tranquille pour se faire oublier et on va avoir besoin de vendre tout notre stock pour recruter une petite armée. Je vais préparer la bagnole et on s'arrache dans moins de dix minutes. Allez au boulot!
   Sans laisser le temps aux deux autres de dire quoi que ce soit, Fury quitta la pièce et partit au garage de l'autre côté du hall, tout en prévenant au passage Namir qui gardait toujours la porte. Seuls depuis moins d'une minute, Youssef et Simon se dévisagèrent avec autant de cordialité et de sympathie qu'un antifa croisant un facho au beau milieu d'une manif d'extrême-droite.
_ Qu'on soit clair, je crois pas à tes conneries. Et Bram non plus d'ailleurs.
_ Ah bon? J'étais sûr du contraire pourtant...
_ Il a pas le choix pauvre con! Si tu te casses maintenant, ça va être plus dur pour nous de nous en sortir. Mais crois moi, il va pas accepter ton chantage. Ça non. Nous on marchande pas.
_ Toi non c'est sûr tu préfères chialer. Maintenant, bouge toi, le patron a donné des ordres.
   Sans même attendre de réponse, Simon partit en tête, laissant Youssef rouge de colère et les mains tremblantes de rage. Il traversa le couloir principal, arriva devant les escaliers en bois largement gondolé et monta les marches. Au premier étage, il bifurqua sur la droite pour se diriger vers l'une des chambres quand une main lui attrapa les cheveux brusquement.
_ Je ferais mieux de te buter ici et maintenant connard.
   Youssef avait la bouche collée à son oreille de sorte que personne et en particulier Namir ne puisse l'entendre.
_ T'es vraiment trop con toi ma parole.
   Simon n'avait pas élevé la voix et pourtant, une infime pointe de menace avait traversé la chape arrogante dont il se paraît habituellement. Sa main avait glissé sans que son interlocuteur ne la remarque et s'était agrippée à un objet tout récent dissimulé sous sa veste.
   Dans un geste d'une fulgurance inouïe que Youssef ne comprit même pas, Simon se dégagea prestement et dégaina son arme, un pistolet petit et trapu qui attira le regard de l'autre. Dans un éclair de compréhension, Youssef ouvrit la bouche de stupeur.
_ Putain mais c'est le flingue de...
   Tout se joua en une seconde. Une minuscule et unique seconde, ce fut tout ce qui sépara la survie de la mort de Youssef. Car ce dernier reçut en plein visage le pistolet qu'il venait de reconnaître. Ça lui coupa le souffle et la douleur l'assaillit alors, l'empêchant d'émettre le moindre son. Et ce fut ce qui le condamna.
   Simon lâcha son arme sur le tapis molletonné qui absorba le bruit, sortit une lame d'un noir aussi profond que la couleur de ses cheveux et l'enfonça en plein dans la gorge de Youssef. Disparue son arrogance et sa fougue, ne resta alors plus que son calme posé et sa foi retrouvée. La flamme de ses yeux brilla de plus belle lorsqu'il plongea son regard dans celui de son adversaire qui s'étouffait dans son propre sang, incapable de faire autre chose que gargouiller discrètement. Tout en soutenant son corps, il tira d'un coup sec et trancha la gorge dans toute la largeur, achevant dans le même temps le pauvre Youssef qui fut mort avant de toucher le sol.
   Avec une délicatesse qui aurait pu le surprendre s'il n'y était pas déjà habitué, Simon disposa le corps devant les marches au sommet du palier en laissant un bras pendre vers le bas. Il essuya sa dague sur le pantalon du mort et repartit calmement en direction de la chambre. Là, il fouilla rapidement dans la commode et trouva ce qu'il était venu chercher. Des dizaines de paquets contenant diverses drogues y étaient cachés et il en prit autant qu'il put dans ses bras. Quand il entendit le moteur de la voiture s'allumer dans le garage bien plus bas, il sut qu'il devait se dépêcher.    Il se hâta de redescendre l'étage, piétinant allègrement le cadavre de Youssef sans même lui accorder un regard. Mieux valait ne pas marcher dans le sang et laisser des empreintes faciles à suivre. Il arriva dans le hall et vit Bram. Il fit mine d'avoir le regard attiré par la fenêtre du salon qu'il venait de dépasser et reprit en un éclair son masque de suffisance. Le sourire en coin, il demanda à Fury de ranger les paquets, prétendant vouloir aider Youssef.
_ C'est vrai qu'il en met du temps. Répondit Bram.
   Sans perdre une seconde son sang froid, parfaitement à l'aise, Simon remonta le couloir et s'arrêta devant les marches.
_ Bordel de merde, c'est quoi ça?!
   Le cri qu'il poussa alerta immédiatement les deux autres. Bram surgit du garage l'arme à la main et rejoignit l'adolescent en quelques secondes, escorté par Namir qui fut lui aussi attiré par le cri. Le duo s'immobilisa en bas des marches pour admirer complètement médusé, le corps sans vie du membre de gang. Simon prit la parole avec une voix hésitante.
_ Y'a un truc de pas normal. Je l'ai laissé même pas deux minutes.
   Dans un geste rapide, Bram se retourna vers lui et le braqua, suivi quelques instants après par Namir.
_ Putain vous faites quoi les mecs?! Genre je l'ai buté quoi?!
_ C'est quand même suspect non?
_ Merde je te dis que c'est pas moi!
   Soucieux des apparences, Simon leva les mains en l'air pour montrer qu'il n'était pas menaçant. Son sourire se figea et les deux autres eurent presque l'impression d'avoir trouvé le coupable, comme si l'attitude de l'adolescent le trahissait au pire moment.
   Toutefois, Bram conservait un doute raisonnable et il fit signe à Namir de le tenir en joue.
_ S'il tente quoi que ce soit, tu le butes.
   Un hochement de tête lui répondit par l'affirmative et Fury monta doucement les marches de l'escalier. Il tenta d'en faire craquer le moins possible, jouant sur le poids de son corps et une souplesse que sa carrure n'aurait jamais laissé supposer afin de se montrer discret. Peut-être qu'après tout, ce n'était pas Simon qui avait tué Youssef et que l'agresseur était encore dans la maison? Peut-être...
   Arrivé sur le palier, il enjamba le corps de son ancien ami avec précaution, cherchant à ne pas faire de bruit. Il gardait le regard braqué sur le couloir et les différentes portes donnant sur les chambres, guettant le moindre mouvement suspect. Sans grande finesse, il entra dans la pièce la plus proche et la fouilla rapidement des yeux. Il n'y avait rien. L'arme serrée dans les mains, Bram ressortit et fouilla les autres chambres. Il prêta une attention particulière aux fenêtres mais toutes étaient fermées voire même pour certaines condamnées. Il n'y avait absolument rien ni personne.
   La réponse était donc aussi évidente qu'il l'avait d'abord imaginé.
   Tout en redescendant en trombe du premier étage, Fury aboya ses ordres.
_ Namir, descend moi ce connard! Vite! C'est lui qui a buté Youssef! Crève-le putain!
   Sa rapide course le fit haleter. En arrivant au bas des marches, il fut stupéfait de trouver le corps de Namir égorgé. Le sang encore frais maculait abondamment le plancher du couloir. Sentant le contrôle de la situation lui échapper, Fury Bram examina rapidement ses options. Il n'avait pas entendu quoi que ce soit qui ait pu laisser supposer qu'il y ait un autre agresseur donc de toute évidence, ce petit salaud de Simon était le responsable. D'autre part, Bram n'avait entendu aucun son de porte ou de fenêtre qu'on ouvre, signe que l'autre était toujours dans la maison. À lui de le trouver et de le tuer.
_ Mec, je vais en finir avec toutes ces conneries. Assura Fury d'une voix claire. T'aurais pas dû t'en prendre à nous. Mauvais choix mec, très mauvais choix...
   Tout en parlant, le pistolet braqué devant lui bien conscient de la dangerosité de Simon, Bram bifurqua vers la cuisine et y entra. L'intérieur communiquait avec le salon et il prit grand soin de garder un œil sur l'entrée pour éviter de se faire surprendre. Son attention se porta sur tout ce qui pouvait servir de cachette et il avançait à pas mesuré, prêt à faire feu à tout moment. Le bruit de ses pas résonnait tout doucement sur le carrelage sale de la pièce à mesure qu'il s'approchait du salon. Avec une extrême prudence, il passa la tête par l'entrebâillement de la porte. Le salon était tel qu'il se le remémorait quelques minutes plus tôt, rien n'avait bougé.
   De plus en plus nerveux, sentant son cœur battre à mille à l'heure, Bram fut surpris par la moiteur de ses mains. Ce n'était pas la première fois qu'il devait se battre bien au contraire, mais pourtant, aujourd'hui, il n'aurait su dire pourquoi mais il éprouvait une grande peur. Peut-être était-ce parce qu'il savait à qui il avait affaire ou bien était-ce parce qu'il se sentait piégé dans cette baraque pourrie? Il n'aurait pas vraiment su le dire. Les sens en éveil, l'adrénaline coulant à flot dans son corps, il fouilla le salon tout aussi vite que le reste des pièces. Il commençait à se demander où pouvait bien se trouver ce petit con quand il ressortit du salon et se dirigea vers le hall d'entrée.
   Soudain, son œil fut attiré par une ombre à côté de la porte d'entrée qui n'était pas là quelques minutes plus tôt. Il visa d'un geste sûr et s'apprêtait à presser la détente quand précisément une douleur aussi brutale qu'inattendue lui vrilla l'arrière de la jambe gauche. En une poignée de secondes, la douleur dans la cuisse de Fury sembla presque disparaître, lui donnant l'impression de ne plus rien ressentir. Incapable de soutenir son poids sur une seule jambe, Bram s'écroula au sol avec un léger grognement.
   Conscient d'avoir été attaqué par derrière, il fit un effort colossal pour se retourner aussi vite que son état le lui permettait. Il reçut une nouvelle frappe qui se planta dans son épaule droite cette fois-ci. Ses nerfs avait dû être touchés parce qu'il ne put bouger le moindre doigt. Son arme lui échappa des mains et il se contenta de la regarder tomber aux pieds de Simon qui, une lame au creux du poing, le dévisageait de son sourire arrogant et coutumier.
_ Tu devais pas en finir avec ces conneries? Lui demanda l'adolescent dont le sourire ne cessait de s'élargir.
   La vision progressivement floutée, Bram essayait tant bien que mal de se reprendre, de faire un geste même infime sans toutefois y parvenir. La douleur était moins terrible que ce à quoi il s'attendait mais c'était cette impression de s'être fait piéger qui le paralysait. À moins que ce soit la perte de sang et les nerfs tranchés?
_ Pourquoi? Fut tout ce qu'il parvint à dire.
   Simon, dont le regard enflammé n'avait de cesse de croitre, ne lui répondit pas. Il le toisait avec une expression que Fury n'avait jamais vu, un mélange de haine et de fureur qui finissait par remplacer complètement cette arrogance juvénile qui l'avait si souvent caractérisé. La différence était si impressionnante, si terrifiante même, que l'espace d'un instant, on aurait dit une autre personne.
   Un frisson parcourut subitement l'échine de l'homme blessé et il tenta de bouger de toutes ses forces. Un instinct primaire l'envahit alors et la fuite était l'unique option qui lui vint à l'esprit, la seule qu'il avait encore à sa disposition et qui pouvait lui sauver la vie.
   Avec une lenteur non désirée, Fury s'avachit pour tourner le dos à Simon et rampa comme il put sur le sol, une jambe et un bras incapables de bouger. La perte de sang commençait à l'affecter et plusieurs fois, il sentit des vertiges lui monter à la tête. Luttant de toutes ses maigres forces, il serpenta tant bien que mal vers la porte d'entrée. Il n'était plus lucide. Il fallait qu'il sorte d'ici, qu'il se barre le plus loin possible de cette maison et surtout de ce fou qui le regardait se trainer pitoyablement. Il aurait pu crier à l'aide mais personne ne l'aurait pris en pitié, quand bien même il aurait été entendu.
_ Pitié mec, je dirais rien à personne. Argh... Je te le jure.... Pitié...J'oublierais tout!
   Simon écoutait les jérémiades de Bram en l'observant ramper, se rapprochant un peu plus de la porte de la délivrance. Lorsqu'il fut à moins d'un mètre, vif comme l'éclair, Simon lui attrapa fermement les cheveux et le força à lui faire face. Toujours sans rien dire, les deux hommes se fixèrent du regard. L'imploration muette et larmoyante de Fury se confronta à cette expression toujours plus féroce dans les yeux de l'adolescent à mesure que les secondes s'étiraient. Bientôt, le silence s'épaissit, le reste du monde devint inexistant et seule la supplique du condamné demeura l'unique et entière question. 
   Avec une lenteur infinie, Simon ouvrit la bouche. Et quand il parla, sa voix d'ordinaire insolente et railleuse n'était plus. Le ton qu'il employa était solennel, distant, nimbé de ferveur, comme si sous ses dehors d'adolescent des rues se cachait une autre personne. La sentence tomba enfin.
_ Et ils n'auront ni respect ni repos car qui vit dans la Noirceur périt par une Ombre.
   Sans attendre de réponse ou d'objection, Simon, une main agrippée fermement à la chevelure de Fury Bram et l'autre à la garde de sa dague, pencha brutalement la tête de sa victime sur le côté et lui entailla la gorge d'un mouvement d'une rapidité exercée. Le membre de gang ne réalisa que trop tard ce qui lui arrivait et il tenta de se débattre sans succès. Il n'y avait plus rien à faire.
   Toujours face à lui, l'adolescent rengaina son arme et en sortit une autre, le pistolet que Youssef avait reconnu. Il l'agita doucement sous le regard de plus en plus vide de Bram qui le reconnut sans peine pour l'avoir déjà vu maintes fois. C'était celui de Mad Dog. «Youssef avait finalement raison alors». Ce fut la dernière pensée qu'il eut.
   Quant à sa dernière vision, ce fut celle d'un canon posé sur son front, immédiatement interrompue par un coup de feu discret qui emporta le peu de temps qu'il lui restait encore.
   Loin d'être chamboulé par la mort de son chef, Simon lâcha les cheveux poisseux de sang et ramassa la douille de FiveseveN qu'il coinça alors entre les dents de sa victime d'un geste franc et vigoureux. Et toujours sans sourciller, il attrapa le corps pesant par le col et le traina à l'extérieur.
   Là, sur le bitume de la rue, il laissa le cadavre avec le pistolet sur la poitrine et la douille toujours fichée profondément dans la mâchoire. Lui ne se retourna pas et continua paisiblement son chemin comme si de rien n'était. Ce gang n'avait été qu'une étape, il lui en restait bien d'autres.
    Et finalement, Fury Bram était sorti de cette baraque pourrie. Mais pas vraiment comme il l'avait voulu.


Voilà voilà. En espérant que vous ayez apprécié, n'hésitez pas à laisser vos commentaires et/ou questions.

À la prochaine!  :potichat:

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  • Messages: 4 332
Re : Les Crocs de l'Apôtre Chapitre 1 (Contenu explicite)
« Réponse #1 le: 18 Février 2023 à 16:56:55 »
Bonjour Toboé,

les commentaires sur textes longs ou mi longs sont un boulot assez conséquent. Tes chapitres sont très longs, peut-être les poster en plusieurs morceaux.
Ensuite, ces rubriques nécessitent donc un vrai engagement des lecteurs, une certaine confiance, une certaine complicité... donc un partage et une réciprocité. Si tu souhaites mettre en place une véritable entraide, il est nécessaire que tu rendes la pareille d'une façon ou d'une autre. Perso, je n'ai pas besoin de nouveaux commentateurs sur mes textes ( mais si tu veux les lire, n'hésite pas), il y a toutefois des nouveaux projets qui débarquent dans ces rubriques, alors...

Des commentaires de travail sur ton texte ( qui n'engagent que moi, bien entendu)
orange : ortho
bleu : fond, forme

B

alors en deux fois, parce qu'apparemment le truc est trop lourd

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
« Modifié: 20 Février 2023 à 19:26:20 par Basic »
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

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Re : Les Crocs de l'Apôtre Chapitre 1 (Contenu explicite)
« Réponse #2 le: 18 Février 2023 à 17:01:28 »
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

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Re : Les Crocs de l'Apôtre Chapitre 1 (Contenu explicite)
« Réponse #3 le: 23 Février 2023 à 07:36:13 »
Bonjour
Merci de ton retour, effectivement il va falloir que je retravaille tout ça ( enfin surtout la grammaire lool ).
Dans l'ensemble je me doutais que les 2 premières parties allaient poser problèmes et d'après tes dires, j'ai tendance à faire des phrases à rallonge surtout quand le déroulé est calme. C'est plus fort que moi il faut que je meuble!

En tout cas merci d'avoir pris le temps de lire! 

 


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