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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le sort en décida ainsi

Auteur Sujet: Le sort en décida ainsi  (Lu 1274 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
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Le sort en décida ainsi
« le: 14 Février 2022 à 17:52:50 »
A**** arrivait sur ses soixante-quatre ans et devait mourir ce soir. Son fils et sa fille étaient à son chevet entourés d'esclaves, d'amis et de familiers ; lui se préparait à rendre l'office funèbre dont il avait la charge, elle à saisir le dernier instant de vie de son père, ce dernier souffle, à embrasser une dernière fois ces lèvres par lesquelles sortirait l'âme pour conserver un peu de son père, pour qu'il ne risquât pas de nager éternellement dans le vide, entre la terre et l'éther. En dehors de la pièce la maison s'activait : les femmes achevaient de préparer la bière et le linceul, les hommes d'apprêter les flambeaux et les masques pour la modeste procession qui allait suivre. A**** voyait comme qui dirait sa vie défiler. Il était aidé en cela par son fils qui interrogeait cérémonieusement les hommes présents, afin d'établir par leurs témoignages la vie du bientôt défunt, prélude à une plus vaste oraison funèbre.

Ancien soldat, d'origine Volsque, A**** était devenu esclave à la suite d'une défaite contre les Romains. Fort d'une réputation de bravoure qui l'avait hissé proche des sommets de la cavalerie de son peuple, il fut envoyé dans une propriété campagnarde d'une illustre famille patricienne qui détenait de vastes écuries. On le mit à l'essai, ce fut concluant, il eut dès lors pour tâche l'entretien des chevaux. Grâce à son éducation supérieure parmi les siens, il s'accoutuma sans difficulté au parler et aux coutumes de la société des esclaves et des maîtres romains. Il apprit vite, à tel point que ses responsabilités crussent rapidement. Il ne fut bien évidemment jamais l'esclave le plus mal loti ; d'entre les esclaves ruraux, il représenta rapidement quelque chose comme l'élite du groupe servile. Il arriva même que le jeune Servius Quinctius, l'un des cinq petit-fils de son maître, alors en villégiature, s'attacha à cet esclave qui passait pour être un excellent dompteur de chevaux, si bien qu'A**** fut attaché à l'éducation équestre du jeune maître. Somme toute, il ne connut jamais la boue et la fange autre part qu'à la guerre, et c'était presque un romain par sa bravoure, son éducation, son sens du devoir.

Tel était la teneur des discours que les alliés inférieurs de la famille Quinctii prononçaient ce soir en hommage au mourant. Il fallait bien entendu parler de son indignité passée, que nul ne saurait effacer, il fallait y trouver les éléments de ses succès qui suivirent, et légitimer sa montée en dignité.

Au moment de désigner le nouvel esclave chargé des cultes domestiques, on choisit A***** sans hésitation. Il témoigna d'une si grande piété vis-à-vis des dieux de Rome, des lares du foyer, qu'il reçut l'affection des maîtres et, sans doute, la faveur des dieux.
Enfin, le point par lequel il brilla le plus, qui le hissa au-delà de sa condition servile, fut sa fidélité à la République éprouvée au travers d'une épreuve de loyauté. Aux écuries, A**** côtoyait depuis plusieurs années un autre esclave d'origine étrangère. Il se nommait S****, d'origine Ernique, il passait sur bien des points pour l'égal d'A****. S**** brillait par sa vigueur physique et son adresse à cheval ; il n'était curieusement pas dépourvu de facultés oratoires, il travaillait aux écuries et organisait les transhumances du vaste cheptel que détenaient les fermes attenantes à la villa. Les deux hommes entrèrent fréquemment en contact, ils se lièrent d'une amitié si solide qu'elle fit le bonheur de la maison, bien qu'elle fît parfois aussi jaser. Car si semblables sur le plan des aptitudes, les deux hommes divergeaient néanmoins sur le plan des valeurs. Si A**** était très affairé du matin au soir et prodiguait avec une grande application son enseignement équestre au jeune Quinctius, S**** n'était au contraire pas très assidu dans ses tâches, parfois même de très mauvaise volonté ; aussi on le disait colérique, presque fou, quand un autre esclave le lui faisait remarquer... Cela l'exposait aux réprimandes de A****, sans jamais parfaitement contrarier l'amitié  des deux hommes.

C'est alors que survint l'événement. Un matin, A**** apprit à son maître l'existence d'une machination, d'un assassinat qui menaçait sa personne, dont l'instigateur n'était nul autre que S****. Face à de si graves accusations, on confronta S****, qui nia en bloc. Il fut alors décidé de confier les deux esclaves à un geôlier en attendant qu'une fouille méthodique, pour confirmer les dires de A****, fût menée. Le lendemain, ils furent de nouveau confrontés devant le maître de maison qui se montra très dur dans l'audition de S**** – le poignard, le poison, ainsi que des tablettes de défiction vouant aux enfers l'âme du maître avaient été retrouvés dans les affaires de S****, conformément aux dires de A****. Le prévenu vacilla, craqua puis passa aux aveux.

Le vieil homme qui racontait cela, ce soir de dernier hommage, prêta à S**** cette allégation dont il affirmait se souvenir parfaitement : « Je suis né d'un homme et d'une femme libre. J'ai guerroyé pour la terre et les hommes qui m'ont vu grandir. J'ai échoué mais n'ayant su me donner la mort à temps, j'ai été traîné dans la condition servile... J'ai voulu vivre alors, j'ai souhaité la perspective d'être à nouveau digne un jour ! mais n'en trouvant pas et fort las d'essayer, j'ai finalement projeté de te poignarder, toi, l'homme par qui je dois cette honte. Mais j'ai été découvert et trahi par mon plus fidèle ami. Enlevez-moi ces chaînes, libérez-moi de ce fer et j'égorge sur le champ cet infâme et son maître ! Suppliciez-moi pour ma tentative, liez-moi sur un bûcher ardent et je vous vouerais jusqu'à mon dernier souffle aux divinités souterraines ! »
A ce cri sauvage, tous frémirent ; le maître d'abord, puis A****, dont l'amitié pour S**** ne s'était pas tarie,  A**** dont les larmes n'avaient cessés de couler depuis qu'il avait par devoir dénoncé son ami.

Le vieil homme contait l'épisode du jugement, puis du bûcher. Au moment de prononcer la sentence, le maître fut ému de quelques larmes : il avait apprécié S**** au point de vouloir l'affranchir un jour ; il était fou de rage de cette ingratitude, de cette folie si tardivement manifestée. Le châtiment fut sans appel : S**** serait brûlé vif à la vue de tous, car ce sont les flammes de la Némésis qui  consument le fol homicide. Il se tourna ensuite du côté de A****, et s'efforça de se rendre aussi charmant que possible, malgré la profonde tristesse qui le peinait ; il lui proposa l'argent et la liberté.  C'est un cri de détresse qui jaillit en réponse des entrailles de A**** : « Quoi ! la liberté ?! Quoi ! les honneurs ?! Maître, je vous en supplie ! plutôt le supplice que les honneurs pour un parjure ! J'ai trahi mon frère, immolez-moi dans ses mêmes flammes ! »
Ces paroles arrachèrent les dernières larmes du maître et les ultimes cris de S****. Ils s'exclamèrent tous deux, au même moment : « Mourir avec toi, partager la couche mortuaire de mon assassin ?! Jusqu'où peut aller ton ignominie, chien !

 – Entre ton ami et ton maître, tu as choisi ton maître ! Contre l'étranger et la passion, tu as choisis le devoir et la fidélité ! Tu n'es pas un parjure, tu es un brave parmi les braves ! Accepte par conséquent la fortune et la citoyenneté que je t'offre ! »

De l'avis de tous les spectateurs, A**** avait effectivement fait le choix de la raison, et pour cela devait accepter de dignes honneurs et le deuil de son amitié. Exemplaire jusqu'à la consomption de cette dernière, il assista à l'immolation de S**** et s'efforça d'entendre gravement, en homme résigné, les malédictions tortueuses que ce dernier lui vouait dans une langue effroyable, dans les flammes, depuis l'enfer aurait-on dit.

Le lendemain, A**** reçut l'embrassade du maître devant un magistrat de Rome, en public ; il était désormais libre et riche, il pouvait aller n'importe où. Mais la faveur dont il jouissait ne s'arrêtait pas là : il put obtenir sans difficulté une excellente place et la promesse de gloires dans la familia de son ancien maître, désormais patron. Il y trouva un fort bel emploi comme maître de cavalerie. Plus tard, il accompagna le jeune Servius Quinctius à la guerre, lequel, devenu fort bel homme, présent ce soir, allait témoigner de leur amitié et de l'heureuse vie que mena A****.

D'abord écuyer puis instructeur militaire, il entra dans l'ordre équestre, fut fait chevalier, puis centurion. Il renoua encore quelquefois avec les honneurs de la guerre, puis il prit sa retraite au bout d'une quinzaine d'années. Il écoula pour finir de paisibles jours dans sa propriété de l'Aventin, entouré de sa femme et de ses enfants.

On voulut bien ajouter quelques détails et digressions forts à propos, mais le mourant était sur le point d'expirer ; il étouffait, les femmes se pressaient autour de lui, son fils rappela en catastrophe quels avaient été ses honneurs, sa bravoure, sa fidélité à la République et aux siens... Sur ces dernières paroles d'hommage, des larmes déferlèrent du restant de lueur des yeux de A****. Puis, comme résigné, un rire discret et fort triste accompagna ces mots sibyllins : « Le sort en décida ainsi... »

A****, qui voyait sa vie défiler depuis un moment maintenant, se focalisa sur un élément précis.
Il voyait
tout d'abord cette guerre qu'il avait eu à faire, il y a si longtemps
les premiers temps de sa servitude, son humiliation
la rencontre avec S****, du bonheur dans le malheur
leur haine commune pour leur condition, leur sourde colère face au sort infâme !
La conjuration que lui proposa S****.

C'était au plus chaud de l'été, au moment des moisson, temps de la poussière et de la sueur, de la fureur et de l'orgueil... S**** lui proposa un plan, suivi d'un pari, qui devait offrir une vie riche et belle à l'un, une mort cruelle à l'autre. Se révolter était impensable, frapper un maître insensé ! Le bruit courait cependant que nombres d'esclaves s'étaient vus promus à de bien dignes statuts par la pratique de la dénonciation. Si A**** le souhaitait, S**** pouvait se procurer toute une série d'objets servant à construire une homicide mise en scène, et on tirerait au sort pour savoir qui se chargerait de la dénonciation, qui des avoeux ; qui vivrait gaiement, qui rejoindrait les mânes dans une lente agonie. Qui vivrait dans le mensonge et dans l'impiété, qui attendrait l'arrivée de l'autre dans le ventre des divinités infernales. 

A**** mourut sans plus ne prononcer aucun mot. Sa dernière parole demeura un mystère pour toute l'assemblée.









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« Modifié: 15 Février 2022 à 21:53:53 par Julien-Gracq »

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 422
    • BEOCIEN
Re : Le sort en décida ainsi
« Réponse #1 le: 14 Février 2022 à 18:25:56 »
Bonjour

un texte interessant et fort bien construit  ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Cruiiik_Cruiiik

  • Aède
  • Messages: 158
Re : Le sort en décida ainsi
« Réponse #2 le: 14 Février 2022 à 19:39:47 »
Un texte érudit. Une fin originale. Un ton très "Yourcenarien". J'aime.
Bon, quelques points de détails à fignoler: "Jazzer" : jaser; "avoeux": aveux... Un passage au correcteur Word et ce sera parfait.

Bravo.
La vie est dure. Et puis on meurt.

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Le sort en décida ainsi
« Réponse #3 le: 15 Février 2022 à 21:53:04 »
Merci pour vos retours.  :)

Cruiiiik_Cruiiik :
Effectivement Yourcenar, un de mes auteurs favoris dont je vais bientôt relire quelques oeuvres.  ^^
Je corrige les mots que tu m'as indiqué (bizarre que je les ai zappé au correcteur).

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 008
Re : Le sort en décida ainsi
« Réponse #4 le: 16 Février 2022 à 08:57:03 »
Merci pour ton texte.

Je ne sais pas pourquoi, mais des le début j'imaginais la Rome Antique avant même que tu le dises.
Sinon pourquoi censurer les prénoms A**** et S****? .
Je ne sais pas trop quoi dire d'autre, désolée.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Le sort en décida ainsi
« Réponse #5 le: 16 Février 2022 à 21:11:40 »
Cendres :
Et merci à toi d'avoir lu.  ;)

Pour les noms, c'est un simple scrupule... On sait peu de choses des peuples auxquels les deux personnages appartiennent (les Volsques et les Erniques), on leur suppose un substrat ethnique commun avec l'Etrurie (au vu de leur terminaison -qus en latin), mais sinon... J'aurais pu faire le choix de leur donner des noms latins basiques, comme ça devait se faire chez des esclaves qu'on romanisait ainsi de force. Ou j'aurais pu leur donner les rares noms qui nous sont connus, mais qui sont des noms de rois latinisés.
C'est peut-être un accès de rigueur puéril puisque ça et là il y a des choses peu attestées historiquement dans le texte (et peut-être des anachronismes, comme le fait de parler d'ordre équestre autour des V-IVème s. av J.-C, ce qui est abusif).

 


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