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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un business florissant

Auteur Sujet: Un business florissant  (Lu 1780 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Un business florissant
« le: 16 janvier 2022 à 11:57:45 »
C'est une amie finlandaise que j'ai revu l'été dernier. Je l'ai accueilli à bras ouverts et, en grand gentleman, j'ai fait chambre à part dans un premier temps. Elle était surprise de mon appartement, de sa superficie, de sa localisation dans l'hypercentre parisien. « C'est normal, chérie, lui dis-je. Mon business est florissant ». Et ainsi que la flore, d'une fleur l'autre, ce sont des milliers de spores secrétés qui dansent dans l'air du soir à la belle saison, essaiment leur semence par le monde. « Je multiplie les commerces ». Intermédiaire, contre-façon, trafic, nouveaux produits, revente en ligne, financements, spéculation boursière, paris et jeux à hauts bénéfices... « Le tout cumulé me permet d'atteindre un sacré pactole. Je ne vis que pour ça. »

Et, suffisamment bête pour ne pas prendre cela comme un avertissement, ma superbe amie ne trouva qu'à rire niaisement, sans poser la moindre question ; reconnaissons-lui pour toute intelligence qu'elle savait par avance quand elle serait dépassée sur un sujet ou non.
Mais pourquoi l'avais-je invitée, au fait ? Le plaisir de redécouvrir Paris en compagnie d'une beauté à la conversation agréable ? « Ce doit être ça ! » Et elle de pouffer, de rougir presque. Je pressentis que l'affaire serait facile.

Le deuxième jour de son séjour, alors que l'on prenait un petit déjeuner cliché composé de croissants et de café-crème, sous un ciel virginal succédant à nos nuits chastes, je revenais sur son parcours de vie, son mode de vie actuel, en un mot, sur son travail. Voilà deux ans maintenant qu'elle s'était lancée dans le mannequinat, la photographie. Si cela ne lui réussissait pas si mal, il était d'ores et déjà acté qu'elle ne serait pas la diva du milieu. Elle était bien trop sage et pudique comme fille. Je dirigeai son regard sur un point qui n'avait pas pu lui échapper. Sur ma droite, dans un coin du salon, était disposé tout un attirail de matériaux photographiques : trépied, fonds, appareils, parapluies... Je lui avais montré des photos d'arts et de femmes que j'avais soi-disant réalisées moi-même, sur mon pc.

Ce matin-la, par un beau temps de juillet, elle devait croire qu'il me prit, soudain, la fantaisie folle de réaliser un album photo d'elle, absolument personnel et artistique. Elle ne sut trop quoi dire au début, quand je lui annonçai le projet. Elle accepta après quelques insistances.
C'étaient des photographies élégantes, sobres, en noir et blanc ou sous filtre vintage que je pris d'abord. Je lui montrai ensuite comment j'incrustai numériquement un décor, comment cette scène banale dans un appartement aux murs blancs prenait soudain le caractère profondément tragique, inspirant, passionné, que ses si belles courbes me suggéraient...  Je fis mine d'être satisfait. Nous discutâmes ensuite de nos plans pour ce soir : ce serait champagne dans un grand restaurant, viande rouge ou blanche, le choix était naturellement le sien, pourvu que l'on bût bien.

En rentrant de soirée, autour de une ou deux heures du matin, après une ballade tantôt romantique, tantôt funèbre, le long des quais de Seine où se croisent touristes, amoureux, fêtards, trafiquants et délinquants, nous remontâmes dans le 7ème et, sitôt arrivé, je lui pris la taille, les fesses, les lèvres... La soirée fut longue et le lendemain, ivre de je ne sais quel rêve, elle accepta mieux encore de poser pour moi. Un jeu érotique tout en suggestion et provocation démarra alors ; elle passait d'un costume à un autre sur trois temps d'une valse sensuelle ; elle prenait des poses aguicheuses sans même que je n'eusse besoin de le lui demander ; jamais elle ne se mit nu mais, qu'importe ! une vue plongeante sur son décolleté, ses cuisses, ses hanches, sa nuque, la courbe élégante de son dos, ses boucles d'un noir obsédant et les sous-vêtements qu'elle portait, c'était tout ce qui importait.
Le dernier jour je n'avais plus besoin de dire un mot pour arriver à mes fins. En nous baladant dans Paris ou à une exposition, je prenais des photos d'elle en cascade. Ambiance touriste, glamour, amicale, érotique, gentillette, tout convenait. Mission définitivement accomplie le dimanche matin à dix heures trente, au moment de partir, j'en avais pour un total de trois-cent-soixante-dix-neuf clichés allant de l'excellent au parfait. Je l'embrassai sur le tarmac de l'aéroport, on se promit de remettre ça à un de ces jours, cette fois suivante ce serait elle qui inviterait, je repartis gaiement chez moi où la suite du programme m'attendait.

J'ouvris une page instagram et créai un compte. J'entrai un pseudo évoquant l'amour et le grand nord à la fois, simple à retenir et apte à susciter la curiosité ; je postai une première photographie d'elle, à Paris-plage,en maillot de bain, rayonnante sous le soleil de l'été. Mon business pouvait démarrer.
Jour après jour je glissais du nouveau contenu : des photographies gastronomiques, panoramiques, de grands bâtiments ou de paysages naturels, un miasme féerique interrompu par deux-trois photos vraiment cochonnes, mais glamours en même temps. D'abonnés en abonnés, je recevais des messages encourageants. Bientôt on me demanda s'il était possible de faire des dons, s'il était possible de me voir en live ; des sponsors me proposèrent même d'effectuer des placements de produits, dont les dividendes étaient pour le moins alléchants. Je répondis favorablement à tous les contrats publicitaires possibles, j'affichai les produits directement sur le compte instagram. A la suite, j'ouvris une collecte de fonds, afin que les plus hardis de mes abonnés puissent me faire don de l'argent qu'ils avaient en trop ; à ceux-la je réservais un contenu spécifique, des photographies supplémentaires parmi les plus bandantes de la finlandaise qui me racontait à ce moment-la, le soir, ses difficultés financières.

Ces soirées-la où je recontactais ma belle finlandaise, à un moment convenable de notre conversation sur skype, je lui demandai si elle pouvait, rien que pour moi, ne serait-ce que se caresser les seins en tenue affriolante, ce qu'elle fit toujours avec joie. J'enregistrai à chaque fois le tout et le postai à intervalles réguliers sur des plate-formes telles que TikTok.
Ma communauté ne cessait de grandir, mes fans d'être généreux, mes sponsors d'être nombreux, si bien que, jubilant, je riais à m'en tordre les reins de toute cette basse humanité : de cette gourde sans le sous, bonne qu'à être tondue et baisée ; de cette fange d'hommes puants, en galère affective, qui claquent l'argent du mois pour des photographies et messages de cul provenant d'une femme qu'ils ne connaîtront jamais, dont le personnage n'existe pas vraiment. Et puis je ris des publicitaires et des ordures comme moi qui vivons par l'humiliation et la sueur de ces rebuts de l'humanité, splendides parasites manges-merdes.
Au final, moins tenté par la volonté de faire du fric que désireux de pousser le vice de ce business un peu plus loin, je retrouvai les culottes, les rouges et les parfums que j'avais subtilisé à mes ex au lendemain de notre relation. Je me munis d'un stylo à la juvénile encre turquoise, puis j'envoyai des colis à mes plus grands fans. Voici comment j'opérai.

J'ouvris une boutique en ligne avec laquelle je vendais supposément les affaires de ma belle finlandaise. Dix euros mes stylos, deux-cent euros mes chaussures, cinquante euros un autographe personnalisé ? Ce n'était pas le plus drôle ni le gros de mes ventes. Ce que je proposai était mieux, accrochez-vous bien, c'est ce dont des puceaux en détresse sociale et au cerveau flingué ont érigé pour idoles : des bâtons de rouges usagés, des mèches de cheveux et des rognures d'ongles, des culottes et chaussettes portées, des tampons encroûtés des règles, l'eau de mon bain, et même de la merde fraîche... Vous ne pouvez concevoir l'existence de tels détraqués, prêts à débourser quelques cinq-cents balles pour de la supposée eau du bain de leur idole ? C'est bien normal, cela signifie que vous êtes sains, ou, du moins, ni trop malsain, ni trop en détresse.

Pour vous dire mon avis, ces hommes-la sont seuls, désespérément. Ils ont soit des troubles psychologiques, soit des troubles moteurs assez sévères. En tout cas leur enfance ou leur adolescence fut un enfer. Ils ne vivent que par internet et des expédients faciles, comme la malbouffe, le rêve, le jeu vidéo, le déni de réalité, les séries cinématographiques et la masturbation. Certains n'ont pas parlé à une fille de leur âge depuis dix ans, et pas un seul n'y a jamais touché.
Pour fidéliser le client, j'accompagnais toujours le colis d'un petit mot : petit carré blanc parfumé, crénelé, sur lequel une phrase aux eaux turquoises était inscrite, accompagnée d'une petite trace de lèvres... Oui, par dérision peut-être, je me maculais moi-même les lèvres de rouge avant de baiser le carton. Les clients étaient satisfaits, mes poches se remplissaient, dans une logique purement marchande j'avais tout gagné.

Mais quelquefois j'estimais avoir perdu autre chose. Les rares fois que l'on me commandait de la merde fraîche, je devais déféquer dans un boîtier en verre que je refermai hermétiquement ; je poussais encore le vice en y glissant gratuitement, en pure sympathie, la culotte sale d'une de mes copines du moment, en espérant que le gigantesque déchet dont l'existence défiait l'entendement serait content de la surprise.
Vous dirais-je toutefois que je regrette ? Je prends un furieux plaisir à m'avilir. Et après tout j'ai raison : l'argent ne roule que pour les vicieux.
« Modifié: 16 janvier 2022 à 22:29:13 par Julien-Gracq »

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 996
Re : Un business florissant
« Réponse #1 le: 16 janvier 2022 à 13:02:26 »
Bonjour Julien-Gracq,

Waouh, c'est fort ! Pas très beau le personnage ! Il fait penser à ces brouteurs qui opèrent depuis les pays africains pour piéger leurs victimes via les réseaux sociaux, mais en beaucoup plus sophistiqué.
Autant avouer, je n'ai aucune sympathie pour le personnage, mais c'est bien écrit et se lit d'une traite.

J'ai relevé un petit nombre de fautes d'accords :
- mais pourquoi l'avais-je invité (invitée)
- Je repartais gaiement chez moi (je repartis)
- dont les dividendes étaient pour le moins alléchantes (alléchants)
- les plus hardi de mes abonnés (hardis)
- dont le personnage n'existent pas vraiment (n'existe)
- cela signifie que vous êtes sains, ou du moins ni trop malsain (ou du moins pas trop malsains)

Mais je voudrais te poser la question, pourquoi ou dans quel but as-tu écris cette histoire amorale ?

@+MS
« Modifié: 17 janvier 2022 à 05:44:29 par Michael Sherwood »
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Un business florissant
« Réponse #2 le: 16 janvier 2022 à 22:27:20 »
Bonjour,

Merci pour ce retour, content que t'aies trouvé ça bien.    :)

L'orthographe n'est décidément pas mon fort, je fais des fautes tout le temps. Je vais corriger tout ça, merci pour les avoir dénichées.

Pour répondre à ta question, certains travers d'internet me passionnent beaucoup depuis que j'y ai exploré quelques tréfonds. Je voulais illustrer mon ressenti à propos de ceci, le côté fascinant, laid, grotesque, marrant et triste à la fois, de ce genre de phénomène qui existe bel et bien sur internet (je ne sais pas s'il y a déjà eu de pareils cas d'utilisation frauduleuse de données, mais je sais que certaines "influenceuses" ont fait par mal d'argent en vendant leur culotte ou l'eau de leur bain...).
Je voulais qu'on ressente un peu tout le rire, le dégoût et la tristesse que ça m'inspirait.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 097
Re : Un business florissant
« Réponse #3 le: 17 janvier 2022 à 19:25:46 »
Merci pour ton texte.

Un histoire intéressante. Ton arnaqueur passe son temps a faire ses combines, mais ca devient sa vie. Il méprise ses clients et les femmes qu'ils abusent, mais lui aussi est un être creux et vide.

"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne RomainD

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : Un business florissant
« Réponse #4 le: 17 janvier 2022 à 23:04:02 »
Salut Julien-Gracq,

Je comprends ce que tu as souhaité faire pour le texte mais je trouve que ça manque de doigté. La volonté de dénoncer prend trop le pas sur le personnage et sa psychologie ce qui se retranscrit dans la manière dont il s'exprime que je trouve artificielle par moment. Plus l'impression de lire une leçon moralisante qu'un texte littéraire.

Pour autant j'apprécie la démarche et je t'encourage à poursuivre en t'imprégnant de ton impression dans un premier temps, puis presque en l'oubliant lorsque tu te lances dans l'écriture de ton texte.

Selon moi la littérature n'aime pas la démonstration ou la leçon, elle aime l'harmonie et la justesse. Après il y a l'écriture d'un essai, mais c'est un autre exercice.

Hors ligne Pachna

  • Plumelette
  • Messages: 16
Re : Un business florissant
« Réponse #5 le: 17 janvier 2022 à 23:28:51 »
Bonsoir, honnêtement, je suis rentré dedans à fond, j'aime voir ce personnage dénoncer les vices d'internet, tout en sachant qu'il agit lui-même en pourriture. Malgré des actions qui montent en crescendo dans le malaise jusqu'à un point que j'aurais du mal à concevoir, je suis resté accroché jusqu'au bout. Je relirais bien des écrits de ce genre.

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Re : Un business florissant
« Réponse #6 le: 18 janvier 2022 à 20:27:51 »
Salut Julien-Gracq,

Je comprends ce que tu as souhaité faire pour le texte mais je trouve que ça manque de doigté. La volonté de dénoncer prend trop le pas sur le personnage et sa psychologie ce qui se retranscrit dans la manière dont il s'exprime que je trouve artificielle par moment. Plus l'impression de lire une leçon moralisante qu'un texte littéraire.

Pour autant j'apprécie la démarche et je t'encourage à poursuivre en t'imprégnant de ton impression dans un premier temps, puis presque en l'oubliant lorsque tu te lances dans l'écriture de ton texte.

Selon moi la littérature n'aime pas la démonstration ou la leçon, elle aime l'harmonie et la justesse. Après il y a l'écriture d'un essai, mais c'est un autre exercice.

Bonsoir,
C'est drôle que ça t'ai donné cette impression de leçon moralisante, car ce n'est pas du tout le but que je recherchais. Le dégoût que je voulais faire ressortir était plus d'ordre esthétique que moral. C'est la laideur que je voulais mettre en avant, le mauvais goût du personnage qui prend du plaisir à se salir et à salir autrui, et surtout qui aime que ça prenne les formes les plus grotesques (à travers la merde ou le rouge).
Peut-être un côté masochiste également.


Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Re : Un business florissant
« Réponse #7 le: 18 janvier 2022 à 20:28:36 »
Bonsoir, honnêtement, je suis rentré dedans à fond, j'aime voir ce personnage dénoncer les vices d'internet, tout en sachant qu'il agit lui-même en pourriture. Malgré des actions qui montent en crescendo dans le malaise jusqu'à un point que j'aurais du mal à concevoir, je suis resté accroché jusqu'au bout. Je relirais bien des écrits de ce genre.

Merci de m'avoir lu, ça fait plaisir.  :D

Hors ligne Henka

  • Tabellion
  • Messages: 49
Re : Un business florissant
« Réponse #8 le: 19 janvier 2022 à 19:48:20 »
Bonjour Julien-Gracq :)

Citer
Je voulais qu'on ressente un peu tout le rire, le dégoût et la tristesse que ça m'inspirait.
Objectif atteint ! Tu arrives à nous faire accrocher avec un personnage vraiment malsain et antipathique (hélas réaliste), un exercice des plus difficiles. Chapeau !

Quelques remarques au fil du texte :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Au plaisir de te relire,

Henka

 


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