Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

25 Juin 2026 à 12:43:38
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Magasin

Auteur Sujet: Magasin  (Lu 673 fois)

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Magasin
« le: 22 Juin 2025 à 18:17:46 »
Je me suis bien dit, en voyant ces pinceaux et ces nombreux rouleaux de papier, que l’art détenait une beauté singulière, presque féminine. Une de ces grâces que l’on observe chez une danseuse étoile ou une dentelière. Je n’avais pas fait le tour de ce grand magasin, où quelques parents décidaient du ton qu’aurait cette trousse ou cet imposant classeur pour la rentrée des classes, qu’un vendeur me proposa son aide. Je ne faisais que me balader. A dire vrai, j’attendais un rencard. Une femme mûre, prête à s’engager et à avoir des enfants. Elle n’en avait pas encore, m’en parlait comme si elle était déjà enceinte, alors que les seuls mots que nous avions échangés étaient virtuels. Mais peut-être subissait-elle le syndrome de l’âge, de ce cycle infernal au bout duquel donner la vie relèverait presque du miracle. Quoi qu’il en soit, je patientais après son train. Celui-ci était en retard. Et j’étais donc entré dans ce vaste magasin de gare, une parenthèse temporelle comme je les appelle si bien. Avec l’âge, je bénis ces moments doués d’une certaine poésie. Encore faut-il la remarquer. Elle s’insinue dans une multitude de micro détails. Par exemple, cet enfant qui donne bien volontiers la main à sa jeune mère - avait-elle une vingtaine d’années ? J’avais trouvé ce geste accompli. Une finalité que toute mère, que tout fils saurait un jour avoir, dans un élan de désintérêt total, un réflexe presque viscéral. Un peu comme le fait de s’attacher en voiture. Bref, à ce vendeur, je répondis par la négative. Je tournais, j’arpentais, je fouillais sans fouiller. Il y avait ces couleurs pigmentées, à des prix exorbitants.

 Au milieu du rayon, une fille, bandeau rouge sur la tête, tatouages florales sur les deux bras. Elle s’agenouilla afin de lire une petite étiquette. Quelle minutie dans son regard. Elle sentait la vanille ambrée. L’impression  déconcertante d’avoir deux gousses de vanille dans les narines. Ainsi mon hypnose commença. De rayon en rayon, je me sentais aspiré par cette odeur enivrante. Je regardai ma montre entre-temps. Trois heures moins le quart. Nous avions rendez-vous à quatorze heures. L’impatient que je suis se félicita. Il fallait donc que je consomme mon ennui avec le plus grand des intérêts. Nous ne prenons plus le temps de l’ennui. Il est vrai que, vu d’en bas, le ciel paraît si haut qu’il nous faut une éternité pour mesurer la distance qui nous en sépare. Je pense à l’enfance, et son goût me revient dans ces moments suspendus, à ne rien faire, si ce n’est chercher l’ennui. Rien que l’ennui. À dévorer cet insatiable ennui, dont la ligne d’arrivée est la mort. Je profitai donc de cet interstice temporel pour me raconter une histoire. La peinture bleue, rouge, violette, rose ; toute cette peinture, en petit, moyen ou grand format, s’étalerait sur le crépi blanc de ce magasin, où entonnait une demoiselle un air de jazz fondu avec quelques notes de country. Je dévalai une pléthore de coloriages de chats, de tropiques exotiques, de fruits, de fleurs, d’un tas de carnets dont n’importe quel voyageur s’emparerait des pages en des terres lointaines, éloignées de tout, surtout d’ici, de ce point présentement mort, où rien ne se passe à part ce que mes sens ont décidé d’animer tout à coup. Et les relents de jazz, de country, devenaient plus confus, plus incertains ; je craignais que la chanson se termine à chacune de ses chutes, mais il n’en était rien : la chanteuse se remettait à chanter le même refrain. Je m’engageai alors avec le même élan vers le papier, la main posée sur sa peau blanche et légèrement granuleuse. Près d’eux, à côté d’une bouche incendie, trônaient de gros cylindres multicolores. Certains étaient plus épais, tandis que d’autres avaient été certainement utilisés par la force de leur succès. Je les effleurais d’une main d’enfant. Cauteleux, je gardai une distance avec cet environnement on ne peut plus stable. Je ne voulais ni le déranger ni le connaître davantage. De loin, il gardait son mystère. Soudain, l’horloge figée sur un des murs du magasin me donna l’heure, l’air grave. Ses aiguilles avaient triplé de volume. Ses chiffres dansaient. Il était pourtant trois heures et demi. Le temps avait passé, je n’avais su le maîtriser. Il avait fait de moi son pantin. Mais j’étais heureux. Les deux portes automatiques s’ouvrirent. Je sortis en sifflotant l’air de jazz et de country que m’avait susurré cette dame, au travers des quatre ou cinq enceintes nichées aux quatre coins de ce grand magasin. Lequel était en réalité tout petit. Un magasin de gare. Qui recueillait les passagers, les retardataires, ou les rencardés.
« Modifié: 22 Juin 2025 à 18:21:57 par Shendo »

Hors ligne Cendres

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Re : Magasin
« Réponse #1 le: 23 Juin 2025 à 17:23:14 »
Merci pour le partage de ton texte

Tu nous racontes les émotions de ton personnage visitant un magasin. J'imagine un vieux magasin, comme on voit dans certains films, avec des objets ancien et venants d'une autre époque.

Tu nous partages ses ressenti , ce qu'il pense lors de son voyage dans ce magasin, qui est riche en émotion, mais petit en taille, car offrant de nombreuses sensations aux curieux qui veut bien prendre le temps de le visiter et de l'observer.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne BAGHOU

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Re : Magasin
« Réponse #2 le: 23 Juin 2025 à 20:40:22 »
Bonsoir,

Maintenant on ne m'aura plus, ma curiosité fonce sur le texte et mon cerveau suit. Assez béat même.  8)

En plus d'avoir appris un mot, "cauteleux", j'ai regardé la définition  ::)  et je vais essayer de le remettre dans un texte. Bah oui, je peux y arriver !  :)

Je ne sais pas qualifier ce texte, une pépite peut-être. Il est travaillé, avec des phrase élégamment construites, des idées originales et tout cela dans un magasins de papiers peints et autres peintures. En plus, je suis d'accord avec le personnage sur l'effet "bien-être" de certains magasins. Une déconnexion totale. Franchement cela a été un plaisir.

J'ai même vu un trait d'humour, mais je crois qu'il était involontaire. Dommage !
Citer
Quoi qu’il en soit, je patientais après son train.
  Echanges virtuels, femme mûre, libido prête pour satisfaire l'envie d'enfant et paf, j'avais oublié la gare et donc la phrase sous-entendait autre chose. (Je sais mon esprit est taquin)  :noange:

Grand merci pour ce temps passé dans les rayons peinture et papiers peints.
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

 


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