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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Plus rien à offrir.

Auteur Sujet: Plus rien à offrir.  (Lu 487 fois)

Gloire

  • Invité
Plus rien à offrir.
« le: 03 Avril 2023 à 05:53:54 »
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En attendant la mort, Trevor est allongé sur ce qui semble être un bout de carton mouillé. Ce n’est pas très confortable mais il cale sa jambe contre une grande structure en verre pour éviter de chuter Dieu seul sait où. Tout le monde l’ignore. L’évite comme s’il était l’héritier du trône des pestiférés. Personne ne se soucie de ce qu’il est ou de ce qu’il a été. Plus personne n’en a quelque chose à f…

— Hé, salut ! fait une voix que Trevor tarde à localiser.
— Hum, grommèle-t-il en découvrant son interlocuteur.

Elle est couverte d’un grande imperméable rouge qui la rend parfaitement visible dans la grisâtre de la foule et parait très jeune. Tout comme lui, elle n’a plus rien à offrir. Coincée un peu plus bas, elle se hisse, non sans mal, jusqu’au vieux ronchon.

— Comment tu t’appelles ? demande-t-elle.
— Oh, ta gueule ! peste Trevor.

Ce dernier n’a pas tout à fait achevé sa transformation en vieux connard grincheux, alors il regrette immédiatement ses paroles et soupire.
 
— T’as pas autre chose à foutre ? s’enquit-il à titre d’excuses.
— Non, plus rien. Je suis à la retraite. Mais toi…
— Ta gueule !

Cette fois, il le pense vraiment. Il le dit avec la rage et la détermination de celui qui souhaite mettre un terme à une conversation de la manière la plus brutale possible. Il tente de s’enfuir mais un grand machin en bois lui barre la route. Il comprend qui n’a nulle part où aller et s’abandonne à nouveau sur son catafalque de carton.

— Je disais ça par rapport à ta robe, reprend l’inconnue comme si rien ne s’était passé.
— Sans déconner…
— Pourquoi tu ne l’enlèves pas ?
— Ah ! C’est vrai, ça ! Je n’y avais pas pensé, connasse !
— Je pourrais t’y aider ?
— N’y songe même pas.
— Pourquoi ?
— Ce ne serait pas pareil.
— C’est vrai mais tout le monde triche de nos jours.
— Pas moi.

C’est à elle de soupirer.

Un long silence s’impose, bientôt brisé par le soudain fracas d’une pluie torrentielle.

Le temps maussade aggrave la mélancolie de Trevor. A travers les barreaux, il aperçoit ses anciens amis, ses collègues et même sa famille s’éloignant en riant, sans même un regard pour lui.

Il pleut.

Il pleut très fort mais pas une goutte n’atteint le malheureux : Sa compagnonne l’a rejoint et, contre toute attente, abrité sous son imperméable.

Trevor lève sur elle un regard à la fois stupéfait et circonspect.

— Pourquoi tu fais ça ? demande-t-il sans plus une trace d’agressivité dans la voix.

L’inconnue se fend d’un sourire si large que son visage semble se scinder en deux. Comme si elle attendait cette question depuis aussi longtemps que dure cette conversation.

— Tu as encore beaucoup à offrir, dit-elle. Tu étais grand, puissant et dangereux. Celui qui t’a conduit ici s’en est surement rendu compte et a eu peur de toi mais pour certains, tu es encore précieux.
— Pour la dernière fois, ta gueule ! trancha Trevor.

Là, l’inconnue se hisse un niveau plus haut, emportant de force le gringalet bougon avec elle. Elle ouvre alors son imperméable rouge de toute sa grandeur, au gré du vent.

Un homme la repère de loin. Il est sale, boiteux et malodorant. Si alcoolisé qu’il semble très peu soucieux du ciel qui tente de le désencrasser. Il titube jusqu’à la cage de métal et, sans la moindre délicatesse, saisit l’inconnue des deux mains. Trevor hurle, l’insulte, le menace et le maudit de toutes ses forces mais l’homme ne l’entend pas. Ce dernier ouvre l’imperméable et lorgne avec avidité ce que l’inconnue a à offrir : Rien.

Ses traits s’affaissent sous le poids de la déception. Pris de colère, il s’apprête à jeter l’inconnue comme un vulgaire déchet sur le trottoir. C’est alors qu’il remarque notre ami grincheux. Trevor dardait sur lui un regard à la fois torve et aguicheur. Un air de défi, comme au temps de sa splendeur.

Le S.D.F. repose délicatement l’inconnue là où il l’avait trouvée et, avide jusqu’à en baver, saisit sa nouvelle proie entre ses doigts et la place entre ses lèvres avant de courir se mettre à l’abri. Il sort alors un briquet de son manteau, en frotte la molette crantée à plusieurs reprises avant que ne se dresse une flamme dorée qu'il dirige précautionneusement vers Trevor, la main en coupe-vent.

La robe s’embrase immédiatement.

Le cœur de Trevor bat la chamade jusqu’à résonner au fond de son âme, tandis que sa robe passe du blanc immaculé au gris cendré. A chaque aspiration du clodo, la ligne incandescente gagne du terrain et l'espoir grandit. Elle avance, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien à brûler.

D’une adroite chiquenaude, le S.D.F. catapulte ce qu’il reste de Trevor au pied du trottoir. Là, le vieux grincheux est emporté par les flots, à l’instar de ses congénères.

Il n’en revient pas. Il a réussi, lui qui était voué à la honte éternelle de devoir porter cette chose blanche malgré sa retraite. Lui qui était promis à l’abandon et à la disgrâce. Il a enfin accompli sa destinée, ce pour quoi il a été conçu. Il va enfin pourvoir rejoindre sa famille, glorieux et dévêtu, tout cela grâce à un misérable…

– Paquet de chips ! s’écrie-t-il contre la pluie.

Il cherche du regard, tandis que les flots le transportent jusqu’à un regard d’égout, sous le trottoir. Il trouve enfin la poubelle métallique. Sur elle, trône l’inconnue à l’imperméable rouge. Elle le suit du regard et sourit à s’en pourfendre la figure.

– Paquet d’chips, comment tu t’appelles ? hurle-t-il alors qu’il s’apprête à passer l’arche en fonte.
– Oh, ta gueule ! répond-elle, échouant à retenir un rire de joie sincère.
– Merci ! Merci infini…

Il n’a pas le temps de finir sa phrase quand il disparaît dans les bas-fonds paradisiaques des égouts de Paris, où sa nouvelle vie était sur le point de commencer, tout cela grâce à un paquet de chips vide qui n’avait pourtant plus rien à offrir.
« Modifié: 03 Avril 2023 à 06:40:03 par Gloire »

 


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