Fortissimo.
Les murs de sa chambre de bonne l'étouffent mais c'est déjà ça : il a un toit et un peu de chauffage dans cet hiver glacial. Bientôt, il le sait, il ne pourra plus payer son maigre loyer, il ne lui reste plus qu'à vendre le peu de biens qu'il a, mais surtout pas son saxo. Il y tient plus que tout au monde, c'est son compagnon de toujours, son refuge, sa raison de rester en vie.
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James a quitté son village natal pour la capitale avec un petit pécule en poche. Il a du talent, il le sait, il en est même certain : il va percer, devenir soliste ou intégrer un groupe connu, jouer pour les grands et enfin se faire un nom. Ses amis d'enfance, surtout Richard et Clémentine, l'en ont dissuadé sans succès. L'espoir en bandoulière, des strass plein les yeux, il est arrivé à Paris un matin de printemps et il a loué cette chambre sous les combles chez un couple de retraités. Neuf mois de galère, de casting en casting, de studio en studio, d'impresario en impresario, il a écumé toute la capitale sans la moindre réponse positive. Oh ! Il a joué pour eux, il a donné tout ce qu'il avait dans les tripes, mais chaque fois la réponse est la même : "on vous contactera". Les premiers temps il a attendu l'appel, scrutant son téléphone chaque minute, mais rien.
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Ses amis ont raison, il n'est qu'un raté. Il n'aurait jamais dû quitter sa région natale, là-bas au moins il avait des spectateurs, son petit groupe attirait un peu de monde et c'était chouette l'amitié qu'ils partageaient. Clémentine, sa Clémentine dont il était amoureux il ne sait plus depuis quand : depuis la maternelle, depuis toujours lorsqu'ils courraient dans les champs et surtout, lorsqu'il l'écoutait jouer du violon. Elle n'a pas voulu l'accompagner, elle aurait réussi elle ! Il en est certain. Quand elle joue du violon c’est magique, il envoûte tous ceux qui viennent l'écouter. Il se souvient quand elle répétait, il sortait en courant juste pour l'écouter. Les gens s'arrêtaient... Clémentine jouait, non elle inventait la musique, elle la faisait vibrer, vivre !
"Je ne veux pas revenir en arrière, j'aurais trop honte", se dit-il et il se jette sur le lit la tête enfouie dans l'oreiller.
La sonnerie du téléphone le tire de ses pensées plus que moroses.
— Allo ? Salut James qu'est-ce que tu deviens ? Ça fait un bail qu'on n'a plus de nouvelles !
— Euh ! Salut c'est qui ?
— Imbécile ! C'est Richard, ton pote ! Je viens sur Paris en fin de semaine prochaine, ça te dit qu'on se fasse un resto, tu me raconteras !
— Euh ! Oui, appelle-moi quand t'es là.
"Merde, je vais lui dire quoi moi ? J'ai pas un rond pour l'inviter, je vis dans un réduit et ça fait neuf mois que ça dure. Réveille-toi mon drôle, trouve vite une idée ! Secoue-toi !"
Un petit coup discret frappé à la porte le sort de ses pensées.
— James, je t’ai préparé un peu de soupe chaude, je sais que ça ne va pas trop pour toi...
— Entrez, c'est ouvert.
Jeanne, sa logeuse s'est prise d'amitié pour lui, elle le sait en difficulté et fait tout ce qu'elle peut pour l'aider. L’avantage c’est qu’elle et son mari sont un peu dur d’oreille et qu’il peut jouer du saxo autant qu’il le veut.
— Tu en fait une tête ! Ça ne va pas mon petit ? Si c'est pour le loyer ne t’inquiéte pas, on n'est pas riche mais ça peut attendre tu sais !
Ces mots le touchent au plus profond et il fond en larmes. Un grand gaillard comme lui, jamais elle ne l'a vu pleurer. Alors il raconte, la musique, son saxo, son départ, ses galères... et la visite de son ami d'enfance.
Jeanne l'écoute attentivement, elle savait qu’il jouait d’un instrument, parfois elle entendait, mais elle ne pensait pas qu’il voulait en faire son métier. Jusqu’à ce jour James s’était montré assez discret sur sa vie. Elle essaie tant bien que mal de le rassurer, de lui remonter le moral, et puis soudain son visage s'illumine.
— Dis Gamin tu as essayé le métro ?
— Le métro ? il y a quoi dans le métro ?
— Dans le métro il y a des musiciens qui jouent et c'est autorisé. Ils gagnent quelques sous, tu devrais essayer. Je crois même qu'il y a une personne responsable, j’ai vu un reportage à la télé l’autre jour.
James se redresse, un éclair d'espoir allume ses yeux humides. Il prend Jeanne dans ses bras et la serre fort. Elle rit !
— Si on m'avait dit qu'un gamin de ton âge me ferait un câlin aussi énorme, je ne l'aurais pas cru ! Allez ! Secoue-toi et renseigne-toi pour prendre contact avec cette personne : je crois que c'est une femme d'après ce que j'ai vu.
James avale sa soupe, il a une semaine devant lui pour gagner quelques pièces et offrir un repas à son pote : ne pas le décevoir, ne pas perdre la face. Savoir se vendre. Après quelques recherches il trouve sur internet l'adresse du service culturel du métro de Paris.
— Bonjour, je m'appelle Sylvaine, vous êtes James ? Racontez-moi.
Pour la deuxième fois il raconte : sa jeunesse, son départ, ses galères.
— Jouez pour moi…
James prend son saxo et entame petite-fleur de Sidney Bechet...
Ce samedi matin dans le métro, un petit groupe de jazz se produit, un saxophoniste du nom de James les a rejoints la veille. Les gens pressés ne le sont plus, la tristesse s'est effacée des visages, le ciel est bleu au dehors et Paris revit. Petite fleur résonne dans les couloirs et quelques tintement de pièces accompagnent les musiciens.
***
— Salut Richard, on se fait une pizzeria comme au bon vieux temps ? Mais avant je voudrais te présenter quelqu'un. Sylvaine, je te présente Richard, mon ami d'enfance.