Il pourra peut-être sembler étrange qu’une telle idée de texte me soit venue, après avoir fait un rêve assez étrange, où il était question de Martin Heidegger.
Nous voudrions commencer par parler, avec une certaine liberté, du travail de la main.
Pourquoi la main ?
Premièrement parce que l’allemand de Heidegger distingue expressément la vorhandenheit de la zuhandenheit. Une différence de position de l’objet par rapport à la main. Dans la vorhandenheit, il est devant, dans la zuhandenheit, il est avec.
Nous ne savons pas si le terme de vorhandenheit est pleinement légitime, car il s’agit de notre point de vue, d’une vision, d’une inspection, davantage que d’un rapport à la main.
En revanche le terme de zuhandenheit nous séduit pleinement, car le savoir de la main, savoir d’un certain maniement, est vraiment celui de l’homme qui a passé du temps à se soucier de l’objet qu’il façonne.
Nous étions aujourd’hui dans une grande ville, que nous visitions pour la première fois. Or, nous fûmes un peu interloqués de voir à quel point tous les magasins dans n’importe quelle grande ville se ressemblent : les mêmes articles, les mêmes savoir-faire. Encore faut-il se demander s’il s’agit toujours là de savoir-faire, ou bien seulement d’une tâche, aussi aliénante que facile à apprendre.
Ce n’est plus un métier, qui demande un long apprentissage, à la manière dont les mains expertes d’un pianiste ont appris à jouer d’un instrument, mais des mains grossières de déménageurs qui n’ont pas plus de considération pour un piano que pour n’importe quel meuble. L’objet est bien devant leurs mains mais non avec.
Les hommes deviennent dans leur tâche quotidienne, une sorte de monnaie courante, aussi substituables les uns aux autres que peuvent l’être l’autre revers de leur travail, ce monde de marchandises de mauvaise qualité, vouées à la déchèterie.
Ces marchandises et les hommes qui les manipulent sont l’objet d’une certaine vision, un calcul.
Ce calcul est leur essence, ce par quoi marchandises et hommes sont liés : les mains liées.
C’est avec une certaine tristesse que nous voyons un nouveau type d’hommes, qui ne savent plus manier les choses qui les entourent et des mains mécaniquement domptées, sans art et sans doigté.
Une certaine grâce perdue, des saveurs moins profondes, un art de vivre médiocre.
Ce calcul n’est pas seulement l’opération mathématique, car les mathématiques sont un art.
Il s’agit plutôt de la vision pressée qui méprise son objet et le nie.
Or, cette vision nie ce qui pourtant façonne son monde.
Le monde alors cesse d’être vu, il devient en quelque sorte transparent.
Dans cette transparence du monde, seul reste, une sorte d’appétit immédiat, une manière de rendre l’instant tout à fait insignifiant.
Le temps de l’homme qui sculpte sa vie avec art est un temps de recueillement où tous les gestes accomplis, les efforts consentis, trouvent leur perfection et leur achèvement.
Un tel accomplissement porte en lui la médiation au sein de l’immédiat.
La culture est une telle médiation.
Une certaine technique moderne, n’est plus l’art de faire paraître l’achèvement même de toute l’expérience d’une vie, mais de permettre à n’importe qui, aussi vite que possible, de s’emparer de l’objet de son désir, que ce soit pour le consommer ou pour le produire.
Son idéal est la suppression de toute médiatisation, donc de toute culture.
Un affairement continu, un tourbillon de rapports superficiels, tel me parut un jour le monde.
L’objet que nous façonnons nous façonne à son tour.
Il existe une réciprocité dans ce rapport de l’homme à son monde.
Un tel travail, où l’homme n’exprime plus son essence, est une aliénation, un travail mort.
Historiquement, il nous semble qu’un tel processus s’incarne particulièrement bien dans ce que l’on appelle communément l’ère industrielle.
Aujourd’hui, on dit de tels produits qu’ils sont industriels.
L’aspect positif, d’un tel monde, est qu’il procure immédiatement à tous nos désirs superflus une satisfaction, certes médiocre, mais si l’on considère que ces désirs sont en soi médiocres, alors finalement, une société industrielle nous en libère assez commodément.
L’aspect négatif est celui que nous avons souligné jusqu’à présent, un travail aliéné, un monde sans culture et une misère de vivre qui se déploie même dans les sphères les plus hautes de l’esprit.
Car le travail spirituel est aussi en partie un travail de la main.
Un maniement des concepts, qui n’a rien d’immédiat et qui ne ressemble pas beaucoup à la communication si vantée aujourd’hui.
Prendre un livre dans sa bibliothèque, en tourner les pages, prendre des notes : dans chacun de ces gestes, la main joue un rôle essentiel.
Bien sûr, nous avons plutôt pensé dans un premier temps à des objets façonnés par des mains expertes, par exemple, dans la sculpture ou la musique, afin de mieux faire comprendre cette incarnation du travail passé dans un objet présent.
Quand nous lisons ou écrivons, le travail de la main est moins essentiel, mais de toute manière, même dans un travail plus purement manuel, l’esprit est prépondérant et guide cette main virtuose. Mais ce n’est pas l’esprit immédiat, celui du consommateur sans culture, mais un esprit façonné par son expérience et le maniement de l’objet qu’il considère, que ce soit un livre ou un instrument de musique.
Jamais les livres ne deviennent pour nous de purs objets, dans leur simple aspect de chose : ils ne nous sont pas extérieurs, mais s’incarnent en nous, en formant notre être le plus essentiel.
Jamais nous n’entrons avec eux dans un rapport aussi superficiel que celui qui consisterait à les réduire à de simples marchandises.
L’argent, l’équivalent universel, est aussi bien la pure forme de la relation immédiate à tout. Celui qui possède de l’argent, dit-on, peut tout acheter.
Mais un tel rapport aux choses est un rapport insignifiant, un certain ordre de l’avoir. J’ai une table par exemple. Il ne dit rien de notre rapport essentiel aux choses : tout ce que la table est pour moi et que je suis grâce à elle.
Dans un tel exemple, celui de la table, un peu d’éducation peut suffire à savoir s’y tenir correctement, il n’en est pas de même pour des objets plus sophistiqués. Combien de beaux pianos décorent de salons, dont les habitants ne savent pas se servir, combien de belles bibliothèques dont les livres sont restés muets ? J’ai d’ailleurs dans la mienne un certain nombre d’ouvrages qui me sont demeurés tristement fermés et mon piano est loin d’accomplir toutes les prouesses dont il serait capable.
Ceux qui pensent que la richesse est la possibilité de tout avoir ont sans doute raison, mais aussi bien est-elle la possibilité de n’être rien.
L’ordre de l’être est singulièrement différent de celui de l’avoir.
L’un n’empêche pas l’autre et l’on peut considérer que d’une certaine manière il faut d’abord avoir si l’on veut pouvoir être : avoir un piano si l’on veut pouvoir apprendre à en jouer par exemple.
Cependant, la société de consommation nous incite à avoir et très peu à être.
Notre économie a sans doute besoin d’écouler ses marchandises insignifiantes.
On pourrait imaginer une économie de service entre personnes, où plutôt que d’acheter mille choses qui ne signifient rien pour nous, nous apprenions mutuellement à reconsidérer le monde qui nous entoure.
Un autre aspect, est que nous sommes façonnés par la société de consommation et sa logique de l’avoir. Ce n’est que par un processus de culture et d’arrachement à une telle logique de l’immédiate satisfaction que nous pouvons espérer un véritable retour au monde.
Mais la culture fait violence à ceux qui par leur absence d’éducation s’imaginent que tout doit se donner à eux facilement et sans effort. La société de consommation séduit parce qu’elle n’exige rien de notre part, mais ce rien, c’est aussi bien nous qui le devenons.
« Ne soyez rien et ayez tout ».
Si vous ajoutez à cela l’idéal d’égalité, vous risquez même de devenir suspect en ayant la moindre exigence, comme si vous cherchiez par là à exclure les autres.
Être suspect signifie souvent que l’on est soi-même exclu, les démagogues renversant ainsi leur propre logique : « nul ne sera admis s’il n’admet pas tout le monde ».
Mais ce tout-le-monde est totalement vide et indéterminé, il n’est rien, un pur consommateur, un équivalent lui aussi universel.
Alors le consommateur est prié de recommencer toujours à zéro, de ne jamais progresser en rien, d’être privé de tout sens et de tout accomplissement.
Le passé ne doit pas laisser de traces.
Ainsi nous recommençons sans cesse le même circuit de consommation, de nouveautés en nouveautés, sans que l’ancien objet consommé ne puisse se prolonger dans le suivant, en l’améliorant.
Le chef d’œuvre est tout l’inverse de cette consommation stérile ; chaque nouvelle tentative de l’approcher nous rend plus riche et plus profond.
Nous essayons de l’approcher, mais c’est avec pudeur et respect, nous nous sentons indignes d’une telle faveur et nous apprenons à remercier celui qui nous honore en nous rendant dignes d’un tel honneur.
Nous apprenons que rien ne s’obtient sans effort et que nous avons comme devoir d’être à la hauteur de ceux qui nous ont précédé.
En fin de compte, vivre est une tâche difficile et exigeante pour l’homme.
Vouloir la rendre facile est une sorte de péché contre notre nature infinie.
Parce que nous portons en nous la trame immense du genre humain, il nous est impossible de sombrer dans l’ingratitude et de simplement nous reposer sur un monde confortable et faussement acquis, par les prouesses de la science, que nous ne connaissons pas (qui connaît ne serait-ce que les lois physiques qui permettent à un ordinateur de fonctionner ?) et cet équivalent universel qui ne nous engage à rien lorsque nous nous accaparons du monde.
Rendre le monde accessible sur un marché public, tel semble être la finalité de la société de consommation.
Mais qu’en est-il de la main et de la zuhandenheit que nous avons laissé de côté ?
Le monde devenu marché est un fonds (Gestell), qui met tout à disposition et domine totalement les objets. Il est sans doute le corolaire d’une vision inspectante (vorhandenheit) qui considère les objets uniquement selon leur aspect, leur forme, indépendamment du souci de l’homme, qui est son essence pour Heidegger.
Cette vision inspectante prévoit et planifie d’une manière froide et indifférente le flux des marchandises sur le marché.
Ce monde est im-monde, une absence de monde, dans le sens où l’homme n’a plus de rapport essentiel avec rien.
Il domine tout mais du coup ne se laisse plus dominer par rien. Il perd toute échelle de valeurs et toute ascension lui est refusée.
Dans un véritable monde l’homme est totalement intéressé par les objets qui l’entourent, son habitat, ils font partie de son être véritable, ils lui sont essentiels.
Nous pourrions prendre l’exemple des amphores grecques, qui aujourd’hui ornent nos musées mais qui étaient aussi des objets utiles, servant à transporter des marchandises. Dans un tel monde il n’y avait pas de frontière entre l’utile et le sacré, rien n’était dépourvu de sens, pas même ce que nous appellerions aujourd’hui un emballage.
Tout était relié au souci de l’homme, à sa manière particulière d’habiter un monde.
Tous les objets dits primitifs sont des œuvres spirituelles, magiques et divines, qui situent l’homme et lui apprennent à considérer son entourage.
Aujourd’hui la publicité a remplacé les histoires et les légendes que se racontaient les hommes depuis des temps immémoriaux afin d’apprendre à vivre.
Cette publicité est bien l’âme d’une époque sans esprit, où le seul but est l’achat, maquillé de bien des pouvoirs superflus prêtés à des marchandises dont nous les savons parfaitement dépourvues. Une publicité sur les voitures, nous montrera par exemple une famille heureuse dans son véhicule familial afin que le futur client s’imagine faire le bonheur de sa famille en l’achetant. Mais nul n’est assez insensé pour le croire et en vérité certains philosophes nous engagent à trouver le bonheur ailleurs que dans ces marchandises, qui ne font pas le bonheur. Une telle pensée nous met en garde contre le consumérisme et le pouvoir de la publicité qui manipule l’ordre symbolique.
Donc, la publicité manipule des symboles, alors que dans une société dite primitive, les symboles fondent véritablement l’homme.
Encore une fois l’homme se positionne, ici le publicitaire, en maître et possesseur de tout.
Il ne se laisse prendre par rien et rien ne l’emporte au-delà de lui-même.
Finalement l’homme ne fait face qu’à lui-même.
Il est désœuvré, le sens de sa vie lui fait défaut.
Tout est à construire pour lui mais en même temps aucune construction ne l’engage véritablement.
Il ne baigne plus dans une culture immémoriale dans laquelle il trouverait la justification de chacun de ses gestes.
Il est libre de faire ce qu’il veut mais n’obtient jamais de reconnaissance pour son travail.
Parce que ce qu’il produit devient aussitôt une simple marchandise dans laquelle personne ne se reconnaîtra, puisque personne ne cherche plus à se reconnaître dans rien.
Sa gestuelle est vidée de tout sens, pour lui-même et pour les autres.
Ce monde étranger de marchandises n’a plus rien de familier pour nous.
Voilà un autre aspect du nihilisme dont nous avons déjà parlé dans d’autres textes.
Les produits industriels dénaturent l’homme en lui donnant l’impression de dominer la nature.
Tout artisan au contraire est au service de son art dont il est l’éternel apprenti.
Encore que l’artisan soit souvent au service de la simple satisfaction, certes supérieure, de son client et non d’une visée plus haute et plus spirituelle.
Ce n’est plus l’esprit de Dionysos qui coule en nous lorsque nous buvons un bon vin mais une simple sensation d’ivresse. Et le goût devient l’essentiel pour le sommelier, non l’ivresse divine.
La pauvreté spirituelle du goût montre combien nous avons perdu le sens d’une habitation de ce monde.
Baudelaire, lui, avait bien saisi l’âme du vin dans sa fameuse prosopopée.
Tout véritable artisan ne devrait-il pas être un peu poète ?
Heidegger, citant Hölderlin, dit que « Plein de mérites, mais en poète, l'homme habite sur cette terre. »
Ces mérites sont peut-être ceux d’un savoir-faire technique, qui lui permettent de maîtriser son objet et de le façonner à sa guise. Mais l’aspect poétique est celui qui donne un sens supérieur à son agir, un sens plus spirituel. Un tel sens n’est pas ce qui est donné immédiatement à l’homme, mais qu’il doit acquérir par un long processus de culture.
Le philosophe ou le poète essaient de retrouver un tel sens.
S’engager sur une telle voie demande d’accepter la médiatisation, c’est-à-dire l’effort, tout en reconnaissant que nous ne reviendrons pas à l’harmonie des sociétés primitives.
Tout aussi bien cette harmonie était pleine de superstitions aujourd’hui dépassées.
L’Absolu, Dieu, ne se donnent plus à nous d’une manière aussi naïve.
Que laisseront nos sociétés à celles qui suivront ?
Quel esprit leur communiqueront-elles, quelle est leur part d’éternité ?
Quel art de vivre, quelles traditions, quelle culture ?
Beaucoup de ce que nous consommons est voué à disparaître, nous nous sommes fait avoir une fois et ne recommencerons plus l’expérience.
Bien des choses que nous avons achetées nous feraient honte aujourd’hui.
Certaines musiques, certains plats, certains vêtements, certains films, n’étaient là que pour satisfaire un bref instant sans lendemain, qui ne nous apportera plus jamais de lumière ni d’enthousiasme.
Nous avons mieux appris à vivre et nous essayons de nous entourer de petites choses pleines de perfection, telles que comme Nietzsche le disait, nous les voudrions éternellement.