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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Conversation à table

Auteur Sujet: Conversation à table  (Lu 691 fois)

Hors ligne LOF

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Conversation à table
« le: 25 Janvier 2023 à 10:35:37 »
                                                                          Conversation à table
     
        Nathalie Granger est assise au bout de la table. Cette extrémité lui convient. Elle ne peut pas regarder devant elle. Elle ne regarde pas. Elle ne voit que le parc derrière lui. Elle ne voit pas Georges Granger à l’autre bout de la table. Lui.
        Elle aime le parc, les acacias céladon du parc, les massifs fleuris, le bassin au milieu du parc, la musique de l’eau.
        Lui est au bout de la table. Il ne cesse de regarder Nathalie Granger. Il plonge devant lui ses doigts dans son assiette, il fait craquer les pinces du homard qu’il mange. Il fait craquer une rage dans ce silence. Il fait craquer tout ce qui l’éloigne de Nathalie Granger. Chaque jour c’est ainsi. Les mêmes silences qui roulent sur la longue table qui sépare Nathalie et Georges Granger. Les mêmes silences que la lumière ici douce de l’été remplit. Sous la table, un setter anglais dormant.
         Georges Granger porte une fine moustache. Les portraits accrochés au mur ressemblent à Georges Granger. Tout ici ressemble à Georges Granger. Même les fusils. Les massifs fleuris dans le parc ne ressemblent pas à Georges Granger. Les fusils au mur sont rangés dans leur râtelier, avec le blason des Granger. Georges est élégant dans sa veste de tweed anglais. Georges sort son stylo de sa veste et il écrit. Bruit de la plume en or sur le papier. Nathalie méprise ce moment. Elle boit un consommé de légumes encore tiède.
        Je me souviens que j’étais au milieu, courant d’un bout à l’autre de la table. Au milieu d’elle et de lui. Il me donne son bout de papier, écrit au stylo encre. Je porte le bout de papier à elle. Elle sait déjà ce que le bout de papier dit. Nathalie Granger elle sait tout mais elle ne dit plus rien. Nathalie Granger lit quand même le bout de papier. Aujourd’hui le bout de papier dit « Salope, je déteste ton nouveau parfum ». Le setter anglais se lève.
        Il y a un avion qui passe dans le ciel blanc, trop blanc de l’été. Un avion comme une mouche lointaine. Georges se verse une rasade de vin. Ses doigts sont épais, pleins de homard, laissant du jus de homard sur le verre. Georges a un joli sourire intérieur que je n’aime pas.
        Nathalie est droite sur sa chaise, dans sa robe de crêpe. Elle veut écrire quelque chose. Je cours lui apporter le stylo d’or de Georges. Avec le stylo d’or elle écrit quelque chose. Un peu de vent caresse les rideaux. Le setter regarde la femme. Crissement de la plume sur le papier.
        La bonne vient débarrasser les plats. Nathalie termine d’écrire. Je cours porter l’écriture à Georges Granger. Georges Granger déplie en douceur le papier écrit. Georges Granger lit « Tu as raison. Un jour je rêverais de déféquer sur toi ». Son visage pâlit.
        Mais la bonne apporte un gâteau d’anniversaire. C’est le mien, j’ai dix ans. D’autres papiers seront échangés entre mon père et ma mère. C’est une habitude puisque ma mère est muette depuis son cancer à la gorge. Et mon père est devenu sourd. Alors mes parents sont écrivains. Ils s’aiment et je ne lis jamais leurs petits papiers. Je fais semblant de ne pas les lire.       
        La bonne me sert du gâteau. Georges et Nathalie ne mangent pas de mon gâteau. Elle se lève et va sur la terrasse. Elle a une coupe de champagne à la main. Le vent fait bouger sa robe. Lui me regarde. Lui remue sa fine moustache pour me dire quelque chose, mais lui ne dit rien parce qu’il ne sait rien me dire. Sur la table il y a plein de petits papiers couverts d’encre. Le vent ne fait même pas voler les petits papiers.
        Lui se lève. Il va décrocher son fusil. Il siffle le setter qui le suit. Ils partent dans le parc. Nathalie aime regarder de dos son mari partir. Elle est presque belle. Aujourd’hui j’ai dix ans et quelques secondes. J’aime sentir le parfum de ma mère. D’autres avions noircissent le ciel. C’est à peine si on entend retentir des coups de feu dans le parc.
        La bonne va et vient. C’est son rôle. C’est son nom. On l’appelle Va-et-Vient, la bonne Va et Vient, cette fois elle apporte un bout de papier. Ma mère le lit « Tu me trouveras dans le bassin, petite salope ».
        Elle sort dans le parc, elle court, elle s’arrête. Dans une mare de sang gît le setter anglais. Et George Granger. Les yeux du chien grands ouverts.
        Au bout de la longue table, Nathalie Granger est veuve depuis ce jour. La musique de l’eau la poursuit et elle regarde les acacias avec un peu de tristesse. Elle écrit des romans envoyés à elle-même. La bonne va et vient et parfois me regarde.
        Il fait sombre dans le château.


Lof

Hors ligne zopiclone

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Re : Conversation à table
« Réponse #1 le: 25 Janvier 2023 à 10:43:01 »
Belle gifle. Tout est très bon. Grande finesse dans l'écriture. J'ai pas d'autres commentaires à faire sur ce texte, si ce n'est que j'aurais continué à lire ce truc jusqu'à ce qu'il fasse nuit.
Grand bravo

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Conversation à table
« Réponse #2 le: 27 Janvier 2023 à 16:09:49 »
   

     merci zopiclone pour ton commentaire
Lof

 


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