Mes copains qui avaient formé un groupe de rock ne se produisirent en public qu’une seule fois lors de la fête du quartier de la Corniche. Ils reprenaient les tubes de l’époque sans grande originalité, je pense. Ils n’obtinrent pas un triomphe, mais eurent un accueil honorable, peut-être bénéficièrent-ils de la part du public d’une certaine indulgence vu leur jeune âge, je ne saurais dire.
Par contre, je me souviens parfaitement des longues séances de répétitions qui se passaient dans la cave de leur H.L.M. Dans cet espace de quelques m3 le vacarme était infernal, René, le batteur, étouffait par sa fougue les autres instruments. Moi, j’étais le public, le plus souvent le seul public, et je m’emmerdais ferme. Mais enfin, c’étaient mes copains, et je leur devais une indéfectible fidélité. Il est à noter que nul ne me proposa de faire partie du groupe, cette mise à l’écart se justifiait pleinement vu mon total désintérêt pour ce genre de musique, je n’étais pas dans le coup, j’étais ringard, et qui plus est, un peu boffiste déjà, alors qu’eux se sentaient prêts à bouffer le monde... Cela ne m’empêchait pas, bien au contraire, de les admirer. Être parvenus en si peu de temps et sans la moindre formation musicale à créer un véritable orchestre me semblait une prouesse à peine imaginable.
L’ennui était que cette nouvelle passion portait un coup fatal aux plaisirs simples qui jusqu’alors avaient été les nôtres. Finis les randonnées, les jeux de plage, les après-midi de ping-pong dans le jardin de mon grand-père, tout cela dorénavant était sacrifié au bénéfice de l’art !
N’ayant pas un sou en poche, ils firent appel à la générosité d’un rocker à succès, qui selon leurs dires, ne refusait jamais d’aider les groupes débutants. Ils attendirent, bien sûr ils n’obtinrent rien. Alors, ils décidèrent le jeudi d’aller frapper aux portes du voisinage, exposant leur petite affaire, sollicitant une aide en s’excusant de déranger. Je suivais sans grand enthousiasme, tout ça ne me concernait que de loin. L’accueil dans l’ensemble était favorable, on se montrait si polis, si bien comme il faut, de vrais petits anges, et puis, ne fallait-t-il pas encourager la jeunesse ? Il y eut malgré tout quelques exceptions comme ce vieux monsieur, très digne, qui nous infligea une longue tirade sur la dépravation de la société actuelle et plus précisément de sa jeunesse, lui qui avait fait la guerre de 14, qui avait risqué sa vie pour la France... On en avait rien à foutre de tout ça. On partit la queue basse et pas un sou de plus en poche...
Je ne sais si la cagnotte fut suffisante pour qu’ils se payent le matériel nécessaire, mais toujours est-il, que d’une façon ou d’une autre, ils l’acquirent.
Ah ! cette cave misérable, enfumée, abrutissante, ce caveau plutôt où s’ensevelissaient jeudi après jeudi nos plaisirs anciens.
Un point me revient en mémoire et me chagrine. Nicolas, un autre copain de la bande, qui venait parfois assister comme moi aux répétitions, s’était lancé, lui, avec un grand sérieux, dans l’étude de la guitare classique !... De fait, le seul morceau qu’il connût était l’incontournable romance de « Jeux interdits », morceau dont il jouait la mélodie, non pas avec un seul doigt comme la plupart des débutants, mais avec l’accompagnement, basse comprise s’il vous plait ! Et Gégé le soliste, le meneur du groupe, lui demandait parfois à titre d’intermède de nous l’interpréter. Ses possibilités techniques se limitaient toutefois à la première partie, la plus simple, la deuxième qui exige la maîtrise du barré n’était pas encore dans ses cordes, si j’ose dire, mais Gégé, toujours prêt à mettre en valeur ses amis, nous incitait à partager son enthousiasme :« Ça oui, c’est de la musique », déclarait-il avec un grand respect, ce qui laissait entendre que la leur n’en était pas vraiment, alors, rétrospectivement, il me vient parfois des doutes sur les compétences et le talent réel de mes anciens camarades.