Le mythe de Frrar
Les dernières lueurs du jour s’éteignirent, bientôt remplacées par la vive opalescence des bougies, des lampadaires et des bulbes halogènes un peu partout dans le monde. Encore frissonnantes du réveil et de la nuit qui s’en venait, des milliers de petites ailes bourdonnaient dans la pénombre, s’empressant de rejoindre la lumière rassurante qui succédait au soleil. Il était si loin, d’ordinaire, ce soleil, que c’était merveilleux de voir tous ces fils à portée de pattes, et de se terrer contre eux, flirtant avec leurs assassines tentations.
Sur le plafond d’une cuisine vétuste, une troupe d’insectes s’alanguissait, déjà bercée par le vrombissement du néon et son clignotement imperceptible qui fichait en l’air tous vos sens au début. C’est parmi cette réunion tranquille qu’une mouche un peu plus grosse que les autres pris la parole, zozotant si bien et si doucement que personne n’osa la déranger, bientôt tous bercés par ses stridulations, car même s’ils l’avaient déjà mille fois entendue, les insectes raffolaient de l’histoire que la mouche allait raconter. Les vrombissement de la troupe s’étaient arrêtés, et chacune des demi-douzaines de pattes était immobile.
«
Frrar n’était pas tout à fait une mouche comme vous et moi, et elle a eu de nombreux noms parce que tous les peuples insectes la connaissent. Les libellules l’ont souvent appelée
Frahar et les papillons
Frrr, simplement, et j’ai entendu quelques scarabées la nommer
Kilihn-Kandu dans leur langue. Pourtant le peuple chez qui elle a le plus de noms est bien sûr celui des araignées, qui l’a tantôt surnommée
Valuva’ati (l’insecte-devenu-araignée) et d’autres fois
Ulanarish’m (mouche-de-toutes-et-d’aucune-toiles) parce qu’elles n’ont jamais su sur quel bien danser avec
Frrar. Mais moi je l’appellerai bien
Frrar puisque c’est le nom qu’elle se donnait et que lui donnaient ses amis. »
Dans l’assemblée on en pipait pas mot, car on était habitué à ces introductions patronymiques : les mouches acquiesçaient silencieusement et les autres espèces ne protestaient pas, bien qu’elles sachent bien que
Frrar n’était pas une mouche et ne s’appelait pas
Frrar, mais tantôt un papillon de nuit, d’autres fois un moustique, et peut-être encore une coccinelle, chaque fois avec autant de noms différents. Mais cela n’embêtait personne, on savait bien que c’était la même histoire qui allait être racontée et que l’on ne convaincrait personne que l’on avait raison et qu’ils avaient tort en cet instant. Alors une fois son prélude passé, la mouche lança un regard satisfait à son public et continua.
« Un matin,
Frrar sortit du nid et voleta dans le ciel clair du matin. En ce temps là, il n’y avait pas de petits soleils la nuit, ou si peu qu’il fallait sortir le jour. Et cela les araignées le savait bien et
Frrar savait bien que les araignées le savaient bien, puisqu’aussitôt sorti, il demanda à une feuille portée par le vent la toile la plus proche où il pourrait s’échouer. La feuille ne lui répondit pas, mais le vent siffla légèrement et la fit virevolter contre le creux d’un arbre.
Frrar suivi la feuille et trouva une toile à son goût. En plein milieu, se trouvait une araignée du nom de
Rilish’m qui attendait que la petite mouche vienne se prendre dans ses filets.
Frrar n’attendit pas plus longtemps et se rua dans la toile, comme l’araignée s’y attendait. Mais lorsqu’elle se pencha sur la mouche, il n’y eut pas les stridulations apeurées qu’ont d’ordinaire nos semblables, mais bien autre chose que l’araignée n’attendait pas.
«
— Oh vilaine araignée, tu es diablement monstrueuse ce matin ! Me voilà pris dans tes filets et tu peux me manger si tu veux, mais j’aimerai mieux que tu m’écoutes d’abord.
L’araignée, intriguée par une telle demande et surprise par tant de flatterie, prêta une oreille à
Frrar.
— Vois-tu, tu aurais mieux fait de me laisser comme je suis plutôt que de m’emberlificoter, car je sais que même, vous vous n’aimez pas dépatouiller vos toiles.
— Alors je devrais te manger sur le champ, n’est-ce pas ?
— C’est une idée naturelle, jeune araignée, mais là encore je crois que tu aurais tort d’agir de la sorte. Vois-tu, engluée comme je suis, je ne peux de toute façon pas bouger. Voici ce que je te propose. Laisse moi un jour et une nuit sur ta toile, nourrit moi pendant ce temps, et au bout de cette période, j’aurais appelé de nombreuses autres mouches ici, et tu feras un festin comme rarement tu en as fait. Tu n’as rien à y perdre, pas vrai ?
— C’est d’accord, répondit l’araignée, amusée par tant d’audace.
En vérité,
Rilish’m ne voulait pas se méfier d’une mouche comme vous et moi, et trouvait divertissant de céder à ses caprices avant de l’engloutir. Bien sûr, elle ignorait que
Frrar n’était pas une mouche comme vous et moi, et lorsque le jour et la nuit furent passée, au cours desquels l’araignée avait dûment nourri
Frrar de ses restes, et qu’elle retourna à sa toile pour la manger,
Frrar l’attendait. La mouche qui n’était pas ordinaire avait profité du jour et de la nuit d’attente pour apprendre à se déplacer sur la toile et éviter d’y rester engluée. Les autres mouches promises n’étaient bien sûr pas venues, mais
Rilish’m les avait oubliées. Devant elle,
Frrar s’amusait à tournoyer sur la toile, à s’en détacher et à s’y coller de nouveau, comme une araignée l’aurait fait si elle avait eu des ailes. Alors
Rilish’m fit quelque chose que même
Frrar n’avait pas prévu, bien qu’elle soit la plus sage parmi les mouches.
L’araignée déclara qu’il n’y avait sans doute pas plus araignée que
Frrar et pas plus mouche non plus, qu’elle était à présent mouche et araignée tout à la fois et qu’il serait un grand malheur de la manger à présent. Elle promis donc de ne pas le faire et de se garder de dévorer les mouches qui s’affaleraient dans sa toile, de les laisser ainsi un jour et une nuit, de les nourrir, et de ne les manger que si elles ne parvenaient pas à s’échapper.
Bien sûr, aucune mouche ne réussi jamais l’exploit de
Frrar, mais
Rilish’m tint sa promesse et de nombreuses mouches présomptueuses purent s’essayer à son épreuve. Quant à
Frrar, on dit que plus jamais aucune mouche ne le revit, et qu’il vécut parmi bien des insectes et des arachnides, rendant visite à tous comme de vieux amis et apprenant leurs manières. »