Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes mi-longs » Estive

Auteur Sujet: Estive  (Lu 2117 fois)

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Estive
« le: 16 Novembre 2021 à 20:00:46 »
Bonjour,

voici une nouvelle, cette fois-ci assez classique dans la forme. Une sorte d'uchronie légère puisque le décalage temporel n'est aucunement le sujet juste un prétexte à la mélancolie.
J'ai repris ce texte, il y a peu parce qu'on peut voyager dans sa mémoire, c'est gratuit. J'ai repris des passages mais laissé quelques maladresses et du spleen.
B

[spoiler][Le vrai Cezallier n'est pas tout à fait celui de mon histoire. Même si le désert rural gagne du terrain, nous n'en sommes pas encore là.



Estive.


Il marchait entre les tombes, presque toutes. De l’extérieur, son itinéraire était complexe et déroutant, on aurait pu croire qu’il parcourait quelque chemin secret, mais personne ne l’observait, le cimetière était abandonné. L’église, le village autour étaient voués à la ruine, comme l’ensemble de cette terre perdue à mille mètres d’altitude entre deux autoroutes.
Il s’était octroyé une mission : Il se devait de visiter ces morts pour ne pas qu’ils se perdent, il leurs devait ça sinon cette partie du monde et les événements qui l’avaient parcourue aussi bien banals qu’historiques tomberaient dans l'obscurité.
Il ferma derrière lui le portail grinçant, arracha au passage une poignée d'orties. Déjà, l’herbe et les ronces prenaient pieds sur les pistes, les routes lentement étaient grignotées par la végétation. Les plantes, le gel,  la pluie, la neige saccageaient avec discrétion les traces de la présence humaine.
Sa lutte contre l’entropie était perdue d’avance, mais il s’y était engagé, corps et âme.
A cette pensée il haussa les épaules. Un combat ! Pouvait-il considérer son caprice comme une guerre ? Une dérisoire phobie, plutôt !
Aujourd’hui était un mauvais jour, ça avait mal commencé. Une panne de voiture, un goût étrange dans la bouche, un goût de fer et de mort. Il se sentait vieux, lui aussi à l’abandon. Il l'était, en fait.
Il s’adossa au mur du cimetière, laissant errer son regard sur le paysage, un magnifique déroulé fabriqué à mains d’homme pendant des milliers d'années, les prés d’estive, les chemins, les bosselures et les creux marquant l’emplacement des burons, les bosquets de frênes, les murets… Il y avait eu une présence ici au temps des premiers paysans et maintenant ils n’y  étaient plus, rien que lui, un vieillard phobique, un intellectuel gâteux.
Il remonta dans son Lada, pria pour qu’il démarre et tourna la clef. Le moteur ronfla, puis ronronna comme un vieil ours.
Il prit la route qui passait non loin du Signal par le cirque d’Artou. En hiver, ce lieu était envahi de neige, le vent dressait ses murailles et attendait l’envahisseur qui ne venait plus.
La géographie de sa mémoire, arbre à arbre, mur à mur, lieu à lieu… ceux qui marchaient là, ceux qui n’y étaient plus… la vieille avec ses vaches, les amis d’alors, la poste, l’école, elle… des visages qu’il traversait, glissant sur le capot puis éparpillant leur pigment derrière lui.

Il aimait cet itinéraire, en plus il lui fallait descendre au bourg pour remplir ses bidons et renouveler ses réserves. Il franchit le col et bascula sur Boutaresse, c’est alors que la voiture s’arrêta d’elle-même au bord de la route comme pour profiter de la vue.
Un vaste panorama, un pays usé, arrondi, étendu. Par endroit quelques révoltes dans le plateau, un puy, un pli dur, assagies par le passage incessant des brouteuses, ces  milliers de générations de vaches que l’homme avait monté ici pour qu'elles se chargent du décor. Elles l’avaient fait, veillant sur l 'immensité, sur les mille chemins et sur la couleur du ciel. Mélancoliques et patientes, elles s'étaient penchées sur l'herbe, le plus long poème du monde. Maintenant, c’était un paysage vide, les prairies s’embarrassaient de friches et de bosquets, les prunelliers, les genets et les ronces envahissaient les jardins, les murs croulaient, les ardoises ou les tôles reposaient au bas des murs.
Il sortit et ouvrit le capot.
Tout était en place, les durites fixées, les colliers serrés, pas de fuite suspecte… une odeur de moteur chaud. Il laissa sa main s’égarer, tâter les courroies et les câbles électriques, mais il savait déjà qu’il ne pouvait rien faire, qu’il était dans l’ordre des choses que la vieille auto s’arrête ici, choisisse son heure et son lieu.
Il s’appuya contre l’aile de la voiture, surplombant le cirque et ses deux collines, cette poitrine couchée dans le vert, ce corps de géante presque ensevelie.
— Tu es en panne ? A mille milles de toute terre habitée !
Curieusement, il s’attacha d’abord à cette phrase qui lui rappelait vaguement quelque chose. Puis la voix et son intonation déboulèrent dans ses souvenirs et firent jaillir cette présence, un cristal révélé par un choc violent sur une pierre. Il se retourna, il la vit au travers du scintillement, comme dans son souvenir. Il s’abandonna un peu plus sur la voiture, il cherchait son soutien, un objet dur pour ne pas sombrer.
—Tu te souviens ? dit elle.
Il soupira longuement comme s'il vidait ses poumons d'un vieil air accumulé.
—Bien sûr ! répondit il.
Le paysage reprit consistance et conscience. Elle dit :
—Il n’y a plus personne ici alors nous pouvons bien y revenir ?
Il soupesa longuement cette phrase dans sa tête, peu à peu elle gagna de l’espace dans ses pensées, il la laissa établir son royaume, un territoire aussi vaste que celui qu’il avait devant les yeux. Un air neuf entra dans sa poitrine.
Il sourit.
—Les vaches sont parties. Peut-être ont-elles traversé les bourgs à pied puis elles sont remontées dans les camions !
Elle sourit à son tour, pendant que l'image revenait de sa mémoire. Ces grosses bêtes avec des rubans dans les cornes, descendant des camions à l’entrée des villages y remontant une fois traversé. Une imitation un peu cruelle et kitsch des fêtes de l'estive d'avant guerre.
Il avait maintenant repoussé au fond de sa conscience le fait qu’elle l'ai quitté d'abord puis qu'elle soit morte, il l’avait lancé très loin jusqu’à la plaine.
Elle s’appuya sur la voiture pour regarder l'effondrement du cirque, les bras croisés, le sourire aux lèvres et les yeux lumineux.
—Je suis si vieux et toi tu es si jeune encore, lui dit-il.
—C’est mon privilège.
Ils rirent et leur rire s’étendit sur l’horizon comme un ciel velouté de fin de journée. Il se sentait un peu gêné, un peu gauche comme toujours avec elle, même dans ce temps où ils avaient vécu ensemble, ici. Elle croisa ses bras sous ses seins, et il en fut troublé encore.
—Tu es resté là ?
—Non dit-il… j’y suis revenu.
—Pourquoi ?
—Je ne sais pas…peut-être pour rien, peut-être pour toi.
—C’est  la même chose, non ?
Il croisa les bras lui aussi. Ils se ressemblaient maintenant. Côte à côte, appuyés sur la voiture, le même regard portait sur le paysage, la même posture.
—Il faut que je répare ma voiture.
—« J’ai vécu seul, sans personne à qui parler véritablement jusqu’à une panne dans le désert du Sahara. »
 Ils rirent.
—C’était notre livre !
—C’est le livre de beaucoup d’amants, non ?
 Ensemble, ils tournèrent autour du Lada et se penchèrent sur le moteur.
—De toutes façons, tu n’y as jamais rien compris… tu faisais semblant.
Il se doutait du double sens de sa phrase mais il fit comme si. Il marmonna :
—Je penche pour les broches de la batterie. Il suffit de les brosser puis de les resserrer, non ?
Il fourragea un moment, sortit les outils du coffre. Il essaya de ne pas grimacer parce qu’il avait mal au dos, il essaya d’être beau malgré tout, malgré la vieillesse, la fatigue, et puis malgré son être même. Il n’avait jamais compris pourquoi elle lui avait pris la main jadis, il l’avait laissée dans la sienne sans oser bouger. C’était il y a longtemps mais il en était toujours étonné, et même maintenant il n’osait rien briser de ce si vieux miracle.
Elle dit :
—Tu sais, si le moteur s’est arrêté, ça ne peut pas être la batterie !
Puis quelques secondes plus tard :
— Excuse-moi !
Elle pleurait doucement, le nez rougi au milieu de son beau visage. Elle pleurait sans faire de bruit, comme elle avait fait souvent au milieu de la nuit, sans lui dire. Il se redressa et se cogna la tête au capot, il se frotta le crâne et se mit de cambouis sur le front, sur ses courts cheveux  gris. Elle rit puis le prit dans ses bras. Elle serra ce vieillard contre elle, ce vieillard qu’il était devenu, ce vieux bonhomme un peu pataud et fatigué.  Il respira son odeur, retrouva la forme de ses épaules et il pleura à son tour à gros hoquets d’enfant. Puis, ils se calmèrent, laissant l’air prendre l’espace entre eux et les écarter ou les contenir. Elle murmura :
— J'ai été brutale, et je ne t’ai rien dit. Ou que ce que je t’ai dit n’était pas une pensée mais des arguments pour la fuite.
Il baissa les yeux. Il repensait à sa douleur, celle qu’il portait encore en lui comme on garde un objet qu’on traîne à chaque déménagement sans oser le jeter, un petit objet ridicule qui ne parle qu’à soi. Il baissa les yeux et haussa les épaules.
—J’étais…
Il s’arrêta, bouche ouverte un grand  moment, regard posé sur une hirondelle. Il reprit :
—Nous étions bien ici. Tu venais en fin de semaine et nous nous espérions l’un l’autre. Quel beau cadeau ! Entendre la porte s’ouvrir en bas, les gravillons coincés sur le seuil qui crissaient, la petite chienne qui se mettait debout, ton pas dans les marches de l’escalier… C’était rien… qu’une vie banale. Avec ça, on n'écrit pas des histoires, mais… c’était beau ! La plus belle chose du monde. Le reste n’est qu’un long automne… les arbres se courbent, les feuilles perdent leur brillance et leur eau, les couleurs s’échappent.
Je ne sais pas…  On doit chercher son chemin dans ce paysage vide… même si on prend garde de ne pas blesser parfois on ne peut faire autrement, on doit passer quand même.
Je n’ai trouvé personne, tu sais…personne pour me dire le contraire. Parfois on croit
être mais on est un autre, une pitoyable ébauche. Je me souviens de tout, de tes cheveux d’alors, de ton sourire si beau malgré la dent grise, de la forme de tes épaules, de la clef minable de notre appartement, du bruit du broyeur dans les toilettes, de l’odeur des genets, de l’odeur des sauces au muscat, du bruit de la femme de ménage dans la classe du bas… C’était beau, quelque chose de précieux pour moi… le beau temps ! Je suis bien ici, au milieu des morts. Je leur raconte des histoires, ils m’écoutent. J’habite une maison comme nous aimions, une grosse bâtisse longue au toit de lauze… tu t’en souviens ? Il manque la mer disais-tu… Oui… Tu me manques.
Il se retourna et pour cacher sa honte il se remit au travail, il reprit ses pinces et parla :
—J’ai eu beau chercher je n'ai pas trouvé d'autre piste que celle qui revient ici. Des mirages, des rêves et la certitude d’avoir raté le plus important de tout à ce moment là ou à un autre plus avant… une lente détresse ! Un long automne. Je ne suis pas revenu de l'estive, et maintenant la neige et le vent échirent* des fantômes qui te ressemblent.
Sa voix se brisa.
Il était seul bien sûr, il n’y avait personne dans ce lieu vide et en friche, ce paysage immense où l’homme ne marchait plus.
Il était seul, sa voiture en panne, ses outils jonchant la route à ses pieds… seul à parler à son moteur… il avait du cambouis sur le front et les joues et il était trop vieux pour être malheureux.

Bien sûr, on peut revenir là où il n’y a plus rien. On peut y retourner. On peut vainement essayer de repousser la peur, couper les buissons, entretenir les fenêtres, nettoyer le visage des morts. Bien sûr…
On emporte aussi la question, toujours avec soi, cette question précieuse et première, cette question qui fit qu’un jour le monde se renversa parce qu’on n’avait pas su y répondre.
Il y avait la beauté, le nom toujours murmuré dans le creux de l’oreille, la présence  …quelque chose de doux.

Le Lada se mit en route quand il tourna la clef. Il se dit qu’un jour il raterait un virage, qu’il irait là où il y avait les vaches jadis… il se dit que couper des buissons ça n’avait aucun sens.
—Tu vois, je ne suis pas un bon écrivain, je ne sais pas finir.

* Echirer : art du vent et de la neige à étirer des fantômes de givre. ( patois local)
/spoiler]
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

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En ligne Luna Psylle

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Re : Estive
« Réponse #1 le: 17 Novembre 2021 à 14:20:31 »
Salut !

Pour la forme :

Il y a des crochets qui traînent dans ton texte.
J'ai du mal avec quelques tournures de phrases, mais n'ai repéré aucune faute.

Sur le fond :

Je me suis laissée porter par le texte, sa contemplation.
Citer
parce qu'on peut voyager dans sa mémoire, c'est gratuit.
:coeur:

En te souhaitant une bonne journée !
ar lath ma, vhenan

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Re : Estive
« Réponse #2 le: 17 Novembre 2021 à 16:52:07 »
Merci de ton passage.
B
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Re : Estive
« Réponse #3 le: 18 Novembre 2021 à 10:44:41 »
Bonjour Basic, très beau texte qui s'écoule tranquillement comme un petit ruisseau perdu en gazouillant son histoire.
Bonne journée.
Michèle

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Re : Estive
« Réponse #4 le: 18 Novembre 2021 à 12:01:41 »
Merci d'avoir grimpė jusqu au plateau.
B
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Re : Estive
« Réponse #5 le: 20 Novembre 2021 à 12:03:11 »
Hello Basic,

Tu nous offres un très beau voyage avec ce texte. Je me suis vue en Aubrac (les burons), dans les Cevennes ( la lauze) et même dans le sahara avec un avion en panne et un petit garçon qui pose des questions!
Question forme : j ai un peu de mal avec la structure de la première phrase "il marchait entre mes tombes, presque toutes". J ai aussi du mal avec le terme "entropie", très scientifique qui nous sort de ce contexte poétique.
Pas grand chose d autre à signaler.
Ah une chose : je connais de très bon écrivains qui n arrivent pas à trouver de bonnes fins, t inquiète!  :D

Merci pour ce beau texte!
« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

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Re : Estive
« Réponse #6 le: 21 Novembre 2021 à 08:33:55 »
Bonjour APoniwa,

je te remercie de ta compagnie au fil des textes.

La première phrase... m'a agacé.  Je voulais rendre l'idée d'un type qui s'arrête quasi sur chaque tombe ou qui passe à proximité de chaque et je n'y suis pas arrivé. Il visitait chaque tombe, il s'arrêtait sur chaque tombe... ça le fait pas...parce que c'est pas l'idée, c'est plutôt l'idée de marcher lentement et de passer à proximité de chacune. Si tu as une idée, n'hésite pas.
B
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Hors ligne Aponiwa

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Re : Re : Estive
« Réponse #7 le: 21 Novembre 2021 à 11:33:49 »
Bonjour APoniwa,

je te remercie de ta compagnie au fil des textes.

La première phrase... m'a agacé.  Je voulais rendre l'idée d'un type qui s'arrête quasi sur chaque tombe ou qui passe à proximité de chaque et je n'y suis pas arrivé. Il visitait chaque tombe, il s'arrêtait sur chaque tombe... ça le fait pas...parce que c'est pas l'idée, c'est plutôt l'idée de marcher lentement et de passer à proximité de chacune. Si tu as une idée, n'hésite pas.
B

Oui des fois, t'as une idée mais pas de mots! Ça m'arrive souvent!

"Il se promenait entre les tombes, considérant chacune avec curiosité... Il déambulait entre les tombes, saluant chacune d'un geste de la main... Il déambulait entre les tombes, prenant soin de visiter chacune d'elle..."

Mouais...
Pas facile!
« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

 


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